Réveillez la joie qui est en vous (2017) d'Agapi STASSINOPOULOS






Pour Noël, j’ai offert un cadeau à ma tata qui s’est trouvée bien embêtée parce qu’elle n’avait pas de cadeau pour moi, c’est ce qu’il m’a semblé. Peut-être qu’elle ne m’en avait pas acheté parce qu’elle croyait que je n’allais pas lui en faire. Ça ne me dérange pas, je devais avoir quinze ans au dernier Noël qu’on a passé ensemble. Comment pouvait-elle deviner que d’un coup, j’étais passé de l’âge où on reçoit des cadeaux à l’âge où on en offre aussi ? Visiblement, pour elle, j’étais à l’âge où on ne reçoit plus de cadeaux mais où on n’en offre pas non plus, un drôle d’âge, donc. « Oh ! merci ! ça tombe mal j’ai oublié ton cadeau à la maison. Je te l’enverrai par la poste en rentrant », me remercia-t-elle. C’est bizarre quand même, elle n’avait pas oublié les cadeaux de ma maman par exemple mais ce n’est pas grave, un oubli est si vite arrivé de nos jours.

Un mois plus tard, je trouve dans ma boîte aux lettres une grosse enveloppe. Je découvre un livre aux couleurs éclatantes dont le titre m’interpelle : « Réveillez la joie qui est en vous ». Je n’avais pourtant pas trop tiré la gueule la dernière fois qu’on s’était vues avec ma tata. Ma foi, je ne sens pas spécifiquement le besoin de réveiller ma joie qui est en moi d’autant plus que si elle y est, qu’elle dorme ou qu’elle fasse son schmilblick, ce ne sont pas mes oignons. Mais bon, c’est vrai que moi on me force à me réveiller trop tôt tous les matins et ça pourrait être sympa de me venger en réveillant tous les trucs qui ont encore la chance de pioncer tranquille. Pourtant, on sait quels dégâts ça cause de se faire réveiller trop tôt : mauvaise humeur, baisse de libido, irritabilité… qu’est-ce qu’elle va dire ma joie qui est en moi si je lui inflige ça alors qu’elle aimerait juste roupiller tranquille ?

Il faut que je vous confie un truc : je lis tout et n’importe quoi. Quand j’étais gamine, je prenais les prospectus des magasins, les dictionnaires, les paquets de biscuits, le programme télé, les romans et les bandes dessinées, et je n’ai pas arrêté depuis. Je pourrais même lire un livre de développement personnel si on m’en offrait un. Tiens, c’est le cas. La première phrase du livre n’en est pas une. Sur une page, il est écrit :

« Pour :
   De la part de : »

C’est un peu comme si quelqu’un achetait ce livre juste pour l’offrir à quelqu’un d’autre, comme si finalement personne ne le lisait vraiment : on ne fait que trouver que le titre est cool et on refourgue ça à quelqu’un qui a l’air déprimé ou qui pourrait être TELLEMENT MIEUX. Et comme tout le monde pourrait toujours être tellement mieux, on risque pas vraiment de se gourer. 

Allez, j’ai fini de vous faire poireauter, je vous livre les deux phrases qui ouvrent ce livre :

« « Vous êtes quelqu’un de tellement vrai » est le compliment que j’aime le plus recevoir. Il m’enthousiasme car j’ai dû travailler très dur, et creuser à travers bien des strates pour atteindre mon véritable moi ».

Cet enthousiasme me laisse sceptique. L’assertion ci-dessus suggérée à nos esprits contient un cuisant paradoxe. J’ai connu de nombreuses personnes qui étaient satisfaites qu’on leur passe de la pommade à reluire sur le fion mais elles étaient toutes en général assez limitées. Quelqu’un qui, suite à des efforts dont on peine à imaginer la violence, serait devenu « tellement vrai » pourrait-il encore se laisser émouvoir par le premier quidam venu pour se laisser confirmer cet aspect de sa nouvelle identité ? Et puis le principe du « tellement vrai » m’intrigue. Je connaissais le vrai, le faux et l’indécidable, mais je ne connaissais pas encore le « tellement vrai » qui joue des coudes, très certainement, avec le « presque vrai », le « quasiment vrai », le « plus-que-vrai » et la levrette. Ce genre de subtilité me deviendrait-il accessible si je suivais le programme de méditation proposé par Agapi ? Les 52 chapitres du livre sont censés représenter les 52 semaines de ce qui définit une année solaire depuis des siècles et des siècles. Une méditation par semaine, un chapitre par semaine. On ne risque pas de se fouler le cerveau avec ça. Et ça laisse le temps à Agapi de se demander ce qu’elle va pouvoir proposer comme programme d’entraînement pour l’année prochaine. Moi, comme j’ai pas de temps à perdre, je m’en fous j’ai tout lu en deux semaines (en faisant des pauses avec d’autres livres plus intéressants, je vous rassure).

Il faut que je vous dise un truc quand même, je n’ai jamais pratiqué la méditation mais pour moi, c’est Krishnamurti qui a dit le moins de conneries à ce propos (et sans doute d’autres mecs mais vu que je les connais pas, j’aurais du mal à vous en causer) :

« La méditation signifie : […] le rejet total de tous les systèmes de méditation pour que l’esprit soit totalement libre, sans aucune direction, pour que l’esprit soit complètement silencieux. Est-ce possible ? Car nous bavardons sans arrêt ; en quittant ces lieux, nous commencerons à bavarder. Sans cesse, notre esprit continuera à être occupé, à bavarder, à penser, à lutter et ainsi il n’y a pas d’espace. L’espace est nécessaire au silence, car un esprit qui s’exerce et lutte pour être silencieux ne l’est jamais. Mais quand il voit que le silence est absolument nécessaire - il ne s’agit pas du silence projeté par la pensée ni du silence entre deux notes, entre deux bruits, entre deux guerres, mais le silence de l’ordre - alors dans ce silence existe la vérité à laquelle nul chemin ne conduit, la vérité est intemporelle, sacrée, incorruptible. C’est cela la méditation, c’est cela l’esprit religieux ».

Il est clair qu’Agapi n’évolue pas du tout dans cet esprit-là, tout occupée qu’elle est à bavasser à tort et à travers de ses petits boulots d’actrice, de sa vie à New York, de ses copines, de ses anciens mecs et de sa maman. Heureusement que je n’ai pas vraiment envie de pratiquer les méditations proposées par Agapi car je me serais alors heurtée à un brûlant paradoxe, à savoir : comment libérer mon esprit tout en gardant mon œil rivé à chaque ligne de texte décrivant les méditations dans tous leurs moindres détails ? Tout semble extrêmement contrôlé. Impossible de laisser son esprit s’échapper des mots, des concepts, impossible de lui permettre de s’échapper du système de contrainte-récompense qui soutient ici la pratique méditative d’Agapi.  Enfin c’est pas grave, Krishnamurti a écrit au siècle dernier, c’est déjà un vieux schnock sans doute et il est évident que la méthode d’Agapi est moderne, avec tout ce que ce mot implique d’éminemment négatif. Qu’à cela ne tienne, je me mets en route pour la méditation qui a l’air la moins chiante :

« Prenez l’habitude de regarder le soleil se coucher et d’apprécier la transition du jour à la nuit. Observez les couleurs du ciel, de votre environnement, et remarquez comme chaque crépuscule a ses propres tonalités. Contemplez l’horizon et sentez une douceur envahir vos yeux. Emplissez votre cœur de gratitude et d’émerveillement. »

Bon, bientôt dix-sept heures, en cette période hivernale, le soleil ne va pas tarder à se barrer. C’est le moment idéal pour mettre cette méditation en application. Je sors sur ma terrasse par une température avoisinant le degré zéro, sans compter cette petite bise glaciale qui vient me faire pointer les tétons sans excitabilité sexuelle aucune. J’essaie d’apprendre tout ce qui faut faire pendant qu’on regarde un coucher de soleil et je me répète les étapes en boucle dans ma tête tout en observant le ciel, derrière la grosse chappe de pollution qui l’obstrue. De dégradé de gris en dégradé de noir, j’apprécie les différentes tonalités du crépuscule mais ce n’est ni douceur, ni gratitude qui viennent me titiller le cœur comme un petit doigt bien placé, mais bien plutôt le froid mordant du mois de février. Heureusement, mon Duduche qui joue à Dragon Age n’a pas remarqué que j’étais en train de me les peler dehors, je rentre donc discrètement à travers la porte du salon sans mot dire pour ne pas avouer mon cuisant échec méditatif. Voilà de quoi m’emplir de honte. Suis-je donc inapte à réveiller ma joie qui est en moi ? Voyons voir la suite…

« Connectez-vous à votre enfant intérieur et parlez ensemble de tout ce que vous éprouvez, et qui n’a peut-être encore jamais été dit, au sujet de vos parents. »

Ça c’est une bonne idée mais Agapi ne dit pas comment qu’il faut faire pour se connecter à l’enfant intérieur. Déjà que moi j’y connais rien en câble HDMI, faut-il que je lui branche un câble éthernet pour arriver à me connecter par ADSL à ce fils de putain qui n’a pas grandi en moi ? j’aime pas trop ça, cette idée que je cache un emmerdeur qui accepte de me causer seulement si je lui mets du bluetooth sur la gueule. Et puis bon, si on a eu les mêmes parents lui et moi, en quoi il peut bien m’aider que je lui cause de mes vieux ? Merde quoi, j’ai vingt-sept ans, je fane déjà, je vais pas retourner pleurnicher sur les gros yeux que m’a faits ma maman une fois que j’avais pas mis de culotte sous ma jupe ? c’est normal non, si elle n’avait pas fait ça je serais encore en train de me gambader cul nul tous les jours.

« Prononcez cette merveilleuse affirmation positive : « Je confie cette situation à mon guide intérieur et je suis libre. Je confie cette situation à mon guide intérieur et je suis libre. Je confie cette situation à mon guide intérieur et je suis libre. » »

Attention, il faut bien répéter trois fois la même phrase sinon, rien qu’une fois ça marche moins bien. Alors non seulement on a un enfant intérieur mais on a aussi un guide intérieur. Et ça ne s’arrête pas là ! Agapi nous parle aussi de notre « GPS intérieur » et lui il sert à « nous donner des indications précieuses » et « nous devons nous régler sur lui pour capter ses messages ». Faudrait me dire tout de suite combien d’enculés j’abrite en moi parce que ça risque de m’énerver d’en découvrir toujours plus, surtout s’ils ont des pouvoirs magiques sur moi.
Du coup, pour parler à l’enfant intérieur il faut établir une connexion Bluetooth et pour parler à l’autre con de guide, il faut tout lui répéter trois fois. C’est sans doute plus chiant à la longue mais c’est quand même plus facile pour les nuls en technologie, comme moi. Le truc du GPS, j’ai rien compris, on nous dit de nous régler sur lui mais on sait pas comment, ça marche peut-être avec des piles ou un allume-cigare, vu que le GPS ça va souvent dans une voiture. C’est pénible tout ça, ce manque de précision, surtout qu’entre temps, Agapi ne manque pas de nous prendre pour des cons. Par exemple, dans un chapitre elle nous dit qu’on doit trouver notre clé de voûte et tout de suite après, elle nous donne la définition du dico pour nous expliquer ce que c’est que la clé de voûte, des fois que : « pierre en forme de coin placée au centre d’une voûte et tenant les autres pierres ». Du coup pour ceux qui savaient pas ce que c’est, eh ben c’est cool, ils ont appris un truc et maintenant ils savent qu’ils doivent se chercher une pierre en forme de coin et la placer au centre des autres pierres, même si celles-ci on sait pas à quoi elles servent. Enfin vous me direz, le principal c’est que ça tienne tout bien ensemble.

Le problème avec Agapi, c’est que c’est le genre de meuf que j’aurais sans doute beaucoup de mal à supporter dans la vie quotidienne. Pourquoi que je dis ça ? Eh bien, avant chaque méditation, elle raconte un peu sa vie et elle imagine sans doute que ça nous permettra de nous identifier à elle pour comprendre nos propres réactions comme si on se regardait dans un miroir, mais moi ça me donne surtout envie de lui donner des grosses tatanes :  

« Un jour, il y a quelque temps, je participe à une conférence au cours de laquelle je parle en public, signe des livres et puis interagit avec de nombreuses personnes. Aussitôt après, une copine qui se trouve là me suggère que nous allions faire du shopping ensemble -nous acheter des chaussures, plus précisément. A ce moment-là je sens mon guide intérieur m’indiquer qu’il est préférable que je rentre chez moi : je suis fatiguée et j’ai juste envie de me reposer. D’un autre côté j’adore faire du shopping avec cette copine qui est vraiment super pour ce genre d’activité, et il se trouve par-dessus le marché que j’ai besoin d’une paire de chaussures confortables. »

Déjà, le concept d’avoir une copine « qui est vraiment super » pour le shopping de chaussures, je trouve ça un peu limite mais surtout, même si je suis une fille depuis ma naissance, j’ai jamais vraiment eu de dilemme entre aller faire du shopping et glander chez moi sachant que je déteste aller faire du shopping, sauf quand toutes mes chaussettes sont trouées (toujours le gros orteil du pied droit, bizarre non, mon orteil intérieur voudrait-il me dire quelque chose ?). Autre anecdote : Agapi nous parle aussi, comme si c’était la chose la plus courant du monde, de ce jour où « je fus photographiée en compagnie de femmes comme Cher, Jennifer Aniston et Fergie, des Black Eyed Peas, qui était habillée d’une somptueuse robe rouge à longue traîne, dénudée sur une épaule et fendue à la cuisse, et dont les longs cheveux blonds étaient coiffés comme ceux d’une star de cinéma des années vingt » pour nous dire qu’ici, elle a eu la révélation de sa vie : « ce que je portais n’avait rien à voir avec qui j’étais et avec l’opinion que je pouvais avoir de moi-même ». Voilà qui devrait dorénavant mettre fin au dilemme du shopping de chaussures. Et de conclure cette formidable histoire en nous disant : « j’assistai à la cérémonie en éprouvant une gratitude immense pour toutes ces femmes épatantes et le merveilleux travail qu’elles accomplissaient dans le monde ». Bon, je veux bien que les deux-trois chansons où ces putes de luxe se sont trémoussées aient pu amuser quelques adolescentes à leur époque, mais de là à les remercier pour le bien qu’elles ont prodigué au monde, faudrait pas pousser. En même temps, c’est pas étonnant qu’Agapi ait eu besoin, un beau jour, comme ça, de se mettre à la méditation pour chasser toutes les conneries dans sa tête : « à une certaine période, j’ai arrêté de lire des magazines féminins, parce que les photos des actrices étalées sur leurs pages m’inspiraient des commentaires très négatifs sur ma propre personne. J’ai pris la bonne habitude, à la place, de lire des ouvrages instructifs et inspirants ». Et voilà comment on passe de Closer aux livres des premiers gourous venus.

Bon, y a rien de marrant dans ce livre ? Ah si, il y a des petites activités. Comme à l’école, il y a deux ou trois textes qu’on doit lire et dont on doit compléter les trous :

« Complétez cette phrase : Dans certaines situations sociales, je me sens ___________ parce que ___________ et j’aimerais me sentir __________.
Complétez cette phrase : Quand je me lance dans un nouveau projet, je me sens __________ parce que ___________ et j’aimerais plutôt me sentir __________________ . »

Une fois qu’on a fait ça, je pense qu’on est bien avancé mais c’est cool d’avoir le droit, voire l’obligation, d’écrire dans un livre. C’est comme si qu’on y laissait sa trace. Voici une autre activité :

« Faites une liste, dans votre journal, de vos déclencheurs de joie perso. »

Est-ce qu’il y a une différence entre « perso » et « personnel » ? non parce que je trouve ça bizarre de mettre une abréviation comme ça, en fin de phrase, comme si ça avait été très laborieux d’écrire tout le début et que d’un coup, Agapi avait lâché toute sa concentration et s’était dit : « allez merde, je termine pas la phrase, en plus ça fait tendance de dire perso, ils écrivent toujours ça dans les magazines féminins ». Eh ben vindieu, elle aurait mieux fait de nous dire ce que c’était que son déclencheur de joie, est-ce que c’est un peu comme je me sens après trois litrons de bière à jeun, genre déclencheur de joie à retardement, ou comme un orgasme, relativement court mais intense ? Pour Agapi, on peut trouver la joie partout. Je veux bien oui mais alors, pourquoi nous faire chier à nous donner des exemples tout le temps et à venir faire la gueuse béate tout juste bonne à tarter ?

« C’est tellement merveilleux d’utiliser son énergie et ses aptitudes pour apporter un bienfait dans la vie de quelqu’un. C’est assurément un moyen idéal de s’épanouir et de se sentir fortuné ».

C’est pas une sacrée fouineuse d’étron ça, qui vient ramper devant vous pour vous être charitable alors qu’elle ne pense qu’à la joie qu’elle va recevoir en échange de ce bon procédé ? « Ayez l’intention de servir. Guettez les occasions qui se présentent à vous de jour en jour ». Elle me fait un peu penser à tous ces recruteurs de donateurs qu’on voit à la gare et qui viennent me bloquer la route le soir lorsque je veux rentrer chez moi après huit heures de boulot. Ils passent pour les bons samaritains qui pensent aux pauvres, aux animaux et aux victimes de la guerre alors qu’en fait, ils veulent juste venir me racler ma tune misérablement gagnée au cours de la journée pour des causes obscures dont on ne saura jamais vraiment la nature. Si Agapi avait vécu à la même époque que mon copain Nietzsche, elle se serait pris une bonne claque en travers du pif. Nietzsche a quand même nettement plus de classe :

« Je reproche aux miséricordieux de manquer facilement de pudeur, de respect, de délicatesse, de ne pas savoir garder les distances. La compassion prend en un clin d’œil l’odeur de la populace et ressemble à s’y méprendre aux mauvaises manières. Des mains apitoyées peuvent avoir une action destructive sur les grandes destinées, elles s’attaquent à une solitude blessée, au privilège que donne une lourde faute. »

Malheureusement, Agapi croit sans doute que Zarathoustra c’est le nom d’une chaîne de prêt-à-porter. Et voilà qu’elle nous donne encore un autre conseil à la con :

« Ayez des moments imprévus de connexion sincère. Quand vous interagissez avec les gens, regardez-les avec les yeux de l’amour et observez comment votre cœur vous incite à agir ou à parler de façon à leur faire du bien ».

Non seulement je ne comprends pas comment on peut se programmer d’avance des moments imprévus mais encore, je ne sais pas ce que c’est que de regarder des gens avec les yeux de l’amour. De quel amour parle-t-on ? De l’Agapè, de la Philia ou de l’Eros ? Il faudrait préciser parce qu’on n’obtiendra sans doute pas les mêmes résultats dans chacun des cas. Il se peut qu’en regardant certains avec les yeux de l’Eros, ce n’est plus le cœur mais ce sont les jambes qui risquent de s’ouvrir pour accueillir la joie.

« Enfin, ouvrez les yeux, buvez une gorgée d’eau, souriez en votre for intérieur et avec vos lèvres. Vous avez changé. Le monde vous paraît un petit peu plus lumineux ».

Le problème que j’ai avec la méditation, c’est que ce sont souvent des cons qui la professent. « Comme vous peut-être, j’entame souvent la journée en traitant une énorme charge de données extérieures : e-mails, fils d’actualités, rapports et autres listes de choses à faire ». On comprend que cette décérébrée ait besoin de se vider la tête après avoir passé des heures à se plier à cette discipline informationnelle totalement inutile. Ne serait-il pas plus simple d’arrêter de lire tous ces mails et tous ces fils d’actualités à la con, d’arrêter de vouer de l’importance à ce qui n’en a pas ? Contrairement à la pratique méditative qui est entourée d’une spiritualité en Orient, Agapi ne propose qu’un ersatz sans âme, une copie édulcorée qui relève plus du coaching que du délaissement de soi. La méditation devient une activité, elle devient un hobby pour tous ceux qui sont en quête de leur identité, pour tous ces cons qui se cherchent dans les choses du monde extérieur et qui croient exister davantage lorsqu’ils s’inscrivent aux dernières activités à la mode de la MJC : « Voudriez-vous danser, chanter, cuisiner, peindre, écrire, graver, sculpter ? Ou bien jardiner peut-être, ou faire des compositions florales, ou jouer sur scène ? »

Autre étrangeté, cette nécessité de lier la pratiquer de la méditation au réveil (et non pas à l’éveil, ce qui signifierait à la limite qu’on accède à un état jusqu’alors inconnu) de la joie. Quel est le rapport nécessaire ? La méditation peut ouvrir à un délaissement de soi qui, à la limite, évoquerait la joie spinozienne mais qui n’est en aucune façon cette joie que nous vend Agapi à grands renforts d’autopersuasion :

« Vous commencez à éprouver du contentement, et même du bonheur, car vous savez que des miracles vont se produire. Vous savez que vous allez connaître la bonté, la joie et les expériences formidables ».

Dans un gros amalgame, Agapi nous vend du rêve en boîte pour middle class fatiguée d’une vie passée entre le tram, les open spaces et les repas en conserve. Avec le sourire froid et mécanique du manager, elle nous promet l’irréalisable du bonheur et discrédite les sentiments négatifs non pas en les passant sous silence mais en déniant leur nécessité, en les transformant en apôtres du malheur, comme si, par superstition, nommer et reconnaître le mal le faisait advenir dans sa pleine puissance. La chasse aux émotions négatives commence dans l’espoir qu’ayant disparu de nos consciences (et de nos consciences seulement), une vie de rêve s’ouvrira à nous. Une nouvelle version du Paradis et de l’Enfer voit le jour. Si dans le christianisme bon enfant des siècles passés, il fallait quand même attendre d’être crevé pour payer ses dettes ou pour être récompensé de ses bonnes œuvres –ce qui était un peu con aussi, d’accord- désormais, avec toute cette bouillabaisse spirituelle mâtinée d’orientalisme New-Age, on n’a même plus le droit d’attendre notre mort. La Vie se chargerait de punir quiconque serait pris en flagrant délit de trouver que tout n’est pas merveilleux. La loi de l’offre et de la demande transposée au monde de la spiritualité : telle est la suggestion méditative que nous présente Agapi dans ce livre qui finit d’épuiser la joie qui aurait pu être en nous.