vendredi 27 avril 2018

Interventions 2 (2009) de Michel Houellebecq






Michel s'est fait connaître par quelques romans responsables d'une grande nostalgie ontologique. Sommes-nous aussi malheureux parce que nous prenons progressivement conscience de notre incomplétude définitive ? Pour Lacan, la Chose est à jamais inaccessible et nous passons notre vie à vouloir la retrouver. Nous nous enfermons ainsi dans des histoires dignes d'une série Netflix. Michel préfère imaginer qu'on pourra un jour combler ce vide, quitte à briser le mouvement du désir, en recourant aux manipulations génétiques dans un transhumanisme asexualisé. Ce n'est pas la promesse d'un monde plus fun style millénarisme capitaliste mais la promesse d'un monde débarrassé de toutes affres sentimentales, d'un monde d'immobilisme métaphysique. Nous vivrions alors comme les molécules primitives du bain de soupe primordial et nous éviterions de commettre la même erreur que nos ancêtres eucaryotes (céder à la tentation de l'évolution génétique spontanée) en recourant à des modifications génétiques chargées de préserver un monolithisme contre-nature. Une fois l'être humain idéal créé, stable sur ses pieds, débarrassé de la contrainte reproductrice, son génotype n'évoluerait plus jamais et serait en chacun de nous identique.

En attendant, il faut bien se taper les désagréments liés à notre imperfection humaine. On peut localiser les symptômes dans la littérature (Jacques Prévert est un con), dans l'art contemporain (L'art comme épluchage), dans l'architecture moderne (Approches du désarroi), dans le festivisme (La fête), dans le féminisme (L'humanité, second stade), dans la beaufitude (Vers une semi-réhabilitation du beauf) et dans moult autres petites affaires qui écorchent notre endurance au fil des jours.

Houellebecq a pourtant un côté lumineux que beaucoup de lecteurs à la mauvaise digestion ignorent. Houellebecq ne nourrit aucune haine particulière contre ce monde. Ce monde, il n'en a rien à foutre, comme un authentique gnostique. Il constate notre imperfection mais ne veut pas la combattre. Il attend simplement le jour où on pourra transcender génétiquement notre incomplétude. Ou ce jour ou toute l'humanité disparaîtra. Si Houellebecq est notre Bukowski national, ça ne l'empêche pas non plus d'être notre Dalaï-Lama local. Contemplatif, il contourne la résignation et nous suggère la voie de la contemplation. Puisqu'en Occident, on ne peut plus mener « une vie humaine », puisqu'en fait, « il n'y a qu'une seule chose que l'on puisse vraiment faire en Occident, c'est gagner de l'argent » ; puisqu'on ne peut plus rien dire et que « Nietzsche, Schopenhauer et Spinoza ne passeraient plus aujourd'hui » ; puisque « de plus en plus de choses deviennent impossibles à penser », alors on se détache. Puisque « le respect pour les identités [est]devenu si fort » et que « le respect est devenu obligatoire, y compris pour les cultures les plus immorales et les plus sottes », alors il faut se rappeler que l'individu n'est qu'une construction sociale.

« Adolescent, encore jeune homme je parlais de moi, je pensais à moi, j'étais comme empli de ma propre personne ; ce n'est plus le cas. Je me suis absenté de mes pensées, et la seule perspective d'avoir à raconter une anecdote personnelle me plonge dans un ennui voisin de la catalepsie. Lorsque j'y suis absolument obligé, je mens. »

Puisqu'il n'y a plus rien à faire que de subir « des normes excessives » et de s'en réconforter parce que « on me promet […] de pouvoir continuer à me faire chier, de pouvoir acheter des polos Ralph Lauren », il faut revenir aux joies évidentes (« je ne parviens pas à m'imaginer sans un livre »), il faut les cultiver dans la répétition du geste sans se soucier de l'exhortation à la nouveauté à laquelle nous soumet notre monde (« Je ne trouve pas ennuyeux de répéter à l'infini ce que j'aime faire, j'irai même plus loin : le vrai bonheur est dans la répétition, dans le perpétuel recommencement du même »).

Soulevant le monde des apparences pour toucher la vacuité qui se cache derrière toute chose, Houellebecq est souvent drôle dans les évidences qu'il énonce (« J'ai l'impression qu'on se comporte aujourd'hui avec les religions comme avec les danses bretonnes : du moment que c'est un peu traditionnel, un peu vieux, ça devient respectable et presque sympathique ») et dans la spontanéité de ses remarques (« Qu'est-ce que je fous avec ces cons ? » dans son essai sur la Fête). Son témoignage est celui d'un homme qui est devenu sage, qui a renoncé au monde, à son pouvoir, à ses illusions, à ses bonheurs obligatoires, trouvant non pas ce bonheur aseptisé qu'on nous recommande, mais peut-être l'apaisement. Un prélude tranquille à la disparition de l'ego.