Dada n°220 - L'art de la caricature (Collectif)





Qu’est-ce que c’est que la revue Dada ? Moi comme une arriérée qui n’évolue pas avec son temps, je croyais que je tomberais sur un truc inspiré du mouvement Dada du siècle dernier, un truc qui serait un peu expérimental, barré et, autant que faire se peut dans notre époque de fions coincés, osons l’écrire : politiquement incorrect. Alors précisons les choses derechef, Dada c’est « la première revue d’art pour toute la famille », « pour découvrir l’art des origines à nos jours ». Le programme est moins bandant que prévu mais ouvrons quand même nos esgourdes et ne nous fermons pas à l’étonnement. Non mais même comme ça, ça coince.




Absorbant les premières pages, j’ai l’impression de retomber en enfance ou, plus précisément, de retourner sur les chaises rigides du collège quand, le lundi matin, dans l’ambiance moite et sans vie du cours d’histoire, la prof nous demandait d’ouvrir nos manuels d’histoire et de commenter les caricatures de tel ou tel roi censé être pourtant super hype mais non, y avait toujours des cons qui voulaient faire rire la galerie en dessinant le roi sous la forme d’une poire ou comme un gros sac à vin. On n’avait pas le temps de savoir qui était le roi qu’on voulait déjà nous apprendre à être fiers de notre esprit rebelle français, de cet esprit toujours contestataire, soi-disant éveillé, prêt à prendre les armes pour défendre les oripeaux de la République : liberté-fraternité-égalité. On ne chantait pas la Marseillaise tous les matins mais c’était tout comme. Dada nous dit : prenez les crayons et résistez avec votre plume ! comme si ça ne se voyait pas que malgré les caricaturistes, on se fait tout le temps enculer. Mais bon, si ça peut donner bonne conscience à certains de gribouiller et de faire le buzz, pourquoi pas. D’ailleurs, on nous ressort la fameuse histoire des caricatures de Mahomet, ce truc qui n’a rien changé au monde mais qui a monopolisé la parole pendant un trop long moment et qui a rendu quelques personnes très fières d’elles-mêmes parce qu’elles croyaient révolutionner le monde en bravant les interdits. 




Dada, c’est une revue des temps modernes. On ne s’attarde pas trop sur les détails, on cherche l’anecdote choc et surtout, on veut amuser le lecteur parce que sinon, il fait la gueule et il revient pas. Après une brève chronologie de la caricature (deux lignes accordées à l’Antiquité, un paragraphe pour le Moyen-Age et un autre pour la Renaissance), c’est le monde contemporain qui fait l’objet de l’attention des rédacteurs. Quelles sont les méthodes les plus efficaces de caricature ? En cinq points, tout est résumé. C’est la magie de la catégorisation : toute chose est réduite à la nullité. On aborde ensuite un sujet sensible, celui de la censure, mais heureusement on nous rassure : « L’article 19 de la Déclaration universelle des droits de l’homme précisera en 1948 que « tout individu a droit à la liberté d’opinion et d’expression ». » Ouf, trop bien. Oui mais : « Cette liberté reste encadrée par la loi qui peut la limiter si des textes ou des dessins diffusent des propos racistes, criminels ou injurieux » et là, on ne nous précise pas que du coup, leur loi de branlette de 1948 ne sert pas à grand-chose surtout que depuis quelque temps, on n’a plus le droit d’ouvrir la gueule ni de faire une petite blague qui détendrait l’atmosphère sans se faire soupçonner de racisme, de sexisme, de spécisme ou de n’importe quoi d’autre qui nous emmerde profondément. La dernière fois que j’ai voulu faire une blague sur le fromage vegan aux noix de cajou, on m’a dit que fallait pas que je vienne pleurer le jour où la terre aurait disparu de la surface de la planète, ou une connerie semblable. Enfin, prenons les crayons quand même, peut-être que si on est assez nombreux à le faire, on s’étouffera mutuellement et tout finira noyé dans la masse.




Passons à la suite. Une ou deux études d’œuvres bien sympathiques précèdent un abécédaire aussi long qu’il y a de lettres dans l’alphabet. On colle aux dimensions du tweet, autant dire qu’on croit se remplir la tête alors que notre esprit dégobille les mots qu’il absorbe. Heureusement, la page des jeux s’ouvre enfin à nous ! On apprendra à caricaturer Florent Pagny dans The Voice pour affûter nos armes de dissidents politiques, et on s’amusera à sculpter un petit prolétaire en pâte à modeler en lui foutant une baguette en bois dans le cul, pour qu’il ait l’air tout coincé à l’idée de ne pas toucher sa prime de fin de mois qui lui permettrait de payer l’eau et l’électricité. Je pense qu’il aurait été plus utile de nous apprendre à dessiner Macron et à faire une sculpture de Trump, même s’il aurait fallu beaucoup de pâte à modeler pour sculpter son gros bide de bouffeur de burgers. Enfin, quelques pages d’actualité nous permettront de découvrir les expos auxquelles nous n’irons pas mais c’est bien quand même de savoir qu’elles existent.




Un nouveau vent de dissidence et de liberté souffle avec Dada ! Ah non, c’est juste qu’on se les pèle en ce moment.