Pensée sauvage, pensée apprivoisée de Wilfred R. Bion


J’ai récemment pris l’habitude facile de me déresponsabiliser de mes sales pensées en me disant que ce ne sont pas les miennes. Voilà ce que c’est que d’avoir trop lu Bion à l’arrache. On croit comprendre des trucs alors que ces mecs-là ne veulent pourtant qu’une chose, rester les plus obscurs possibles ; on croit s’emparer d’un petit truc au passage et on se dit que ça va nous aider à survivre avec toute cette merde qui croupit depuis des décennies au fond du crâne, et on s’étonne qu’il faille bientôt appeler le plombier qui repartira en disant : merci pour le ramonage mais pour le reste, je peux rien faire. S’il y a une chose sur laquelle Bion semble à peu près clair, c’est pourtant bien quand il dit que nous faillons toujours à utiliser notre appareil psychique, celui-ci se définissant comme une fonction de l’organisme beaucoup trop récente et sous-développée pour qu’on puisse en faire quoi que ce soit qui vaille la peine de se torcher le cul avec. 


On me dit parfois que je réfléchis trop. Enfin, ceux qui avaient l’habitude de me dire ça (car à force de trop réfléchir, je les ai laissés s’enfuir sans même le voir) cherchaient essentiellement à ne pas trop remettre en question certains états de fait. Or, cette réflexion dénote de la plus totale ignorance des processus de la pensée. Je n’ai jamais trop réfléchi, ce sont les pensées qui me sont tombées sur la gueule en masse sans que je ne puisse rien y faire (la description de l’enfance de Paola Masino dans La Massaia en est un excellent exemple). J’ai passé ma vie à traîner dans les coins obscurs de la noosphère, rêvassant pendant que d’autres jouaient sagement au ballon avec leurs camarades, et j’ai chopé là un paquet de pensées vénériennes. C’est ce que Bion appelle des pensées vagabondes. On ne sait pas trop pourquoi elles vagabondent ces pensées mais ce qu’il faut savoir, c’est qu’elles doivent pas rencontrer des gens très souvent si bien que, si vous avez la mauvaise fortune de traîner dans leurs quartiers, elles vous foncent dessus direct pour vous faire les poches et vous violer la cervelle. Elles se laissent alors enfermer dans la petite boîte noire qui contient les éléments-bêta de votre appareil psychique. Avec ces éléments-bêta, on n’obtient pas encore une vraie pensée domestique (car la pensée est un truc qui sauve, un produit de la frustration certes, mais un produit qui permet de survivre à la non-réalisation), on obtient seulement une impression sensorielle, quelque chose d’informe qui appuie tellement sur l’appareil psychique pour naître que ça en fait mal, et c’est tellement inconnu que ça fait peur. Voilà ce qui arrive à tous ceux qui veulent récolter des pensées vagabondes parce qu’ils passent leurs journées à rêver. Si encore ils avaient une fonction-alpha bien puissante qui leur permettait de transformer tout ça en pensées organisées, claires, avec lesquelles on peut écrire des petits bouquins mignons qui se retrouveront dans des bennes à ordure au bout de trois mois, ça irait, mais souvent on veut entasser plus qu’on n’a de place, et voilà le résultat.


J’ai beau me cogner la tête contre les murs, ces saletés de pensées pleines de merde dont personne n’a jamais voulu (on se demande pourquoi) ne délogent pas. Qui pour recueillir lachiée d’éléments-bêta qui s’entassent dans nos tronches, pour les transformer et nous les rendre adoucis, calmes, enfin prêts être domestiqués ? Être le supplément de fonction-alpha qui permet à l’autre de penser ses pensées impensables : telle devrait être la véritable définition d’une âme-sœur.