jeudi 13 juillet 2017

Le Séminaire VII - L'éthique de la psychanalyse (1959-60) de Jacques Lacan



L'éthique n'est pas une question fraîche. Aristote avait déjà poncé le sujet avec son Ethique à Nicomaque, un texte qui serait assez redoutable selon Lacan quoiqu'il note la limite était la suivante : la portée de cette éthique est limitée à un type social qui correspond à l'idéal du maître. Cette éthique se ramène alors à la question suivante : comment tirer son épingle du jeu du travail d'une manière juste pour se diriger vers un idéal de contemplation ? On n'en est plus là même si la tradition philosophique en a gardé un petit arrière-goût, à savoir que l'éthique du sujet doit se définir par rapport au plaisir qu'il en tire. Ethique et joie ont longtemps été liées, ce ne serait pas Spino la spinelle qui le démentirait, même si cette joie est justifiée par les principes de la sacro-sainte-divinité.


Venant un peu foutre du vin dans le moulin, Freud a posé les principes de réalité et de plaisir. Loin de s'opposer ces deux-là, ils se complètent, le principe de plaisir étant en lien avec le signifiant et ne pouvant s'accommoder de décharges d'excitation trop grandes. C'est par là qu'on penche vers le Réel qui est banni de nos existences dans l'ordre Symbolique. le Réel, c'est Lacan qui l'a posé pour expliquer des failles dans la construction freudienne. Par exemple, Freud se rendait bien compte que ses principes ne permettaient pas d'expliquer tous les mystères de la pratique : pourquoi certains patients refusent-ils de guérir ? Pourquoi les symptômes s'accompagnent-ils parfois de jouissance ? Sur le versant civilisationnel on traduit ça par un : pourquoi la culpabilité s'élève-t-elle en mesure du degré d'accroissement culturel ? Tout cela ne s'explique pas si on considère que l'éthique se rapporte au bien. Fuck le bien, visiblement il nous rend sans cesse plus malade. Et la sublimation, et le beau ? Il est à la limite moins faux en ce qu'il suspend le désir et pétrifie parfois dans une position d'attente face au lièvre qui risque de surgir de la boîte au moindre de nos mouvements d'enthousiasme…


Bref, on en vient là à un malentendu qui creuse la brèche de l'analyse vis-à-vis de l'homme du commun -on appelle ainsi, pour rigoler un peu, celui qui n'est pas bien averti à propos de son désir. Alors il se sent pas au top dans sa vie, toujours avec ce manque (de la Chose) dont il ne sait pas quoi faire, qu'il ne sait pas capitonner ou qu'il capitonne mal avec une quelconque légende urbaine dans laquelle il se serait à peu près reconnu, et il demande à l'analyste qu'on vienne lui offrir le bonheur. Oui, il ouvre les mains et il attendrait en quelque sorte que le bonheur vienne y choir. C'est demander l'impossible à l'analyste. Si celui-ci est honnête, il ne peut rien faire : ni dire à l'autre que ça sera pas possible, car c'est trop tôt encore, ni lui dire que c'est possible, parce que c'est faux. La seule chose que l'analyste peut donner, c'est son désir ou plutôt le mouvement qui construit son désir. Est-ce un rôle exemplaire ? En tout cas, la psychanalyse lie le désir à l'action, voilà qui doit être su. 


Lacan fera un petit apparté sur la dimension tragique du personnage d'Antigone dans la pièce de Sophocle. Elle poursuit son désir de donner une sépulture à son frère jusqu'à la fin, c'est-à-dire jusqu'à ce qu'on la foute dans le tombeau (encore vivante !) pour la faire taire. C'est là, dans l'entre-deux-morts, qu'elle découvre enfin qu'elle veut vivre : « pour Antigone, la vie n'est abordable, ne peut être vécue et réfléchie, que de cette limite où elle a perdu la vie, où déjà elle est au-delà -mais de là, elle peut la voir, la vivre sous la forme de ce qui est perdu. » Et : « Antigone mène jusqu'à la limite l'accomplissement de ce que l'on peut appeler le désir pur, le pur et simple de désir de mort comme tel. Ce désir, elle l'incarne ». Voilà ce qu'est un héros : il ne peut être trahi par personne car personne ne peut faire infléchir son désir avec des sentences du bien, du mal, du beau, du laid, du vrai, du faux, etc. Dans la psychanalyse, l'analysant conquiert de la même façon sa dimension tragique. « Essayer de vous demander ce que peut vouloir dire avoir réalisé son désir -si ce n'est de l'avoir réalisé, si l'on peut dire, à la fin ». Ce n'est que dans l'entre-deux-morts que s'éprouvera cette réalisation, comme si le Jugement Dernier se prononçait déjà dans cette vie-là -pourquoi toujours dans l'Au-delà ? La fonction du désir devrait ainsi rester dans un rapport fondamental avec la mort : « au terme de l'analyse didactique, le sujet doit atteindre et connaître le champ et le niveau de l'expérience du désarroi absolu, au niveau duquel l'angoisse est déjà une protection ».


Rien à voir entre cette éthique-là et le service des biens (privés, de la famille, de la maison). Dire par exemple qu'on agit pour la bonne cause de sa famille, pour bien faire son travail, pour bien servir sa patrie, bon ben c'est bien, mais ce n'est pas l'éthique que vise la psychanalyse, c'est la peau de saucisson qui recouvre les yeux et qu'on grignote de temps en temps quand le ventre se met quand même à gargouiller.


A la fin du séminaire, malgré tous les paradoxes soulevés par la question de l'éthique (Lacan va même jusqu'à s'interroger sincèrement sur l'existence d'une telle éthique analytique), on a un semblant de réponse qui se dessine : « un jugement éthique est possible - Avez-vous agi conformément au désir qui vous habite ? ». Autrement dit, il ne faut pas céder sur son désir sous peine d'être en rapport de faux avec soi et autrui : 


« Ce que j'appelle céder sur son désir s'accompagne toujours dans la destinée du sujet (...) de quelque trahison. Ou le sujet trahit sa voie, se trahit lui-même, et c'est sensible pour lui-même. Ou plus simplement il tolère que quelqu'un avec qui il s'est plus ou moins voué à quelque chose ait trahit son attente, n'ait pas fait à son endroit ce que comportait le pacte. […] 
Quelque chose se joue autour de la trahison, quand on la tolère, quand, poussé par l'idée du bien (...) on cède au point de rabattre ses propres prétentions, et à se dire -Eh bien, puisque c'est comme ça, renonçons à notre perspective, ni l'un ni l'autre, mais sans doute pas moi, nous ne valons mieux, rentrons dans la voie ordinaire. Là, vous pouvez être sûrs que se retrouve la structure qui s'appelle céder sur son désir ».



Suivre la voie de son désir, c'est essayer de cerner au plus près la Chose, ce qui ne garantit pas -au contraire- du bonheur espéré. On en revient à une certaine forme d'austérité où le sujet serait à lui-même son propre dieu proclamant le Jugement Dernier à chaque instant -son plus cruel tyran.