mercredi 11 juin 2014

Le Livre de l’Intranquillité de Bernardo Soares par Fernando Pessoa




Bernardo Soares est un rêve. Il n’existe pas : s’il existait, comme tout ce qui a pu devenir, il serait un écrivain déchu et un être humain médiocre.


Fernando Pessoa n’est pas mort : il n’a même pas été vivant. Il n’est pas mort car il nous parle toujours ; il n’a pas été vivant car il a vécu ; il était déjà vivant avant de l’être puisque le temps se superpose, les mélancoliques le savent. 


Sombre parce la vie et la mort ne peuvent jamais exister en même temps, mourant d’ennui parce que la réalité n’est qu’une parcelle amoindrie du rêve, Fernando Pessoa n’est pas pessimiste : « je suis triste » -si triste qu’il s’invente des jeux d’enfant, à commencer par l’invention de son double Bernardo Soares, et s’en va jusqu’à imaginer les conversations et les mondes exotiques qui évoluent à son insu, loin de sa compréhension, à travers les motifs qui recouvrent les tapis ou les tasses chinoises de ses services en porcelaine. Comment peut-on vivre parmi les autres lorsqu’on est si loin d’eux ? Qui pourrait accepter de passer du temps en compagnie de cette facette pessoienne appelée Bernardo Soares ? ne supportant pas la compagnie d’autrui plus de trente minutes, désirant l’effusion profonde mais seulement en rêve, préférant voyager sans bouger, lire sans livre et aimer sans personne ? Cruel aussi bien avec lui-même qu’avec les autres parce qu’il ne veut réduire personne ni lui-même à l’apathie d’un quotidien apaisé. La tristesse n’a jamais été aussi apaisante : elle est la force de ceux qui ne vivront jamais à moitié.





Citation :
En ces jours de l’âme comme celui que je vis aujourd’hui, je sens, avec toute la conscience de mon corps, combien je suis l’enfant douloureux malmené par la vie. On m’a mis dans un coin, d’où j’entends les autres jouer. Je sens dans mes mains le jouet cassé qu’on m’a donné, ironiquement, un jouet de fer-blanc.


Citation :
« Acheter des livres pour ne pas les lire ; aller à des concerts, mais que ce ne soit ni pour les écouter, ni pour voir qui se trouve là ; faire de longues promenades parce qu’on est fatigué de la marche à pied, et aller séjourner à la campagne pour la simple raison que la campagne nous assomme. »


Outre les audaces de sa pensée, Fernando Pessoa se montre aventureux avec la consistance formelle du langage. On ne trouvera jamais deux auteurs qui conjuguent les verbes et assouplissent la grammaire comme lui :


Citation :
La grammaire, qui définit l'usage, établit des divisions légitimes mais erronées. Elle distingue, par exemple, les verbes transitifs et intransitifs ; cependant, l'homme sachant dire devra, bien souvent, transformer un verbe transitif en verbe intransitif pour photographier ce qu'il ressent, et non, comme le commun des animaux-hommes, pour se contenter de le voir dans le noir. Si je veux dire que j'existe, je dirai : " Je suis. " Si je veux dire que j'existe en tant qu'âme individualisée, je dirai : " Je suis moi. " Mais si je veux dire que j'existe comme entité, qui se dirige et se forme elle-même, et qui exerce cette fonction divine de se créer soi-même, comment donc emploierai-je le verbe être, sinon en le transformant tout d'un coup en verbe transitif ? Alors, promu triomphalement, antigrammaticalement être suprême, je dirai : " Je me suis. " J'aurai exprimé une philosophie entière en trois petits mots. N'est-ce pas infiniment préférable à quarante phrases pour ne rien dire ? Que peut-on demander de plus à la philosophie et à l'expression verbale ? »


Loin des agitations politiques -c'est reposant (mais en fait, ses ambitions sont encore plus utopiques) :

Citation :
« Qu’on soit révolutionnaire ou réformateur, l’erreur est la même. Impuissant à dominer et à réformer sa propre attitude envers la vie, qui est tout, ou son être lui-même, qui est presque tout, l’homme cherche une échappatoire en essayant de changer les autres et le monde extérieur. Tout révolutionnaire, tout réformateur est un évadé. Combattre, c’est être incapable de se combattre. Réformer, c’est être incapable de s’améliorer. »


Des paysages synesthésiques :

Citation :
« L’air est d’un jaune voilé, comme un jaune pâle vu à travers un blanc sale. C’est à peine s’il y a du jaune dans la grisaille de l’air. La pâleur de ce gris, pourtant, recèle un peu de jaune dans sa tristesse. »


Une définition de la liberté qui me semble presque parfaite :

Citation :
« La liberté, c'est la possibilité de s'isoler. Tu es libre si tu peux t'éloigner des hommes sans que t'obliges à les rechercher le besoin d'argent, ou l'instinct grégaire, l'amour, la gloire ou la curiosité, toutes choses qui ne peuvent trouver d'aliment dans la solitude ou le silence. S'il t'est impossible de vivre seul, c'est que tu es né esclave. Tu peux bien posséder toutes les grandeurs de l'âme ou de l'esprit : tu es un esclave noble, ou un valet intelligent, mais tu n'es pas libre. »

Impossible de continuer de regarder les objets avec indifférence. Eux aussi possèdent leur vie :

Citation :
« Quand s’est brisée une tasse de ma collection japonaise, j’ai compris qu’il y avait là plus que la maladresse des mains d’une domestique. J’avais étudié le désir ardent des personnages habitant les courbes de cette simple porcelaine ; cette décision ténébreuse de suicide ne me surprit donc pas : ils se sont servis de la bonne, comme on se sert d’un revolver. »





Fernando Pessoa me plaît parce qu'il me rappelle Emil Cioran, mais l'inverse peut aussi être vrai :

Emil Cioran a écrit:
Je peux dire que ma vie a été dominée par l’expérience de l’ennui. J’ai connu ce sentiment dès mon enfance. Il ne s’agit pas de l’ennui que l’on peut combattre par des distractions, la conversation sou les plaisirs, mais d’un ennui, pourrait-on dire, fondamental ; et qui consiste en ceci : plus ou moins brusquement, chez soi ou chez les autres, ou devant un très beau paysage, tout se vide de contenu et de sens. Le vide en soi et hors de soi. Tout l’univers demeure frappé de nullité. Et rien ne nous intéresse, rien ne mérite notre attention. L’ennui est un vertige, mais un vertige tranquille, monotone ; c’est la révélation de l’insignifiance universelle, c’est la certitude, portée jusqu’à la stupeur ou jusqu’à la clairvoyance suprême, que l’on ne peut, que l’on ne doit rien faire en ce monde ni dans l’autre, que rien n’existe au monde qui puisse nous convenir ou nous satisfaire. A cause de cette expérience –qui n’est pas constante mais récurrente, car l’ennui vient par accès, mais qui dure beaucoup plus longtemps qu’une fièvre-, je n’ai rien pu faire de sérieux dans ma vie. […] Une précision s’impose : l’expérience que je viens de décrire n’est pas nécessairement déprimante, car elle est parfois suivie d’une exaltation qui transforme le vide en incendie, en un enfer désirable…»

Fernando Pessoa a écrit:
« L’ennui est bien le dégoût du monde, le malaise de se sentir vivre, la fatigue d’avoir déjà vécu ; l’ennui est bien, réellement, la sensation charnelle de la vacuité surabondante des choses. Mais plus que tout cela, l’ennui c’est aussi le dégoût d’autres mondes, qu’ils existent ou non ; le malaise de devoir vivre, même en étant un autre, même d’une autre manière, même dans un autre monde ; la lassitude, non pas seulement d’hier et d’aujourd’hui, mais encore de demain et de l’éternité même, si elle existe –ou du néant, si c’est lui l’éternité. »

Emil Cioran a écrit:
Chaque pensée devrait rappeler la ruine d'un sourire.

Fernando Pessoa a écrit:
« Tout effort est un crime, parce que toute action est un rêve mort. »


Il y a aussi un peu de Nietzsche et de Schopenhauer dans des pensées de la sorte :

Citation :
« Quelle fatigue que d’être aimé, d’être véritablement aimé ! Quelle fatigue de devenir le fardeau des émotions d’autrui ! Changer quelqu’un qui s’est voulu libre, toujours libre, en garçon de course des responsabilités : répondre à certains sentiments, avoir la décence de ne pas prendre ses distances, simplement pour que les autres n’imaginent pas que l’on se prend pour un prince des émotions, et qu’on refuse le maximum que peut donner une âme humaine. Quelle fatigue de voir notre existence dépendre complètement de son rapport avec les sentiments de quelqu’un d’autre ! Quelle fatigue de devoir, d’une façon ou d’une autre, éprouver forcément quelque chose, de devoir forcément, même sans réelle réciprocité, aimer un peu aussi ! »






« La côte mène jusqu’au moulin, certes, mais l’effort ne nous mène à rien."


« Notre intelligence abstraite ne sert qu’à ériger en systèmes, ou en pseudo-systèmes, ce qui pour les animaux consiste à dormir au soleil. » 


*peintures de Nicolas Roerich

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