jeudi 1 décembre 2016

La Généalogie de la morale (1887) de Friedrich Nietzsche


La morale ne sert à rien aux hommes forts. Lorsque la vie bat son plein, qu’est-ce qu’on peut en avoir à foutre ? Lorsque la santé fait des fracas, la vraie morale recouvre la morale de la populace. 


En complément à « Par-delà le bien et le mal », Nietzsche a écrit ce texte un peu trop argumentatif à mon goût pour répondre à une question restée latente dans le premier ouvrage : quelle est l’origine du système de la morale, qui a imposé ses valeurs à tous les hommes, sans distinction ? C’est cette dictature que Nietzsche dénonce. Que la morale soit nécessaire pour certains sous-hommes, c’est une réalité qu’il serait dangereux de combattre, mais que la morale créée par les hommes faibles pour les hommes faibles finisse par être imposée aussi aux hommes forts, c’est le plus grand crime commis par notre civilisation. That’s the idea.


La « Généalogie de la morale » gueule dans les couloirs comme un pamphlet. Nietzsche accuse la civilisation chrétienne d’avoir exacerbé les tendances maladives de l’humain. « Le non-sens de la douleur, et non la douleur elle-même est la malédiction qui a jusqu’à présent pesé sur l’humanité, — or, l’idéal ascétique lui donnait un sens ! » Mais l’homme fort –le maillon qui doit nous conduire vers le surhomme- ne se laisse pas avoir par sa douleur. L’homme fort la combat, la surmonte, trouve en elle une source de dépassement et d’explosion cataclysmique de sa puissance naturelle.


On nous dira que Nietzsche a fini fou quelques mois après avoir écrit ce texte. Oui, oui, j’ai lu ça dans un torchon soi-disant initiatique destiné à ceux qui se prennent pour les maîtres du monde parce qu’ils sont francs-maçons ou un truc du genre (sérieusement, ils disaient Nietzsche a renié Dieu, on voit que ça ne lui a pas réussi vu la mort de pédé qu’il a eue, alors ce qu’il a écrit ne vaut rien -niveau raccourcis y a pas pire). Et alors, on s’en branle non ? Depuis la mort de Ninietzsche, on a avancé l’hypothèse que la folie consisterait en un déchaînement de toute l’énergie forcée à se taire en soi. Le fou serait un surhomme brimé. La question à laquelle Nietzsche ne répond pas trop, ce serait alors : pourquoi les hommes forts ont accepté de laisser naître la morale des faiblards qui chient dans leur couche ? Pourquoi, désormais, ne se reconnaissent-ils plus ? Seraient-ils trop bons ? (LOL)

mardi 8 novembre 2016

Autour de Jung : le bouddhisme et la Sophia d'Henry Corbin


Henry Corbin était un bon pote à Jung. Ils ont pas mal causé aux rencontres annuelles du cercle Eranos à Ascona, en Suisse, organisées par une friquée bien intentionnée, Olga Fröbe-Kapteyn, un genre de catalyseuse des avant-gardes spirituelles. Peut-être qu'elle s'ennuyait aussi.


Corbin nous fait bénéficier de sa connaissance des philosophies et spiritualités orientales pour comprendre la psychologie analytique jungienne sous un autre angle. Il se réfère notamment au bouddhisme tel qu'il fut justement présenté par D. T. Sukuzi aux réunions Eranos. On comprend mal ce bon vieux Jung en Occident mais en Orient, il aurait peut-être fait aussi peu d'étincelles qu'un BHL à la RATP. On retrouve dans l'enseignement du bouddhisme, comme dans la psychologie jungienne, l'appel adressé à l'individu en vue d'une expérience qui transforme son mode d'être et de comprendre, sans que ce ne soit une profession de foi dogmatique. Jung avait écrit :


« Je ne doute pas que l'expérience du satori se produise aussi en Occident, car il y a aussi chez nous des êtres humains qui ont le pressentiment de buts ultimes et ne reculent devant aucune fatigue, aucun effort pour s'en approcher. Cependant ils tairont ce qu'ils ont expérimenté […] parce qu'ils savent que toute tentative, tout essai pour la transmission est sans espoir. Car rien dans notre culture ne fait des avances, ne vient à la rencontre de cet effort […]. le seul mouvement de l(‘intérieur de notre culture qui en partie possède, en partie devrait posséder, une compréhension pour cet effort, est la psychothérapie. »


Un paradoxe se présente cependant : le Zen évacue les images tandis que la thérapie jungienne met en oeuvre l'Imagination active. Il se résout cependant facilement en comprenant que la thérapie jungienne demande à chaque conscience individuelle d'élaborer son univers symbolique. « La mise en oeuvre de l'Imagination active dans la thérapie jungienne, tend non pas à imposer un répertoire d'images préalablement fixé mais à mettre le fonds le plus intime et le plus secret de l'âme à même de se libérer par la configuration de ses propres symboles ». Dans les deux cas, il s'agit d'évacuer les images qui ne nous appartiennent pas.


Un danger se présente pour l'occidental engagé dans cette démarche. Les modèles manquent alors qu'ils abondent dans la tradition bouddhique. Gros risque d'inflation en vue, ou fascination pour des personnages qui se font passer pour les maîtres. L'individu peut aussi sombrer dans la « nuit de l'âme », la grande dépression, parce que ça fait trop d'un coup pour lui. Tout ceci, le Zen l'ignore. L'expérience bouddhique connaît le monde des kléias (passions) mais pas le conflit moral qu'il signifie pour nous, le dilemme éthique qui nous sépare de notre ombre, la connaissance de l'esprit contre la nature. « Pour trouver un parallèle oriental aux tourments et catastrophes qui menacent l'Occidental sur le chemin de son initiation à son être total, il faudra lire le Bardo Thödol à rebours ». L'initiation du vivant consiste alors à remonter depuis l'état où le défunt « était incapable d'accueillir l'enseignement jusqu'à l'état de parfait Eveil du Chikhai Bardo ». Il faut pour cela passer de Sidpa à Chönyid Bardo. C'est comme une psychose provoquée intentionnellement. Elle produit un renversement périlleux des efforts et des intuitions de l'état conscient, un sacrifice de la sécurité confortable, mais se présente ensuite le réconfort de la vision de divinités paisibles. C'est à ce moment-là qu'apparaît le fameux archétype.


Le taoïsme, étudié à travers le texte du « Mystère de la Fleur d'or », permet de comprendre le principe d'individuation qui suit cette prise de conscience. L'individuation correspond au Tao en tant que coïncidence avec la conscience non égotifiée, « connaissance fondamentale qui, ayant cessé de s'objectiver en de fictives réalités, est à elle-même son objet : elle sait que son objet ne diffère pas d'elle ». Elle permet d'échapper à la projection, source des conflits, des accusations, des méprises. Cette suppression de l'ego n'est pas complète annihilation mais disposition à accueillir un pouvoir supérieur.


Tout se termine par l'accueil de la Sophia, dont Jung a parlé dans ses déclinaisons de l'Anima/Animus. Corbin interprète « Réponse à Job », le fameux commentaire de Jung sur l'épisode biblique, comme un hiérogamos entre le Soi et la Sophia. Cette histoire constitue le dénouement d'une dramaturgie humaine se répétant dans chaque individu : comment, en se dépouillant de l'ombre, Dieu naît à l'homme et l'homme à Dieu, comme Filius Sapientiae fils de Sophia ? Ce texte s'adresse à « l'homme capable de penser loyalement seul à seul devant soi-même » parce que ce livre est lui-même « une oeuvre des plus authentiquement individuelles », « confession de toute une vie ». Alors s'accomplit l'individuation, la naissance de l'Enfant divin dans l'homme créaturel, fruit de la hiérogamie céleste dans le plérôme à laquelle réfère l'Assomption de la Vierge Mère. Ce sont des mots à la con, je vous l'accorde, ce qui est bien dommage car ils désignent malgré tout des réalités accessibles à la vie.


Le texte des « 7 sermons aux morts », écrit par Jung en quelques jours dans un état d'exaltation, est ici présenté comme l'exemple du sort qui est échu à ceux qui ne prennent pas en compte l'appel lancé à l'individuation. « Les morts revenaient de Jérusalem, où ils n'avaient pas trouvé ce qu'ils cherchaient. Sans doute parce qu'ils ignoraient encore qu'ils étaient morts. le message qui réveille d'entre les morts est le message qui éveille à la conscience que la créature meurt dans la mesure où elle ne parvient pas à conquérir sa différenciation, parce que le principe d'individuation est le secret même de la Création. Un monde collectivisé qui refuse ce principe, un monde où l'individu personnel tremble de se différencier, est un monde maudit, parce qu'il condamne la créature à retomber au-dessous d'elle-même, dans l'abîme indifférencié ». 


Jung et Corbin ne veulent pas nous convertir aux philosophies et spiritualités extrême-orientales. Pas la peine d'aller faire du reiki au-dessous d'une cascade en Ardèche. « Vouloir rejeter les prémisses de notre propre culture, assimiler l'Orient par une exégèse purement littérale, ce serait le plus sûr moyen de provoquer un nouveau déracinement de la conscience. C'est à partir de notre propre sol que nous avons à nous mettre en route vers cet Orient ». Alors, sur la route, surgirons les questions qui seront capables de provoquer le grand renversement : « qui donc vit la conscience vécue ? Qui est le donateur des données ? » Voilà de quoi faire chauffer le chaudron.

lundi 24 octobre 2016

Démons et merveilles (1919-33) de H. P Lovecraft


On dit que Lovecraft est l'écrivain de la science-fiction pessimiste. Bande de veaux. Ne mélangez plus le pessimisme et le nihilisme. Les Grands Anciens parcourent les récits de Lovecraft, sans ne pas nous rappeler les théories sumériennes des Anunnaki. S'ils délabrent très certainement l'humanité, ce n'est pas parce qu'ils ont un conflit à régler. « Autant vaudrait s'imaginer […] qu'un mammouth puisse s'arrêter pour assouvir quelque frénétique vengeance sur un ver servant d'appât au bout d'un hameçon ». Comme le mammouth peut très certainement écraser un ver sans s'en rendre compte, de même les Grands Anciens pourraient nous briser par simple inadvertance, sans état d'âme pour notre maigre engeance. 

On s'en fout.

Quiconque veut découvrir Lovecraft devrait commencer par lire ce récit, progression tranquille vers les dimensions élevées aux puissances supérieures de l'univers. Tout commence avec le simple personnage de Randolph Carter. « C'est moi », semblait avoir envie d'écrire Lovecraft. Enfin, c'est ce que j'imagine. Tranquille, la vie, en Angleterre, voilà. Et un jour, Carter perd ses rêves. Ne reste plus que la vie quotidienne. Dire que c'est l'existence de la majorité, aujourd'hui. Allez demander à quelqu'un de vous raconter ses rêves : « je ne m'en souviens pas », répondra-t-il, et le pire c'est qu'il ne sera ni honteux, ni attristé, et qu'il ne cherchera pas à remédier à ce triste état de fait. Carter n'est pas de cet acabit. Une mystérieuse clé lui est donnée, qui lui permet de remonter le temps jusqu'à son enfance, à la source de ses rêves. Il faut lire, alors, la formidable description de ce qui renverrait à l'Unus Mundus qui sert de base à toutes les philosophies spiritualistes.

« Chaque être localisé fils, père, grand-père et ainsi de suite –et chaque phase de l'existence individuelle : petit enfant, enfant, adolescent, homme- ne sont que les phases infinies de ce même être archétypique et éternel, phases causées par une variation dans la position de l'angle du plan de conscience par rapport à cet être archétypique. Randolph Carter à tous les âges. Randolph Carter et tous ses ancêtres à la fois humains et préhumains, terrestres et préterrestres, ne sont tous que les phases d'un « Carter » ultime et éternel qui vit en dehors de l'espace et du temps –ne sont que de fantomatiques projections uniquement différenciées par les angles selon lesquels le plan de conscience coupe l'éternel archétype. »

Notons bien ici que ce ralliement à la Philosophia perennis ne vise pas à exalter la spiritualité de l'homme. Rien qui n'encourage non plus à l'élévation d'une infime parcelle d'intelligence puisque, de toute façon, nous partons de bien trop bas pour que l'amélioration fasse frissonner l'univers. Les hommes, fondamentalement médiocres, ne sont pas destinés à connaître ce qu'expérimente ici Carter. Lovecraft aime quand même un peu l'être humain puisqu'il nous donne la possibilité de découvrir les secrets réservés aux plus sages –ceux qui vivent dans leurs rêves parce qu'ils refusent la réalité. 

Le reste du récit, c'est un voyage à travers d'autres mondes, à la rencontre d'autres peuples. Descriptions stupéfiantes : « Cette mer mystérieuse demeur[e] vide sous un ciel noir et parsemé d'étoiles malgré le brûlant soleil qui y brill[e] ». N'y retrouve-t-on pas l'inquiétante étrangeté des actes anodins ? « Ils s'assirent les uns contre les autres sous la tente et mangèrent la viande fumante que de l'un à l'autre ils se passaient. Ils en donnèrent un morceau à Carter qui trouva dans la forme et la dimension de ce morceau de viande quelque chose d'horrible. […] Il repensa alors à ces rameurs invisibles cachés dans les flancs du navire et à la nourriture suspecte dont ils tiraient leurs forces beaucoup trop mécaniques ». 

La progression du trivial au fantastique s'accomplit modestement et, sans que nous ne le remarquions, nous finissons par choir dans un monde puéril où les chats récompensent les hommes qui ont accepté de leur témoigner leur amitié. Comme lorsque je jouais à la dînette, enfant, avec mes animaux en peluche, et que ceux-ci devenaient vivants dans mes rêves la nuit, pour me remercier et me rendre glorieuse, en récompense de mon intérêt pour ceux qui n'ont pas d'importance dans le monde. C'est à la fois mégalo et terrifiant, volonté de puissance accordée aux faibles –ce que Nietzsche aurait détesté- mais rendus réellement puissants de ce fait –ce que Nietzsche n'avait pas prévu.

« Carter conversait à présent avec les chefs dans le doux langage des chats et il apprit bientôt que sa vieille amitié pour leur espèce était bien connue et qu'on en parlait souvent dans ces lieux où se tiennent les assemblées des chats. Sa traversée de l'Ulthar avait été fort remarquée et les vieux chats se souvenaient de la façon dont il les avait caressés après qu'ils eussent surveillé les zoogs en colère qui regardaient méchamment un chaton noir. Ils lui rappelèrent aussi comment il avait accueilli le tout petit chat venu le voir à l'auberge et comment, le matin avant de partir, il lui avait donné une assiette de riche crème. le grand-père de ce tout petit chat était le chef de l'armée maintenant assemblée. »

C'est avec un certain dégoût qu'on lit ce texte au ton monotone et pourtant émaillé de folie, d'imagination, de larmes et de haine. Encore un truc qui fera peur aux lecteurs qui veulent juste qu'on leur serve la soupe au miel. On réclame de l'optimisme, et on ne voit pas qu'il se dissimule derrière –par exemple- le renoncement consenti. Puisque, haut ou bas, l'on finit toujours par retomber dans la merde, puisque seuls l'enfance et les rêves procurent quelque satisfaction, cédons à leur sérénité simple, sans grandeur, sans gloire : « Fuyez donc les enfers extérieurs et fixez-vous dans les lieux calmes et tranquilles de votre jeunesse. Continuez votre quête de la cité merveilleuse et chassez-en les Grands Anciens paresseux pour les renvoyer avec diplomatie à ces paysages qui furent les témoins de leur propre jeunesse et qui attendent impatiemment leur retour ». 

Puisque vous crèverez quand même, rabaissez-vous déjà, et redevenez enfant. Ainsi vous serez grand, disait je ne sais plus quel épître à la mer, dans la Bible. « Sachez que votre merveilleuse cité d'or et de marbre n'est que la somme de ce que vous avez aimé dans votre jeunesse… »

jeudi 13 octobre 2016

L'homme dont toutes les dents étaient exactement semblables (1983) de Philip K. Dick


Philip K. Dick, outre son nom provoquant, est surtout connu pour ses romans de SF. On ignore en revanche qu'entre deux repas constitués d'aliments humides pour chats, il a également composé des romans avec de vrais êtres humains. C'est qu'il faudrait rappeler, encore une fois, que la SF et la réalité sont proches de la distance d'un trou de ver. L'inconnu, dans la vie quotidienne, ce sont les relations intersubjectives et les comportements qu'ils imposent. L'inexplicable, dans le prurit de notre quotidien, ce sont tous ces actes absurdes que nous effectuons parce que nous vivons au milieu de tas de gens à jamais inaccessibles. 


J'ai acheté ce bouquin parce que je kiffe PKD et aussi parce que le titre était bandant. Imaginez, dans votre vie de tous les jours, découvrir un type dont toutes les dents seraient exactement semblables : ça vaudrait tous les voyages intergalactiques de l'univers. Mais en fait, ce n'est pas aussi simple. Ledit type est un homme de Neandertal (mort depuis longtemps) dont le crâne a été retrouvé dans le jardin d'un honnête citoyen américain, Runcible. Ce crâne attire l'attention de quelques universitaires et la question se pose : s'agit-il d'un crâne authentique ou d'une vulgaire reconstitution d'atelier de charpente ? Si la deuxième hypothèse est la bonne, quel est donc l'esprit machiavélique à l'origine de cette saloperie ? Les conflits dans le voisinage, les vulgaires querelles de jalousie, les désaccords de moeurs et l'exaspération qui surgit simplement de la promiscuité non désirée peuvent être à l'origine de drames dont l'intensité se répartit sur une échelle partant de la simple plaisanterie à la malédiction divine. Oui, vous le savez aussi bien que moi : voilà où se dissimule la SF dans notre vie quotidienne, dans cette inégalité de proportion entre la cause et la conséquence apparentes. de quoi vous foutre des sueurs froides lors de vos nuits d'insomnie bien méritées.


Lovecraft a écrit des trucs semblables dans son oeuvre de SF mais, alors qu'il ne comprenait absolument pas le concept de « l'humour », PKD se montre légèrement plus perspicace. Son humour nous renvoie ainsi à nos opinions stupides concernant des événements plus ou moins mythiques de notre histoire d'humains, et à tous les comportements stéréotypés qu'engendre cette croyance en une histoire de l'humanité. Ça ne fera pas rire tout le monde, c'est certain, mais c'est à cela qu'on distingue le bon humour des courbettes sournoises de la bonne société.


Au croisement du sommet de l'absurde et du réel, goûtez donc cette offrande faite par PKD à notre inutilité notoire :


« -A propos, commença Dombrosio, je me demande si vous avez vu l'emballage que Quinn et moi avons préparé pour cette entreprise qui fabrique des bacs à chat. 
-Ah oui, Chatinette. Mais vous devez faire attention à ne pas plagier le produit de la Compagnie Ex-M.
Pendant un moment, Dombrosio chercha en vain ce dont il s'agissait. Puis la mémoire lui revint : c'était la firme qui commercialisait Chat WC, une litière absorbante utilisée dans les plats à chat. […] Comme l'avait dit Bob Fox, la première fois qu'ils avaient étudié le produit : « Ce chat qu'ils ont représenté, là, il est trop bien pour avoir un trou du cul. » […]
-Evidemment, expliqua Dombrosio, Chatinette ne fabrique que le plat à chat lui-même, pas la litière. Donc les deux produits ne sont pas en concurrence directe. En fait, le consommateur utilisera sans doute du Chat WC pour remplir sa Chatinette.
-Ou du Chat Propre, dit Lausch. C'est ce que ma femme achète.
-Ah bon ? Vous savez pourquoi ?
-Elle trouve le nom « Chat WC » trop commun. Elle n'aime pas l'usage qui est fait de ces deux initiales.
-C'est peut-être commun, mais ça n'a rien de choquant.
-Elle a un frère qui s'appelle Walter Charles. Elle a toujours été très sensible aux plaisanteries douteuses sur ce sujet. […] Il y a une chose intéressante au sujet de la litière absorbante, dit Lausch. Elle peut avoir d'autres usages, en plus du remplissage des bacs à chat. Chat WC exploite cette idée à fond sur son emballage. On peut s'en servir pour éponger les flaques d'huile dans un garage. Quoi d'autre ? Pour recouvrir le pied des plantes. Pour garnir le fond des poubelles. Et le plat à chat ? A quoi d'autre peut-il servir ? Notre emballage devrait jouer là-dessus.»

lundi 19 septembre 2016

La nature humaine de Donald W. Winnicott


Les médecins ne l'ont encore jamais avoué : ils sont fascinés par la maladie. Ça semble évident : pour traiter la maladie, il faut connaître la maladie. Donald propose autre chose : pour retrouver la santé, il faut connaître la santé. L'approche positive, c'est cool. 

« Avec l'hypothèse d'une absence de maladie corporelle primaire, on peut examiner l'entrelacement progressif du corps et de la psyché d'une personne, et formuler certains principes fondamentaux. »

Ce livre est issu de nombreuses années de réflexion made in années 60-70. La thèse centrale repose sur le lien entre la psyché et la soma. Qu'est-ce que c'est que ça, et comment que ça se lie, et qu'est-ce que la mauvaise santé, et qu'est-ce que la bonne santé ? Winni the poo avait déjà fait oeuvre charitable auprès des mères anxieuses en leur disant qu'elles arrêtent de se prendre la tête avec les conseils sous lesquels on les ensevelit : en vrai, si elles écoutent leur bonheur d'être mère (ce qui se produit dans des circonstances suffisamment bonnes), elles s'occupent alors suffisamment bien de leur bébé, et celui-ci n'a besoin ni de plus, ni de moins. C'est un genre de télépathie bébétique. 

Pour la santé, c'est pareil. On demande pas aux gens de vivre éternellement, d'être beaux, de faire du footing tous les jours et de ne jamais se choper un rhume ou une allergie. « L'être humain en bonne santé est affectivement mûr en fonction de son âge au moment considéré » : voilà, c'est une question de mener sa barque dans les temps impartis, sans anticiper ni régresser. 

Par exemple, le complexe d'Oedipe, ça a l'air chiant et vilain, oh, la, la. En vrai, « la castration symbolique amène un soulagement » et permet de contrôler la pulsion dans le cadre de la première relation triangulaire rencontrée par l'enfant. Un mauvais accomplissement de ce stade se remarquerait plutôt par le refoulement des représentations et l'inhibition des fonctions qui dérivent du conflit ambivalent, ce qui nous renvoie plutôt au faux-self dont nous parle si souvent Donald. Prenons encore l'angoisse : l'état de santé ne consiste pas en son absence mais en la capacité d'utiliser au bon moment certaines défenses psychologiques pour dépasser le conflit. Tout cela est très nuancé et le principal, c'est de pas trop se prendre la tête tant que l'énergie circule, tantôt en bas, tantôt en haut, tantôt riante, tantôt pleurnicheuse, parce que l'être en bonne santé a besoin de tout ça pour se sentir vivre, et c'est ça la santé : se sentir vivre. 

« Un développement sain requiert, de façon essentielle, une certaine concentration, un doute concernant le self, le besoin de périodes de recueillement en soi-même, et une disposition à des phases provisoires de désespoir. »

L'esprit (ou intellect) est un peu laissé de côté parce que cette fonction est secondaire et résulte de l'adaptation de la mère aux besoins de l'enfant. Dans le cas où la mère est trop présente et étouffe les initiatives du bébé, celui-ci risque de devenir mou et passif (pour ne pas dire con). Au contraire, si la mère ne fournit pas les soins suffisants, le bébé devra apprendre à se materner tout seul et il sera obligé de faire turbiner son intellect à un âge précoce. On retrouve ce phénomène chez certains adultes lorsqu'ils se mettent à bouder : avec cette régression, un clivage s'instaure entre leur moi mature et leur moi infantile, le premier essayant de materner le second avant de refaire surface pour aborder, en bons caliméros, ce monde qui les malmène. 

Et en philosophie, ça donne quoi tout ce merdier ? Donald résume à gros traits : 
- Les bébés qui ont été fortunés donneront des adultes qui savent bien que le contact entre réalité extérieure et intérieure n'est pas direct mais procède d'une illusion, mais comme ça marche, ce problème philosophique les indiffèrera, ou les amusera.
- Les bébés qui ont été moins fortunés donneront des adultes qui sont déjà un peu plus emmerdés par l'idée de n'avoir pas de contact direct avec la réalité extérieure et ils se sentiront tout le temps menacés par la perte de la capacité de relation. Ils trouveront que c'est un problème philosophique crucial.
- Les bébés encore moins fortunés donneront des adultes qui n'ont aucune capacité d'illusion de contact. Ça pourra les rendre fous, jusqu'à la schizophrénie si affinités.

Encore une fois, la santé est une question de souplesse : reconnaître que le monde n'est pas parfait, mais s'en amuser et trouver suffisamment de créativité en soi pour s'en accommoder, et progresser.

Terminons enfin sur quelques phrases magiques : 
- « le cerveau fonctionne silencieusement et ne cherche pas à être reconnu. »
- « [Pour l'enfant], un sourire ou un geste minime a le même effet qu'une journée de travail accomplie par l'adulte. »

- « L'être humain dans sa maturité n'est ni aussi gentil, ni aussi mauvais que l'immature. L'eau dans le verre est boueuse, mais ce n'est pas de la boue. »


Parce que ça fait toujours plaisir, des pensées sauvages.

dimanche 31 juillet 2016

Types psychologiques de C. G. Jung


Pourquoi Spitteler et Goethe n'ont-ils pas écrit la même chose ? On a beau dire que la psychologie n'est qu'une occupation foireuse pour retraités, elle semble fondamentale pour justifier les idiosyncrasies. L'un comme l'autre de ces écrivains a sensiblement vécu à la même époque et au même endroit ; dans leur oeuvre, ils se rejoignent autour du mythe de Prométhée, chacun y allant de sa petite version. Eh bien, vous savez quoi ? ça ne donne pas du tout la même daube. Pour Spitteler, Prométhée est un type bien poissard qui sacrifie son moi individuel à l'âme, loin du monde extérieur, jusqu'à ce qu'un ange apparaisse comme projection de sa tendance à s'adapter au réel. Mais il refuse cette royauté et continue donc de vivre à l'écart, sacrifiant le présent et ses rapports au bénéfice du lointain avenir qu'il prévoit. Pour Goethe, Prométhée est plutôt un être hautain, confiant, qui brave les dieux en vertu de sa propre force créatrice. le Prométhée de Spitteler représente l'exemple de l'introversion tandis que celui de Goethe se rattache à l'extraversion. Quid d'Epiméthée ? Approximativement, il est présenté sous sa facette extravertie chez Spitteler et sous son angle introverti chez Goethe. Ainsi, le mythe faisant intervenir la confrontation entre Epiméthée et Prométhée permettrait au passage d'illustrer le conflit d'un homme qui –pour Spitteler- se montrait épiméthéen d'apparence et prométhéen en profondeur. 


Pour Jung, l'introversion et l'extraversion sont deux attitudes fondamentales de la personnalité. L'introversion s'intéresse aux processus subjectifs et psychologiques de l'âme, ce qui traduit un mouvement de l'énergie psychique en direction du sujet lui-même. L'extraversion se sent au contraire prioritairement attirée vers l'objet, auquel elle subordonne sa subjectivité. Chacune de ces attitudes peut adopter un fonctionnement privilégié. Jung répertorie deux fonctions rationnelles (pensée/sentiment) et deux fonctions irrationnelles (intuition, sensation). A cette fonction privilégiée vient ensuite se raccrocher une fonction secondaire, de nature souvent opposée, à titre de compensation. Bien des maladies traduiraient un exercice unilatéral de la fonction prioritaire, au détriment de la secondaire. On distingue enfin une fonction inférieure, celle qui a été négligée, car toute croissance et toute différenciation impliquent de faire des choix et de rejeter certaines possibilités. 


Jung met à l'épreuve sa théorie en parcourant l'histoire philosophique, littéraire et religieuse depuis l'antiquité. Plus tard, il pense que les premiers schismes religieux qui se constituent dans l'affrontement autour de la question de la nature du Christ révèlent en filigrane l'opposition entre des conceptions extraverties et introverties. La querelle entre les nominalistes et les réalistes au Moyen Age traduirait également cette opposition des attitudes ; idem pour la théorie de la communion entre Luther et Zwingli, etc.


Tout cela semble bien manichéen, mais ne faites pas les malins : Jung s'en est rendu compte avant vous. Il est fourbe le petit, on ne sait jamais jusqu'où il va nous conduire, et c'est ça qui plaît. Les apparences sont trompeuses et la personnalité n'est jamais une fois pour toutes définie. La stase, c'est le plus grand malheur que Jung vous souhaite. Mais le progrès, c'est-à-dire l'intégration des tendances rejetées, projetées, bannies et honnies, voilà ce vers quoi doit tendre l'homme pour s'accomplir. Deux exemples :

Tertullien, représentant du type introverti, ardent combattant de la gnose hérétique, a mis au point une éthique religieuse intraitable. Et pourtant, il sacrifie son intellect en reconnaissant un jour la réalité intérieure irrationnelle comme fondement véritable de la foi. En fermant ainsi la voie du développement rationnel, en devenant sentimental après avoir été un penseur vigoureux, il reconnaît la dynamys irrationnelle comme fondement de son âme.

Origène, représentant du type extraverti, considère que la sexualité contient les fonctions spirituelles essentielles. Il commet son plus gros sacrifice en s'émasculant en -211. Il montre ainsi qu'il cherche à supprimer son attachement à la sensualité, ce qui lui permet de devenir un savant reconnu qui mit au point une théologie essentiellement philosophique. 


Ils sont fous ces romains. Oui, sauf qu'Origène était égyptien, et que le sacrifice a parfois du bon : « Biologiquement parlant, le sacrifice est mis au service de la domestication ; psychologiquement, il veut, par la suppression d'attachements anciens, donner à l'esprit de nouvelles possibilités de développement ». Lance-toi dans le ciel, saute du nid, crevard. Il faut prendre des risques dans la vie car la conjonction des tendances opposées ne se fait pas dans la joie et la bonne humeur.


Jung est assez facile à comprendre quand on se tourne du côté des sciences physiques pour traduire ses concepts, particulièrement du côté de la thermodynamique. Ça surprend, pas vrai ? La libido serait ainsi l'énergie psychique de l'âme. Elle peut s'investir dans tous ses domaines et pas seulement dans la sexualité, comme le voulait ce brave Freud. Elle circule dans le moi conscient et dans l'inconscient et, une fois qu'elle s'est planquée quelque part, elle y reste bien tranquille pour faire carburer la machine. En fonction de son investissement, la personnalité sera tantôt davantage introvertie ou extravertie, plutôt rationnelle ou irrationnelle, donnant la priorité d'expression à une instance psychique plutôt qu'à une autre, etc. Ce qui fait mal dans la vie, quand on morfle beaucoup, c'est lorsque la libido exerce une activité unilatérale du côté d'une seule de ces instances, faisant la nique à toutes les autres. Quel appauvrissement, on en souffre, on se montre inadapté au monde, à soi, à la vie. Heureusement, l'énergie n'est pas bloquée pour toujours et elle peut se répartir équitablement dans l'ensemble de l'âme. Mais relancer la circulation, ça prend du temps et ça demande des efforts. Par exemple, ce qu'on appelle dépression serait un retour de la libido vers l'inconscient. Alors, le moi conscient perd sa suprématie et l'inconscient, réinvesti, aura à nouveau le droit de donner son avis.


L'union des forces antagonistes est étudiée dans son rapport au symbolisme religieux. NietzscheSchopenhauer, Spitteler et Goethe auraient ainsi eu recours à l'image de la divinité comme symbole del'inconscientL'inconscient, c'est le troisième terme qui permet de relier les deux opposés. Dans les religions occidentales, il est perçu comme le Dieu sauveur qui met fin à la division. Cette opposition est extravertie car le lien avec l'autre, la relation avec l'objet, est valorisée. Elle est de nature rationnelle, car tournée vers la causalité. Dans les religions orientales, le concept du Brahman relève au contraire de l'introversion et de l'irrationnel : en refusant la participation de l'émotion et de l'intellect à la psyché, on parie sur une libération du Soi pour une nouvelle vie dans Brahma –état irrationnel d'union des opposés et processus qui conduit à cet état.


La dernière moitié de l'ouvrage sera consacrée à définir ces fameux types –c'était un peu le but du jeu, non ? Ca forme un sacré arbre avec plein de branches. 
L'introverti peut être :
- Fonction pensée à dominante rationnelle/irrationnelle, active/passive.
- Fonction sentiment à dominante rationnelle/irrationnelle, active/passive.
- Fonction sensation à dominante rationnelle/irrationnelle, active/passive.
- Fonction intuition à dominante rationnelle/irrationnelle, active/passive.
Même déclinaison pour l'extraverti, avec des conséquences différentes, comme vous vous en doutez. 


Et pour finir, un bon glossaire qui remet tout le monde d'accord. Dans sa théorie comme dans sa pratique, Jung cherchait la conjonction des opposées et le surgissement du troisième terme, clé de voûte qui fait tenir tout le bordel. du jamais-vu dans notre philosophie occidentale jusqu'à présent. Vous savez pourquoi Jung est répudié ? Parce qu'il fout la honte à tout le monde : imaginez, un psychologue qui propose une manière de s'attarder sur les concepts de manière à surmonter des siècles de faux antagonismes philosophiques ; c'est comme si une bonne femme réussissait à mettre au point un régime politique qui mette tout le monde d'accord, et content avec ça. LOL. Comment fait-il ? Rappelons que Jung a pas mal causé avec les physiciens genre Wolfgang Pauli au moment où la théorie quantique était connue de toute une troupe de fameux penseurs. Sans doute comprendra-t-on mieux alors pourquoi Jung proposa de surmonter la plupart des apories philosophiques avec le concept d'un inconscient (cf. l'inconnaissable, la chose en soi, l'Etre…) qui ne renvoie plus à l'absolu, mais qui serait seulement un état non encore hypostasié. 


Exemple avec l'aporie de l'identité : 
« L'identité est toujours un phénomène inconscient, car l'équivalence consciente présuppose nécessairement la conscience de deux objets équivalents, par conséquent, la différenciation du sujet et de l'objet, ce qui supprimerait le phénomène lui-même ».


Livre d'une richesse incroyable. Livre qui aurait pu être total si Jung n'avait pas omis, au passage, de nous préciser à quelle fonction et à quelle attitude de sa personnalité il rendait hommage en l'écrivant.