mardi 31 mars 2015

La Contemplation du monde – Figures du style communautaire (1993) de Michel Maffesoli






Le courant du post-modernisme en sciences sociales souffre et bénéficie de l’impopularité qu’impliquent le manque de rigueur et le caractère spéculatif de sa réflexion. L’enthousiasme et l’animosité semblent se cristalliser particulièrement autour de la personne de Michel Maffessoli, et ce depuis qu’il a dirigé la thèse d’Elisabeth Teissier, célèbre astrologue pour média populaires, à peine sobrement intitulée « Situation épistémologique de l'astrologie à travers l'ambivalence fascination-rejet dans les sociétés postmodernes » (lire en particulier l'article suivant : LE MAFFESOLISME, UNE « SOCIOLOGIE » EN ROUE LIBRE. DÉMONSTRATION PAR L’ABSURDE).


Ne nous arrêtons pas à ces querelles de village et voyons plutôt ce que Michel Maffessoli a dans le ventre. Le programme est intéressant : le postmodernisme en sciences sociales se veut critique vis-à-vis de la tradition philosophique et rationnelle classique. Toutefois, la lecture de la Contemplation du monde, ouvrage déjà vieux de vingt ans, ne résiste pas à l’épreuve et les nouveaux moyens qu’il se propose de déployer pour analyser la société paraissent déjà plus moisis que ceux qu’il s’était proposé de dépasser. Se débarrasser des carcans d’antan serait certes libérateur si celui qui se libère n’en profitait pas pour exacerber sa propre ambition à devenir le gourou intellectuel des générations suivantes. Ainsi, Michel Maffessoli construit sa réflexion autour des axiomes arbitraires de ses opinions de comptoir, enrobées d’un verbiage complaisant : 


« Progressivement, l’imaginaire, que la modernité pouvait considérer comme étant de l’ordre du superflu ou de la frivolité, tend à retrouver une place de choix dans la vie sociale. »


Là où les phénomènes ne surviennent pas, Michel Maffessoli les invente. Le post-modernisme s’apparente alors au discours de celui qui, pour se désennuyer, fait semblant de découvrir des vérités générales. Rien à dire ? Ce n’est pas grave, on se cache derrière le prétexte du post-modernisme : « Bien sûr je force le trait. Comme souvent, je propose l’analyse d’un paroxysme ». Catégorie fourre-tout, le post-modernisme est aussi décrit comme « reprise d’éléments pré-modernes qui sont utilisés et vécus d’une manière différente ». La pré-modernité concerne donc tout ce qui se passe avant les années 1960. En voilà du grain à moudre. Un homme de grande érudition, comme C. G. Jung par exemple, aurait peut-être eu des choses à nous apprendre à ce sujet (d’ailleurs, ne l’a-t-il pas déjà fait dans son œuvre ?), mais dans le cas de Michel Maffessoli, l’approximation est la seule rigueur connue : 


« Je pense en particulier à la Grèce ancienne qui fit de la culture de soi le pivot de l’organisation de la cité. N’étant pas spécialiste en la matière, je fais uniquement une référence métaphorique, référence ayant pour but d’éclairer le temps présent ».


L’approximation n’est pas seulement de fond. Elle est aussi de forme, gonflée de corrections, de néologismes hasardeux, de modalisateurs, de guillemets et italiques approximatifs (« L’ensemble de la société est atteint par l’usure du temps. D’où l’espèce de palingénésie [en italique] que cela induit. Je veux dire que, par une sorte de processus cyclique, c’est à partir du chaos que s’opère une re-création totale »). 


Bien qu’il comporte presque 200 pages, la Contemplation du monde pourrait se limiter à sa préface. Tout y est déjà dit (« J’entends […] établir un simple constat : reconnaître la profusion, le rôle et la prégnance de l’image dans la vie sociale ») et le reste de l’ouvrage ne serait qu’une laborieuse paraphrase. Vous pourrez toutefois la parcourir pour prendre connaissance d’une méthode originale, bien que sans valeur, et qui consiste à trouver dans les phénomènes sociétaux, les preuves d’un fantasme personnel. Ainsi, imaginant que l’image révolutionne la manière d’être à l’autre, Michel Maffessoli énonce ces plates constatations : « L’image est consommé, collectivement, ici et maintenant. Elle sert de facteur d’agrégation, elle permet de percevoir le monde et non de le représenter. Et même si on peut la récupérer d’un point de vue politique, elle a surtout une fonction mythologique : elle favorise le mystère, c’est-à-dire des initiés entre eux » ; ou encore « […] la télévision permet de « vibrer » en commun ». Post-modernisme ou consumérisme ? L’un et l’autre ne semblent pas seulement reliés par un intérêt platonique (« J’essaierai de montrer que l’objet n’isole pas, mais qu’il est, au contraire, un vecteur de communion »). A cet égard, il serait bon de calmer l’enthousiasme halluciné de Michel Maffessoli en citant, par exemple, cet extrait de Beauté fatale écrit par Mona Chollet :


« L'anthropologue [ Bruno Remaury ] observe que la publicité emprunte aux "grands récits" mythologiques ou littéraires, voire les confisque, en les appauvrissant systématiquement : elle réduit par exemple la thématique du "vol merveilleux" au "confort d'un fauteuil d'avion", ou celle du philtre d'amour à une "bouchée chocolatée". Il pointe sa dimension simplificatrice, mensongère, infantilisante, qui inhibe l'individu et le rassure à bon compte là où les grands récits visent à le jeter hors de lui-même, à le transformer, à l'émanciper. Il estime toutefois que "le récit de marque est moins la cause d'un appauvrissement de l'imaginaire contemporain qu'il n'en est un des signes, un témoin majeur". 


La pensée de Michel Maffessoli donnerait presque légitimité à l’inconscience généralisée des foules. Ses idées sont éthiquement contestables puisqu’il supprime la conscience individuelle au profit d’une conscience collective qui semble abrutie par l’image divine et l’objet sacré. Il enchaîne l’homme en méconnaissant ses causes, et réduit par exemple la sphère d’exercice du politique à l’individuel égocentrique, niant ainsi la responsabilité des hautes instances du pouvoir qui produisent et manipulent justement par l’image. La contemplation du monde ne serait-elle qu’un plaidoyer pour l’acception sereine de la propagande ? 


Sortez dans la rue, discutez avec des amis ou des inconnus, allez vous biturer dans les troquets, vous apprendrez certainement plus qu’en lisant cet essai creux et pourtant prétentieux.

Si pensée il y a, et en admettant qu'elle circule, son moyen de transport est le véhicule-tautologie :

Citation :
« Le style comme ensemble de formes ordonnées, ressenties comme telles, est donc une caractéristique contemporaine largement répandue.»


Là où Maffesoli se différencie un peu de la majorité intellectuelle, c'est qu'il sublime le temps présent par rapport au temps passé. Ainsi, il redécouvre avec émerveillement que les êtres humains peuvent parfois se rassembler pour le simple plaisir d'être ensemble. On peut donner des cours à la Sorbonne pour transmettre un tel savoir :

Citation :
« Agrégations qui ne doivent plus rien à une programmation rationnelle, mais reposent plutôt sur le désir d’être avec le semblable, quitte pour cela à exclure le différent. »


*Photo de Jann Haworth

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