jeudi 21 décembre 2017

La Parole manipulée de Philippe Breton






Se faire manipuler, on en vient à trouver ça rigolo. C'est vrai : moi, par exemple, quand on me dit que la pub à la télé essaie de me manipuler pour que j'essaie des trucs, je trouve ça con parce que je sais ce que je veux acheter et quoi et tout, mais c'est vrai que je vais peut-être bien acheter du produit monsieur propre parce que j'en ai marre que les plaques électriques soient toujours poisseuses à force de foutre des lardons et du fromage râpé partout à côté de la poêle. Il n'empêche, voilà, il y avait une prédisposition qui n'a rien à voir avec la télé. Sauf peut-être que ce raccourci (acheter un truc pour régler un problème qui n'en est pas un) est justement symptomatique de la manipulation dont je suis inconsciemment victime. Quand j'étais petite, je voulais être bergère, voilà qui était plus original.


Ce qui est pas mal dans ce livre, c'est que l'auteur n'est pas là à nous dire que la manipulation, ouf, la démocratie nous en protège quand même. Ben non parce que justement, il voit la naissance des techniques de manipulation par la parole avec l'émergence de la démocratie. C'est qu'il fallait bien, dans une situation d'égalité, faire renaître de la différence par la consommation des diverses merdes que les gens produisent pour se passer le temps. Alors qu'on pourrait si bien garder des moutons dans de verts pâturages pendant ce temps-là. 



Avec le régime nazi et tout, après, on a voulu nous faire croire que nos sociétés postmodernes c'était de la balle parce que tout est orienté pour le bien de la totalité. Et alors ? ce n'est pas parce que les techniques de manipulation sont utilisées pour défendre de nobles causes ou des trucs rigolos (aller manger au macdo) que c'est mieux. Oui, oui, la manipulation est présentée comme une agression. C'est une aliénation, rendez-vous en compte bon dieu. Mais ce qui s'aliène si bien devait être bien vide avant. 



Ce que j'ai trouvé dommage, c'est qu'on doit se taper une longue séquence de décodage d'une interview de Jean-Marie le Pen. C'est vrai qu'il était à la mode lorsque le livre a été publié dans les années 2000 mais bon, avec le recul ça semble con et contradictoire avec le message selon lequel la manipulation ne vient pas de là où on l'imagine. le Pen c'est quand même carrément la manipulation où on attend de la voir, où on espère la voir, où on crève d'attendre et d'espérer qu'elle vienne, si fort que ça nous bouche la vue sur tout le reste. 



En conclusion : nada. Ce bouquin aide un peu à ouvrir les yeux, à se sentir méchant, à se croire plus futé que les autres, mais qu'y faire ? Philippou le cochonou nous propose de fonder de nouvelles normes pour la parole, une nouvelle rhétorique, et tout, et tout, mais il s'y lance pas surtout, aux autres de faire le sale boulot ou quoi ? En tout cas c'est déjà pas mal d'écrire ça si ça peut aider à quelques prises de conscience tout en se rappelant qu'on est toujours le manipulateur d'un autre (moi, par exemple, j'aime pas qu'on me manipule les tétons trop longtemps).

mardi 19 décembre 2017

Séminaires italiens : Bion à Rome





En conclusion du séminaire italien de 1977, un participant tortille du cul pour lécher le cul en personne au grand Bion dont on admirera au passage la concision et l’efficacité mnémonique du nom : « Mon sentiment est que le Dr Bion nous a donné et nous donne une modalité de pensée, et que lui-même représente une force, car il personnifie la puissance de la pensée, sa fonction, son usage et sa communication ».

Mais de quelle pensée parlons-nous ? C’est une pensée qui ne court pas les rues. C’est la pensée sauvage (nous choisit-elle ou la choisissons-nous ?) qui se laisse parfois cultiver pour nous autres, alchimistes du charnier qui transformons l’or du monde en délices coprophagiques. La domestication a ceci de bien qu’elle met fin à l’émerveillement, mais elle a ceci de mal qu’elle engendre la calcification, c’est-à-dire la mort. Dans le domaine de la pensée, on peut aussi appeler cela le dogmatisme. Il surgit par exemple lorsque, face à la parole vivante d’un interlocuteur (ici le patient) (on dit la parole vivante mais c’est optimiste), le destinataire (l’analyste) répond en se référant à ses souvenirs intellectuels d’idées momifiées. Ça leur permet de survivre plus longtemps, mais les idées sentiront alors si fort le moisi que ça peut prendre aux tripes et monter jusqu’à la tête.

« Ce que vous devez faire, c’est donner aux germes de la pensée une opportunité de se développer. Vous serez sûrement réticents, vous souhaiterez sûrement être conforme à une quelconque théorie psychanalytique reconnue […]. Mais cela ne fonctionne pas lorsque vous parlez en votre nom et pour votre propre compte. […] Vous devez avoir le courage de penser et de sentir tout ce que vous pensez et sentez, quel que soit l’avis de votre société ou de votre Société et quoi que vous-mêmes en pensiez. […] Si la précision des mathématiques fait leur valeur, il ne faut pas accepter néanmoins qu’elle s’ossifie, qu’elle se calcifie au point de ne plus laisser d’espace au développement.»

Bion suggère aux psychanalystes de prendre conscience de plusieurs choses. Réinventer le langage pour communiquer vraiment avec le patient, en veillant à ne jamais ignorer les sources pures d’où jaillissent le vocabulaire. Les concepts psychanalytiques sont utiles pour se comprendre entre psychanalystes par exemple, mais ne servent à rien dans d’autres cadres. Ensuite, il faut être conscient des risques que comporte l’exercice de la psychanalyse pour l’analyste : « Il ne faut pas devenir psychanalyste ou médecin si l’on n’est pas prêt à en payer le prix. Pour le dire autrement, quand on ne supporte pas la chaleur, mieux vaut quitter la cuisine ». Celui qui ne supporte pas qu’on se foute de sa gueule ne pourra pas devenir psychanalyste parce que, c’est immanquable, un patient finira bien par exprimer tout haut une pensée sauvage qui ne se fait pas chier à faire dans la nuance et la mièvrerie. Il faut savoir aussi que le risque peut être physique et qu’un mot peut conduire un patient à tuer ou se tuer. Enfin, pour éviter que la psychanalyse ne devienne une mode et ne se dénature, il est nécessaire de ne jamais perdre de vue cet objet inatteignable qu’est la vérité. L’analyste doit dire son opinion sur ce qu’il imagine être la vérité comme si sa vie en dépendait, car comment pourrait-on être touché autrement qu’en parlant avec quelqu’un qui a cette sorte de foi-là ?  

« Dans ses révélations, saint Jean parle d’une lumière exprimée en mots, mais lui-même l’exprime verbalement. Peut-on entendre cette expression verbale ? Et peut-on prêter attention ou tolérer le sens qui est au-delà de l’expression verbale ? »

C’est ça qui est important. Toujours prendre la parole comme si c’était le premier mot qu’on nous adressait avec, comme paradoxe, une connaissance du langage qui devient toujours plus élaborée. La pensée sauvage n’est pas la plus archaïque. Elle est seulement la moins corrompue, avec tous les risques que cela comporte.

mardi 12 décembre 2017

Dada n°220 - L'art de la caricature (Collectif)





Qu’est-ce que c’est que la revue Dada ? Moi comme une arriérée qui n’évolue pas avec son temps, je croyais que je tomberais sur un truc inspiré du mouvement Dada du siècle dernier, un truc qui serait un peu expérimental, barré et, autant que faire se peut dans notre époque de fions coincés, osons l’écrire : politiquement incorrect. Alors précisons les choses derechef, Dada c’est « la première revue d’art pour toute la famille », « pour découvrir l’art des origines à nos jours ». Le programme est moins bandant que prévu mais ouvrons quand même nos esgourdes et ne nous fermons pas à l’étonnement. Non mais même comme ça, ça coince.


Absorbant les premières pages, j’ai l’impression de retomber en enfance ou, plus précisément, de retourner sur les chaises rigides du collège quand, le lundi matin, dans l’ambiance moite et sans vie du cours d’histoire, la prof nous demandait d’ouvrir nos manuels d’histoire et de commenter les caricatures de tel ou tel roi censé être pourtant super hype mais non, y avait toujours des cons qui voulaient faire rire la galerie en dessinant le roi sous la forme d’une poire ou comme un gros sac à vin. On n’avait pas le temps de savoir qui était le roi qu’on voulait déjà nous apprendre à être fiers de notre esprit rebelle français, de cet esprit toujours contestataire, soi-disant éveillé, prêt à prendre les armes pour défendre les oripeaux de la République : liberté-fraternité-égalité. On ne chantait pas la Marseillaise tous les matins mais c’était tout comme. Dada nous dit : prenez les crayons et résistez avec votre plume ! comme si ça ne se voyait pas que malgré les caricaturistes, on se fait tout le temps enculer. Mais bon, si ça peut donner bonne conscience à certains de gribouiller et de faire le buzz, pourquoi pas. D’ailleurs, on nous ressort la fameuse histoire des caricatures de Mahomet, ce truc qui n’a rien changé au monde mais qui a monopolisé la parole pendant un trop long moment et qui a rendu quelques personnes très fières d’elles-mêmes parce qu’elles croyaient révolutionner le monde en bravant les interdits. 


Dada, c’est une revue des temps modernes. On ne s’attarde pas trop sur les détails, on cherche l’anecdote choc et surtout, on veut amuser le lecteur parce que sinon, il fait la gueule et il revient pas. Après une brève chronologie de la caricature (deux lignes accordées à l’Antiquité, un paragraphe pour le Moyen-Age et un autre pour la Renaissance), c’est le monde contemporain qui fait l’objet de l’attention des rédacteurs. Quelles sont les méthodes les plus efficaces de caricature ? En cinq points, tout est résumé. C’est la magie de la catégorisation : toute chose est réduite à la nullité. On aborde ensuite un sujet sensible, celui de la censure, mais heureusement on nous rassure : « L’article 19 de la Déclaration universelle des droits de l’homme précisera en 1948 que « tout individu a droit à la liberté d’opinion et d’expression ». » Ouf, trop bien. Oui mais : « Cette liberté reste encadrée par la loi qui peut la limiter si des textes ou des dessins diffusent des propos racistes, criminels ou injurieux » et là, on ne nous précise pas que du coup, leur loi de branlette de 1948 ne sert pas à grand-chose surtout que depuis quelque temps, on n’a plus le droit d’ouvrir la gueule ni de faire une petite blague qui détendrait l’atmosphère sans se faire soupçonner de racisme, de sexisme, de spécisme ou de n’importe quoi d’autre qui nous emmerde profondément. La dernière fois que j’ai voulu faire une blague sur le fromage vegan aux noix de cajou, on m’a dit que fallait pas que je vienne pleurer le jour où la terre aurait disparu de la surface de la planète, ou une connerie semblable. Enfin, prenons les crayons quand même, peut-être que si on est assez nombreux à le faire, on s’étouffera mutuellement et tout finira noyé dans la masse.


Passons à la suite. Une ou deux études d’œuvres bien sympathiques précèdent un abécédaire aussi long qu’il y a de lettres dans l’alphabet. On colle aux dimensions du tweet, autant dire qu’on croit se remplir la tête alors que notre esprit dégobille les mots qu’il absorbe. Heureusement, la page des jeux s’ouvre enfin à nous ! On apprendra à caricaturer Florent Pagny dans The Voice pour affûter nos armes de dissidents politiques, et on s’amusera à sculpter un petit prolétaire en pâte à modeler en lui foutant une baguette en bois dans le cul, pour qu’il ait l’air tout coincé à l’idée de ne pas toucher sa prime de fin de mois qui lui permettrait de payer l’eau et l’électricité. Je pense qu’il aurait été plus utile de nous apprendre à dessiner Macron et à faire une sculpture de Trump, même s’il aurait fallu beaucoup de pâte à modeler pour sculpter son gros bide de bouffeur de burgers. Enfin, quelques pages d’actualité nous permettront de découvrir les expos auxquelles nous n’irons pas mais c’est bien quand même de savoir qu’elles existent.


Un nouveau vent de dissidence et de liberté souffle avec Dada ! Ah non, c’est juste qu’on se les pèle en ce moment.

lundi 27 novembre 2017

L'ordre du discours (1970) de Michel Foucault









« L’ordre du discours », c’est marrant, c’est le nom que Foucault donne à l’introduction de sa leçon inaugurale au Collège de France en 1970. Il va faire là un truc qui ressemble à une mise en abîme : dans son discours, causer de ce que c’est que le discours, et pourquoi c’est pas innocent comme on y croit. Quand on est en manque de sujet d’étude pour causer intellectuel, il faut chercher l’inspiration là où elle se cache.


Pour donner du piquant à son sujet, Foucault nous dit que le discours n’est jamais si libre qu’on veut bien le faire croire. Un peu comme moi quand j’écris cette chiée dans l’écart réservé sur Babelio. Même si on essaie de varier, on se rendra bien compte qu’il y a des murs un peu partout. Et pourtant, c’est pas qu’on n’essaie pas de les casser, mais au bout d’un moment ça fatigue, on se dit qu’il vaut mieux pas trop tirer sur la corde et même à les casser une fois, les murs, si on veut recommencer on se rend compte qu’on entre à notre tour dans l’ère de la technique, et on a honte. Entre nous, on appelle « commentaire » ce qui se publie sur Babelio en guise de récapitulatif de lecture. C’est marrant encore, Foucault parle justement du commentaire dans son discours comme étant une des modalités internes du contrôle du discours. Avait-il prévu que je parlerais de lui de la sorte ? Sans doute pas, il est trop malin pour ça.


« Le commentaire conjure le hasard du discours en lui faisant la part : il permet bien de dire autre chose que le texte même, mais à condition que ce soit ce texte même qui soit dit et en quelque sorte accompli. La multiplicité ouverte, l'aléa sont transférés, par le principe du commentaire, de ce qui risquerait d'être dit, sur le nombre, la forme, le masque, la circonstance de la répétition. Le nouveau n'est pas dans ce qui est dit, mais dans l'événement de son retour. » 


Autant dire qu’il faudrait s’arrêter de causer aussi sec avec Foucault, sauf à faire ce qu’il fait, toujours réinterroger les machins qu’on se croit sûrs, mais bon on a changé d’époque. C’est peut-être le fait d’avoir pas connu les années 70 mais il était sans doute bien salutaire en ce temps-là de remuer les paquets de merde figée pour les interroger sur leur nature existentielle dans leur vie antérieure. Maintenant, je sais pas trop à quoi ça servirait, reste-t-il encore des choses qui peuvent être creusées, raclées, perforées, défenestrées ? On se la joue carte du pessimisme. 


Et pourtant, Foucault fait bien genre qu’il ne déconnait pas. Il était tellement sérieux qu’il a établi un programme qu’en détails, il ne s’emmerda pas à suivre strictement. C’est déjà là un bon signe de jugeotte. Voici donc les grandes lignes de son projet général :
-      Remettre en question notre volonté de vérité.
-      Restituer au discours son caractère d’événement.
-      Lever la souveraineté du signifiant.


On n’y comprend rien, mais c’est le but. Et ce qui accompagne les objectifs, quatre exigences de méthode :
-      Principe de renversement : "là où, selon la tradition, on croit reconnaître la source des discours, le principe de leur foisonnement et de leur continuité, dans ces figures qui semblent jouer un rôle positif, comme celle de l'auteur, de la discipline, de la volonté de vérité, il faut plutôt reconnaître le jeu négatif d'une découpe et d'une raréfaction du discours."
-      Principe de discontinuité : "Les discours doivent être traités comme des pratiques discontinues, qui se croisent, se jouxtent parfois, mais aussi bien s'ignorent ou s'excluent. »
-      Principe de spécificité : "Il faut concevoir le discours comme une violence que nous faisons aux choses, en tout cas comme une pratique que nous leur opposons ; et c'est dans cette pratique que les événements du discours trouvent le principe de leur régularité."
-      Principe d’extériorité : "Ne pas aller du discours vers son noyau intérieur et caché, vers le cœur d'une pensée ou d'une signification qui se manifesteraient en lui ; mais, à partir du discours lui-même, de son apparition et de sa régularité, aller vers ses conditions externes de possibilité, vers ce qui donne lieu à la série aléatoire de ces événements et qui en fixe les bornes."


C’est plutôt cool l’idée de faire du discours un événement. C’est ce qu’a réalisé Foucault et j’imagine que ça ne pouvait l’être qu’une fois. Bravo à lui d’avoir créé ce qui, du même coup, était voué à ne plus pouvoir être répété. C’est là le copyright ultime.


Ce qui est certain à propos du discours, si on n’en sait rien d’autre des jeux de pouvoir et de savoir qu’il engrange, c’est que ça reste une lutte éternelle, un truc qui permet de mesurer le calibrage de ceux qui en ont une, alors que souvent, ceux qui écoutent, justement, n’écoutent pas. O triste ironie du sort.

vendredi 13 octobre 2017

Séminaire 17 : L'envers de la psychanalyse (1969-1970) de Jacques Lacan




Sur la couverture de la version manuscrite de l’Envers de la psychanalyse, on trouve une photo de Daniel Cohn-Bendit face à un CRS dans les années 70. C’est qu’il y a là les trois éléments majeurs qui font le contenu du 17e Séminaire de Lacan : l’idée de la jouissance, le signifiant-maître et la honte qui relie ces deux éléments.


Prononcé en 1969-970, ce Séminaire traîne encore sur ses pompes le relent aigre des vieilles partouzes soixante-huitardes. Il se fait dissident aussi mais pas là où on l’attend, plutôt dissident du père, du fils et du saint-esprit, le mot de castration venant faire la flirte à celui d’hystérique. Vous voyez le tableau. Mais surtout, la grosse baise a lieu dans le rapport logique entre jouissance et signifiant. Alors que ça se rebelle de toute part à vouloir sortir de la dialectique maître-esclave -que Lacan met à mal au passage en montrant que ce n’est qu’une couillonnade de belle époque-, ce rapport n’est pas articulé ici sous la modalité de l’interdit/franchissement mais dans un rapport d’usage, de travail, la jouissance devenant alors le plus-de-jouir (Marx, qui parlait de plus-value, est sans doute passé par là en douce).


Puisqu’on en est là, ça peut démonter du sucre sur le dos du pépère Freud en disant que certains de ses mythes sont bien leurrés aussi. Par exemple Œdipe, Totem et tabou, Moïse… tout ça pour montrer que le père, le signifiant-maître, n’est qu’un effet du langage destiné à cacher cette vérité : la jouissance est trouée d’un manque. Et si l’interdit, ce n’était que l’impossible ? Alors la vérité ne peut être qu’un mi-dire, pas tant qu’on s’acharne à foutre de la censure aux quatre vents, mais plutôt parce que c’est un effet de la structure. Ainsi donc, la vérité et la jouissance seraient plus proches qu’on ne le pense.


Originalité de ce séminaire, il fut parfois prononcé par un Lacan buissonnier, en-dehors des cloisons douces de l’université, sur les marches qui se déroulent jusqu’à sa porte principale, et Lacan y discourait comme les philosophes antiques péripatétisant entre les colonnes de la cité. Un bon moyen d’aborder ce cuisant sujet : la honte.


« Vous allez me dire -La honte, quel avantage ? Si c’est ça, l’envers de la psychanalyse, très peu pour nous. Je vous réponds -Vous en avez à revendre. Si vous ne le savez pas encore, faites une tranche, comme on dit. Cet air éventé qui est le vôtre, vous le verrez buter à chaque pas sur une honte de vivre gratinée.
C’est ça, ce que découvre la psychanalyse. Avec un peu de sérieux, vous vous apercevrez que cette honte se justifie de ne pas mourir de honte, c’est-à-dire de maintenir de toutes vos forces un discours du maître perverti -c’est le discours universitaire. Rhégélez-vous, dirai-je. »



Voilà, la honte c’est le savoir inconscient que nous avons qu’il existe un lien entre le signifiant-maître et la jouissance. Et sans honte, qui détruit le père dans sa qualité de signifiant laisse place à une jouissance de l’œil, jouissance spectacularisée qui se prétend vérité. La psychanalyse là-dedans ? Alors elle devrait jouer la honte pour remettre les pendules de la jouissance à l’heure, pour la refoutre à sa place de cause.


« L’aspiration révolutionnaire, ça n’a qu’une chance, d’aboutir, toujours, au discours du maître. […]
Ce à quoi vous aspirez comme révolutionnaires, c’est à un maître. Vous l’aurez. »



Bien sûr que Lacan est fou. Bien sûr qu’il fait peur. Qui peut entendre ça ?

mardi 22 août 2017

Foucault et la psychanalyse de Joël Birman



Foucault c'est un peu comme Lacan et bien d'autres originaux : faut lire des types qui les ont lus avant nous pour envisager peut-être de les lire plus tard à notre tour, quand on aura bien digéré toute cette bourbe de plumes et de pailles agglomérées. En plus de ça, faut faire dans le thématique. Une lecture globale de l'oeuvre de Foucault, ce serait encyclopédique. Alors on s'attaque aux petits morceaux. Ici, le rapport de Foucault à la psychanalyse.


L'oeuvre théorique de Foucault consistait essentiellement en une déconstruction de la philosophie du sujet telle qu'elle s'est constituée en Occident depuis Hegel, Descartes et compagnie (ouais, tous les autres types chiants d'avant que vous n'avez pas envie de lire non plus). Selon Foucault, il n'y aurait pas de sujet ontologiquement fondé et ad vitam aeternam, constant. A la place, il voit des techniques de subjectivation qui sont comme des jeux de vérité tissés par un langage lui-même en prise au pouvoir et à ses formes disciplinaires. Non, le pouvoir n'est pas central et représenté par l'Etat : il se diffuse à travers un réseau de micropouvoirs, dans la capillarité des discours qui nous incitent à plonger au coeur de nous-mêmes pour parler, pour chercher, pour traquer au fond de nous ce qui fonde la culpabilité chrétienne. C'est le dispositif de l'aveu, au fondement des techniques thérapeutiques modernes. Au souci de soi qui fonde l'éthique grecque antique succède le savoir sur soi qui fonde la pensée chrétienne. 


Foucault avait retracé l'histoire de la folie à l'âge classique. Il montrait qu'à cette époque, la folie conservait encore sa dimension tragique. Elle conservait encore le pouvoir de dire une certaine forme de vérité, une modalité effective du discours. Mais avec l'entrée dans la tradition critique, la folie devient déraison et est exclue de l'espace social. La psychiatrie se présente alors comme une pédagogie qui veut transformer la déraison en raison. La folie devient une maladie mentale que l'on peut traiter. Ses méthodes de traitement, parce qu'elles se présentent comme un savoir, prennent le pouvoir. Elles deviennent traitement moral.


Foucault a eu un parcours théorique mouvementé. Dans un premier temps, son archéologie du savoir a privilégié la pensée du dehors. Il espérait retrouver la dimension tragique de la folie dans la littérature et la linguistique. La psychanalyse, avec son concept d'inconscient, pouvait s'inclure dans son projet. Mais dans un second temps de son parcours marqué par la généalogie du pouvoir, son intérêt pour la littérature et le langage en tant qu'extériorité et pensée du dehors, comme puissances capables de réaliser la déconstruction de la philosophie du sujet s'émoussement. La problématique du pouvoir et sa généalogie l'amènent à considérer la psychanalyse comme cible de sa critique. Il remet en cause les concepts lacaniens, notamment le stade du miroir qui fonderait le sujet une fois pour toutes, négligeant les effets ultérieurs imposés par les micropouvoirs. Il ramène également la Chose lacanienne, censée fonder le sujet dans son être et dans son rapport au langage par l'expérience d'un manque fondamental, à la culpabilité chrétienne. D'une manière générale, il critique l'intrication croissante de la psychanalyse à la philosophie du sujet comme si, à poursuivre dans cette direction, elle perdait de sa subversion.


En conclusion à son ouvrage assez accessible, Jojo Birman laisse flotter une pensée qui permet de réconcilier la psychanalyse à la subversivité qu'elle ne doit jamais perdre sous peine de se voir dénaturée. 


« Si la psychanalyse garde encore le moindre intérêt à poursuivre son interlocution avec le projet philosophique entrouvert par Foucault […], il lui faut questionner carrément l'impératif platonico-socratique de se connaître soi-même, pour pouvoir s'inscrire dans la tradition éthique du souci de soi. Pour cela, cependant, il lui faut repenser l'axiome qui dit que la subjectivité implique l'expérience du renoncement, concevant le langage autrement, comme quelque chose d'inscrit dans le domaine aimanté des relations de force, et qui serait nécessairement marqué par les intensités. Par là, nous pouvons continuer à souligner encore le décentrement du sujet et l'extériorité de la subjectivité d'une autre façon, sans transcendantalismes, en insérant également cette fois le regard dans une structure de pouvoir capable de dépasser l'invariante du stade du miroir […]. le langage en tant qu'Autre serait aussi remis en question dans cette lecture, étant donné que, comme matrice de jeux de vérité, il serait toujours traversé par les intensités présentes dans la microphysique du pouvoir.
Avec tout cela, il serait peut-être possible d'élaborer une autre modalité de clinique, dont le fondement comprendrait le souci de soi, où les figures du fou […] seraient reprises dans leurs forces de savoir, comme des modalités positives d'affirmation de soi. Ainsi, l'inscription de la psychanalyse dans la tradition tragique serait peut-être possible, si elle rompait ses liaisons dangereuses avec la tradition critique et reconnaissait que l'inconsistance ontologique de la subjectivité -énoncée par Freud 
avec le concept d'inconscient- était le signe le plus visible de l'expérience tragique qui marque la subjectivité. »

lundi 14 août 2017

Désobéir (2017) de Frédéric Gros



La philo, c'est pas que pour les gentils. Je crois d'ailleurs que la raison pour laquelle la philo se veut toujours plus subversive, c'est parce qu'elle nourrit dans le fond un genre de complexe de l'inutilité. A défaut de servir à quelque chose, la philo veut être méchante et se place toujours contre quelque chose : contre l'ordre établi, contre l'opinion populaire, contre le bon sens. N'allez pas vous imaginer que je n'aime pas la philo : au contraire, j'aime ce qui, à mon image, ne sert à rien.


Frédo traite la déso sur le mode philo. Ça veut dire que la désobéissance sera déclinée en multiples catégories : dissidence, surobéissance, objection de conscience, consentement, subordination, rébellion… ça permet de faire des chapitres où on parle de personnages différents : Eichmann , Hannah Arendt, Thoreau, Socrate, Hume, Rousseau… c'est pas inintéressant et ceux qui aiment faire le ménage et ranger les différents petits objets qui traînent par terre dans des tiroirs bien séparés aimeront ce discours qui simplifie les choses par un tour de pirouette intellectuelle. N'allez pas vous imaginez que je n'aime pas la catégorisation : au contraire, j'aime ceux qui, à mon image, veulent s'éviter de trop réfléchir en se prenant la tête une fois pour toutes, et en faisant la sieste tout le reste de leur vie.


J'ai toujours aimé l'idée de la désobéissance, même si dans la réalité je trouve que c'est plus commode de ne pas désobéir. Il est vrai, je dis « oui » aux ordres que l'on me donne, mais je n'en fais jamais la moitié. Quand mon chef hiérarchique me disait de prendre un seau, de l'eau chaude, une éponge sale et du vinaigre blanc pour nettoyer les frigos pleins de crème dessert séchée, je disais « oui » et puis j'allais dans la réserve pour faire semblant de ranger les produits surnuméraires pendant que je regardais du coin de l'oeil mon étrange collègue qui se battait avec des cagettes de rhubarbe pendant qu'il me parlait de la fumisterie du Brexit. Et puis, d'une manière générale, j'ai toujours aimé mentir pour pouvoir faire un peu ce que je voulais sans être emmerdée. Je sais qu'il y a beaucoup de choses qu'on m'aurait découragée de faire si je les avais présentées dans leur plus simple appareil. Avec le temps et avec la résistance de mes proches à l'originalité et à la prise d'initiatives, j'ai appris à mentir comme je respire, même si c'est fatigant. C'est pourquoi aujourd'hui, je ne fais plus grand-chose, comme ça je n'ai plus besoin de mentir, ou si peu. Frédo appelle ça la soumission ascétique, mais je vous jure que ça n'a rien d'une ascèse.


A part ça, je n'ai jamais aimé les gens qui appellent à la désobéissance, même si c'est la désobéissance contre l'état et ces trucs-là. Je préfère pouvoir désobéir quand je veux et contre qui je veux, je préfère parfois même ne pas désobéir ou m'en foutre. 


La désobéissance, c'est un peu comme ceux qui parlent d'union spirituelle dans la baise, tout ça parce qu'ils n'arrivent pas à prendre simplement leur plaisir dans le coït. La désobéissance en philo, c'est un concept qui permet de donner bonne conscience à ceux qui aimeraient désobéir simplement quand ils en ont envie, mais qui n'y arrivent pas.