Le XIXe siècle à travers les âges de Philippe Muray

 


« Occultisme comme autre nom du socialisme ? Socialisme comme anticipation du rêve que nourrissent les occultistes ? »

 

La dixneuviémité du 19e siècle ne concerne pas uniquement le 19e même si elle y trouve sa pleine expansion. La dixneuviémité, c’est le caractère d’un temps « qui n’est que le rêve universel de l’Histoire », « le rêve qu’il y ait enfin une Histoire ». « Le 19e siècle n’a pas d’âge, il est aussi vieux que ce rêve. De l’Egypte à aujourd’hui. Avec cette différence tout de même qu’au 19e proprement dit les rêves enfin se concrétisent. On rassemble, on réunit. Satan est réconcilié, les damnés secouent leurs chaînes, les esprits vont se mettre à table, la fête va commencer. »

 

Les rêves se concrétisent au 19e sous l’action conjuguée des suites des révolutions qui renversent la hiérarchie sociale, et de la perte d’autorité de l’Eglise – l’évanescence référentielle permet la rêverie. L’Église semble d’ailleurs commencer à jouer, à partir de ce moment-là, « une sorte de rôle analytique étrange », poussée vers le vide et le silence. Jusqu’alors, l’Eglise avait toujours endossé la lourde responsabilité de se faire garante de la castration symbolique. La religion, par son pragmatisme, diffère en cela des spiritualités, et quelques siècles plus tard, elle s’avèrera plus pragmatique même que la science. La religion sait reconnaître la jouissance jusque dans les recoins cachés de leur âme que les hommes ignorent. Elle sait reconnaître la pire des jouissances, celle qui se trompe sur son objet. Ainsi n’en va-t-il que partiellement de la jouissance sexuelle, qui après tout se lasse plus vite de son objet puisqu’elle peut le saisir, mais ainsi n’en va-t-il pas de la jouissance spirite que l’Église condamne fermement : interdiction de faire parler les vivants et les morts, interdiction catégorique de prétendre communiquer avec l’au-delà, interdiction de se faire colporteur des ragots de l'outre-tombe. Mais le dixneuviémiste souhaite que l’invisible lui dise quelque chose. Il le souhaite d’autant plus au dix-neuvième siècle que l’évanescence référentielle laisse chacun un peu désarçonné, un peu creux, un peu vaseux – que naît ainsi l’idée de se raccrocher à un autre monde, mais un autre monde qui soit accessible, démocratie oblige. Assez des élus qui entendent la parole divine, tout le monde veut avoir le droit à son moment occulte. C’est ça, le socialisme : le divin mis à la portée des caniches. 


Occulto socialisme contemporain : les NUDES


Au dix-neuvième siècle, le dixneuviémisme de tous les temps pense pouvoir se réaliser en vertu des progrès réalisés dans les domaines scientifique, technologique, industriel, récipiendaires des espoirs d’anéantissement heureux. Le progrès nous montre la voie. Les rêves peuvent devenir réalité. Rien de pire qu’un rêve devenant réalité car, que reste-t-il une fois le rêve réalisé, le rêve chu, le rêve contredit par les lois de la gravité ? L’humanité ne le savait pas, avant que de réaliser ses rêves, avant que de s’avancer brutalement dans le Réel. Quel est le rêve de l’humanité dixneuviémiste ? La réalisation matérielle de l’Unité sur terre, l’égalité de tous dans la jouissance uniformisée du Bien. La croyance en une vie paradisiaque après la mort n’existe peut-être plus, mais existe la croyance que l’homme lèguera à ses descendants des conditions de vie plus heureuses, socialistes peut-être, même, qui sait ? Voilà l’occulto-socialisme. Tous les dix-neuvième siècles de tous les temps se sont préparés sévèrement pour son avènement véritable. L’histoire de la littérature dixneuviémiste comme vous ne l’avez jamais vue… Hugo et ses tables tournantes qui ressuscite Shakespeare et des morts insuffisamment socialo-occultes de leur vivant… à rénover depuis la tombe ! Le positivisme d’Auguste Comte ou le rêve d’un homme qui n’a jamais mieux forniqué avec sa vierge Clotilde que depuis le jour de sa mort... Jules Michelet et la vénération des crottes de sa jeune épouse comme compensation au manque de générosité sexuelle de cette dernière… Zola qui, après ses Rougon-Macquart, en remet une couche avec ses évangiles, ceux-ci semblant avoir inspiré quelques aveux de Hitler à Rauschning… Blavatski et ses caves putrides… George Sand et ses rêves de guérisseuse en appelant au dieu des mères et des amants (comme si ça pouvait être le même)…

 


Nous ne pouvons pas évoquer la dixneuviémité sans parler de ceux qui ont su démasquer sa supercherie alors qu’ils en subissaient l’ardente propagande. Baudelaire : anti-dixneuviémité officiel. Flaubert : obsessionnel de la déconstruction dixneuviémiste par l’absurde. Balzac et Claudel : réhabilitation de la figure du père et de l’éternel retour. Ils nous prouvent que vivre dans le délire n’excuse pas de l’aveuglement.

 

Le dix-neuvième siècle, puisqu’il est de tous temps, tendance antiréaliste idéaliste fichée en plein cœur de l’homme, se poursuit évidemment au vingtième siècle. Le vingtième siècle a démarré en fanfare, obsédé par l’idée du progrès, de la fusion heureuse des âmes des vivants et des morts ici-bas, de la réhabilitation de Satan devenu sauveur et de l’élimination de tout ce qui sentait trop fort le dogme catholique arriéré et sa diabolique image du père. Conséquences : au vingtième siècle, encouragé par l’esprit dixneuviémiste de tous les temps, aidé en cela par les moyens techniques mis à sa disposition, la transgression est devenue sinon autorisée, du moins imposée, au nom d’indicateurs symboliques pervertis : après les catastrophes ontologiques du vingtième siècle, le monde ne pouvait plus que se reconstruire en déniant et ridiculisant totalement les références de l’autorité faisant nœud des discours. Ainsi donc, l’occulto-socialisme promettant joie immanente et liens renforcés n’aboutit qu’à son cauchemar : désenchantement permanent, insularisme référentiel. Des conséquences tellement antinomiques aux présupposés occulto-socialistes que l’idéologie occulto trouve d’autres responsables : l’Église, toujours, même si elle est morte, l’homme blanc non-pédé, l’ouvrier xénophobe et alcoolique, la droite très extrême, etc. Ainsi, l’occulto-socialisme se régénère-t-il de siècle en siècle, inconscient car incapable de constater qu’il s’est réalisé, qu’il se réalise toujours mais qu’il ne le sait pas, prenant toujours ses effets pour les causes regrettables d’autres épiphénomènes, ne lâchant rien sur son effroyable idéalisme haineux de la conne réalité. Qu’est-ce que l’occulto-socialisme de notre siècle ?

 

« Si on n’est pas capable de s’apercevoir que le phénomène s’est transféré, qu’il est passé directement du mystère ombreux d’autrefois, des obscurités et chuchotis, aux éclairages à pic des laboratoires, aux rituels techniques médicaux et aux chambres froides de la génétique. Bien sûr, nous savons que la science fait reculer sans cesse la mort. Mais ce qui est étrange c’est qu’en même temps à travers ce progrès technologique ouvrant des perspectives à l’infini, au milieu des soins désormais obsessionnels qui entourent les naissances des petits d’hommes, ce sont de nouveaux types de nécromance ou de mini-rituels funéraires sophistiqués qui font leur réapparition. Sperme des morts entreposé dans des éprouvettes. Fœtus congelés comme des petites momies futuristes attendant l’utérus de remplacement qui les accueillera peut-être. Clonages permettant d’envisager en principe que dans un avenir proche le thème du double, c’est-à-dire du mort tutélaire, ne sera plus un mythe ni un simple signe, un tremblement de votre psychisme. »

 

Photographie d'une divinité tutélaire dixneuviémiste au 21e siècle

Le socialo-occultisme de tous les siècles rêve de l’abolition de la différence et donc du désir qui va toujours quand même se loger ailleurs, c’est-à-dire dans les tombes, c’est-à-dire dans l’avenir, donc dans la rêverie, l’abstrait, le virtuel, l’imaginaire, la négation de l’autre réel en chair et en os qui nous barre toujours plus ou moins le chemin vers le rien. Pensée positive : cessez de fréquenter les pessimistes, les cyniques et les dépressifs qui empêchent votre Réalisation. La négativité est le remède au dixneuviémisme, mais personne n’en veut. L’optimisme inconséquent de l’homme est peut-être l’autre nom du péché originel. Philippe Muray s’emploiera à faire œuvre de négativité tout au long de son existence pour que de tous les lieux les plus insoupçonnés de son activité, le sourire sardonique du péché originel soit révélé.


Commentaires

  1. Vous revenez à un de vos auteurs fétiches, Philippe Muray.

    « Le dix-neuvième siècle à travers les âges », la formule est bien trouvée. Votre évocation de Victor Hugo, Michelet, etc., me fait penser aux ouvrages d’un catholique thomiste intégriste, Etienne Couvert, qui voit dans tout le romantisme européen une résurgence de la gnose antique. C’est sans doute là une des racines idéologiques du romantisme, si l’on creuse un peu, et cela rejoint l’occultisme, le satanisme, etc. Tout cela a complètement envahi la culture populaire (David Lynch, les Rolling Stones, Buffy contre les vampires), comme l’a montré, un peu maladroitement, Pacôme Thiellement. Tout cela est très compliqué, il n’y a pas le bien d’un côté et le mal de l’autre, et, selon la formule consacrée, « qui veut faire l’ange fait la bête ».

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