Pensées d'ailleurs (2015) de Millar Gaichel



A la fin de l’été, avec mon Duduche, on a décidé comme tous les cons touristiques d’aller faire un tour dans les Gorges du Verdon. Le premier jour, direct, on a été pagayer avec les autres gogos sous le pont du Galetas. Le but du jeu : éviter les emmerdeurs qui vous foncent dessus avec leur canoë/paddle/pédalo/bateau à moteur. Le deuxième jour, on a nagé jusqu’à l’île de Coste Belle en se souvenant qu’on nageait au-dessus d’un ancien village mis à l’eau en 1974 pour pouvoir faire le barrage. Depuis, il avait été reconstruit à la surface, une fois qu’on avait fait dégager tous les vieux qui faisaient de la résistance avec des explosifs, mais enfin, pouvait-on encore apercevoir le clocher de quelque lointaine église ? Le troisième jour, on a été faire des courses au supermarché le plus proche, ça nous a pris la journée. Le quatrième jour, comme on en avait marre de se baigner, on a été traîner nos pompes au hasard de nos déambulations et on a atterri à Castellane. On est alors tombés sur un panneau indiquant la direction de la « Cité Sainte Mandarom ». Comme on n’avait pas encore pensé à acheter les cartes postales, on s’est dit que ça pourrait être marrant. On a découvert que cette cité couvait une religion inconnue au bataillon, l’aumisme, et que cette petite secte se voulait « synthèse de toutes les religions existantes », ce qui n’est pas peu dire. Sur le terrain, nous fûmes engueulés par un étrange énergumène qui brassait des floppées de terre avec une petite pioche et une loupiotte. « ATTENTION ! C’est ici que devraient se trouver les restes de la statue du Messie Cosmo-Planétaire ! » Ah ouais ? Et l’étrange chercheur de nous expliquer : « Je suis entré en contact avec un extraterrestre ! Il faut que je retrouve leur piste, ailleurs, dans le monde entier ! » Duduche s’éloigna et me fit un signe, au loin, en se frappant l’index sur la tempe. « Vous avez parlé aux martiens ? » que je demandai quand même, poussée malgré moi par ma curiosité et mes années d’ufologie pratiquées à la discrétion de tous. « Ouais mais dégagez de mon terrain, j’ai pas le temps de vous en parler là. » Alors que j’allais faire demi-tour, il m’interpella. « Attendez, je peux vous filer un truc. » Il fouilla dans son sac d’aventurier et en extirpa un bouquin, fine réplique noire et mystérieuse du monolithe de 2001 L’Odyssée. « C’est pas une connerie ce que je vous raconte », m’affirma-t-il encore, l’air furieux, avant de reprendre ses fouilles. Ce jour-là, on n’a pas trouvé de cartes postales. Mais j’avais un nouveau bouquin à lire et ça tombait bien, j’avais fini tous les autres.



Je me suis donc posée devant le camping-car qu’on avait loué au camping. Nos deux voisins jouaient aux cartes en silence en buvant une bière. Une famille de hollandais plus loin préparait leur tambouille qu’ils faisaient chauffer sur un réchaud dans des boîtes de conserve. Le ciel me tomba alors sur la tête. Le mec qu’on avait rencontré tout à l’heure avait VRAIMENT parlé à un extraterrestre, et ce bouquin en est le témoignage. Ça s’est fait très simplement : il a reçu un coup de fil, on lui a demandé s’il était chaud pour chatter sur le net avec un alien, et il a accepté. Après quoi, l’alien lui a envoyé un document faisant office d’analyse de la civilisation terrestre avec son lot de recommandations pour l’avenir.


La première partie est assez délirante. L’extraterrestre se laisse guider par les questions de l’humain (on voit qu’il n’a pas choisi n’importe qui et qu’il a tapé dans le haut du panier, ainsi les questions sont passionnantes et portent sur la liberté, l’art, le pouvoir, la baise, le rapport homme-femme, la religion, le football – oups, merde, fallait pas le dire). L’adaptation de l’extraterrestre au langage humain paraît un exercice d’équilibriste, ce qu’il reconnaît en annonçant que la transposition conceptuelle d’une civilisation à l’autre relève d’un boulot colossal de type doctorat. J’ai jamais fait de doctorat mais je peux imaginer, ça a l’air sacrément costaud.


Après quoi, on pourrait croire que la seconde partie où l’extraterrestre fait son laïus pour les petits mioches que nous sommes va être plus emmerdante mais au contraire, l’alien se révèle d’une lucidité, d’une pertinence et d’une efficacité verbales dont la plupart de nos congénères feraient bien de s’inspirer. Nos principaux problèmes : l’éloignement de la source (quel beau mot pour désigner l’inconscient !) qui nous fait courir d’aberration en aberration, principalement sur le plan écologique et fraternel ; notre fascination pour les décors (quel beau mot pour nous rappeler le principe de philosophie indienne de la Maya) qui nous fait emprunter une mauvaise chute dans le virtuel. Nos remèdes : le développement de l’auto-hypnose (renforcement de la conscience immédiate, ce qui correspond justement à l’inconscient) ; le recours à la gratuité que permet le net (et qu’il devrait toujours permettre) ou la mise en place d’une nouvelle économie fondée éventuellement sur l’échange ; l’apprentissage par les modèles proposés par la nature (la molécule d’ADN, de carbone ou d’eau). J’en oublie volontairement d’autres et de plus belles, trop complexes pour être résumées ici en quelques coups de clavier, à vous d’aller vous renseigner bordel. L’extraterrestre relègue au second plan des intérêts immédiats de l’humanité (pour son développement actuel) toutes les questions qui turlupinent pourtant avec urgence la plupart de ceux qui ont la parole en ce monde : l’art, la culture, la confiture, la liberté, et tous ces grands mots illusoires. Words are words, et quand on vient d’un cosmos illimité, un mot n’est pas grand-chose de plus qu’une croquette dans la grande gamelle de l’univers.


« Quant à l’art et à la culture, puisque vous adorez vaticiner sur le sujet, vous devez savoir que ce ne sont que calembredaines et rodomontades. Il faut parler d’éducation. D’ailleurs, c’est quoi la culture ? … je vous pose la question, ça sent quoi ? … la merde, la rose ? … personne n’en sait rien, ce n’est que plus tard que vous reconnaîtrez le poids des choses. La culture et l’art ne sont que l’expression de la liberté individuelle. Occupez-vous de vos enfants, là est l’important mes chers minus de l’instant, je compte sur votre totale et entière adhésion. »


Le lendemain, je suis retournée à la Cité Sainte Mandarom dans l’espoir de retrouver le foldingue qui m’avait filé ce bouquin et qui avait eu la chance, l’audace et l’inconscience de parler à un être dantesque comme cet extraterrestre, mais il n’était plus là. Il avait dû trouver la piécette qui manquait à son puzzle. Alors, j’ai considéré le fondateur de l’aumisme, cette drôle de religion synthétique, qui se prétendait Messie Cosmo-planétaire, et je n’ai pas réussi à le trouver aussi con que la première fois. C’étaient vraiment de chouettes vacances !

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