mardi 19 décembre 2017

Séminaires italiens : Bion à Rome





En conclusion du séminaire italien de 1977, un participant tortille du cul pour lécher le cul en personne au grand Bion dont on admirera au passage la concision et l’efficacité mnémonique du nom : « Mon sentiment est que le Dr Bion nous a donné et nous donne une modalité de pensée, et que lui-même représente une force, car il personnifie la puissance de la pensée, sa fonction, son usage et sa communication ».

Mais de quelle pensée parlons-nous ? C’est une pensée qui ne court pas les rues. C’est la pensée sauvage (nous choisit-elle ou la choisissons-nous ?) qui se laisse parfois cultiver pour nous autres, alchimistes du charnier qui transformons l’or du monde en délices coprophagiques. La domestication a ceci de bien qu’elle met fin à l’émerveillement, mais elle a ceci de mal qu’elle engendre la calcification, c’est-à-dire la mort. Dans le domaine de la pensée, on peut aussi appeler cela le dogmatisme. Il surgit par exemple lorsque, face à la parole vivante d’un interlocuteur (ici le patient) (on dit la parole vivante mais c’est optimiste), le destinataire (l’analyste) répond en se référant à ses souvenirs intellectuels d’idées momifiées. Ça leur permet de survivre plus longtemps, mais les idées sentiront alors si fort le moisi que ça peut prendre aux tripes et monter jusqu’à la tête.

« Ce que vous devez faire, c’est donner aux germes de la pensée une opportunité de se développer. Vous serez sûrement réticents, vous souhaiterez sûrement être conforme à une quelconque théorie psychanalytique reconnue […]. Mais cela ne fonctionne pas lorsque vous parlez en votre nom et pour votre propre compte. […] Vous devez avoir le courage de penser et de sentir tout ce que vous pensez et sentez, quel que soit l’avis de votre société ou de votre Société et quoi que vous-mêmes en pensiez. […] Si la précision des mathématiques fait leur valeur, il ne faut pas accepter néanmoins qu’elle s’ossifie, qu’elle se calcifie au point de ne plus laisser d’espace au développement.»

Bion suggère aux psychanalystes de prendre conscience de plusieurs choses. Réinventer le langage pour communiquer vraiment avec le patient, en veillant à ne jamais ignorer les sources pures d’où jaillissent le vocabulaire. Les concepts psychanalytiques sont utiles pour se comprendre entre psychanalystes par exemple, mais ne servent à rien dans d’autres cadres. Ensuite, il faut être conscient des risques que comporte l’exercice de la psychanalyse pour l’analyste : « Il ne faut pas devenir psychanalyste ou médecin si l’on n’est pas prêt à en payer le prix. Pour le dire autrement, quand on ne supporte pas la chaleur, mieux vaut quitter la cuisine ». Celui qui ne supporte pas qu’on se foute de sa gueule ne pourra pas devenir psychanalyste parce que, c’est immanquable, un patient finira bien par exprimer tout haut une pensée sauvage qui ne se fait pas chier à faire dans la nuance et la mièvrerie. Il faut savoir aussi que le risque peut être physique et qu’un mot peut conduire un patient à tuer ou se tuer. Enfin, pour éviter que la psychanalyse ne devienne une mode et ne se dénature, il est nécessaire de ne jamais perdre de vue cet objet inatteignable qu’est la vérité. L’analyste doit dire son opinion sur ce qu’il imagine être la vérité comme si sa vie en dépendait, car comment pourrait-on être touché autrement qu’en parlant avec quelqu’un qui a cette sorte de foi-là ?  

« Dans ses révélations, saint Jean parle d’une lumière exprimée en mots, mais lui-même l’exprime verbalement. Peut-on entendre cette expression verbale ? Et peut-on prêter attention ou tolérer le sens qui est au-delà de l’expression verbale ? »

C’est ça qui est important. Toujours prendre la parole comme si c’était le premier mot qu’on nous adressait avec, comme paradoxe, une connaissance du langage qui devient toujours plus élaborée. La pensée sauvage n’est pas la plus archaïque. Elle est seulement la moins corrompue, avec tous les risques que cela comporte.