Séminaire 17 : L'envers de la psychanalyse (1969-1970) de Jacques Lacan




Sur la couverture de la version manuscrite de l’Envers de la psychanalyse, on trouve une photo de Daniel Cohn-Bendit face à un CRS dans les années 70. C’est qu’il y a là les trois éléments majeurs qui font le contenu du 17e Séminaire de Lacan : l’idée de la jouissance, le signifiant-maître et la honte qui relie ces deux éléments.


Prononcé en 1969-970, ce Séminaire traîne encore sur ses pompes le relent aigre des vieilles partouzes soixante-huitardes. Il se fait dissident aussi mais pas là où on l’attend, plutôt dissident du père, du fils et du saint-esprit, le mot de castration venant faire la flirte à celui d’hystérique. Vous voyez le tableau. Mais surtout, la grosse baise a lieu dans le rapport logique entre jouissance et signifiant. Alors que ça se rebelle de toute part à vouloir sortir de la dialectique maître-esclave -que Lacan met à mal au passage en montrant que ce n’est qu’une couillonnade de belle époque-, ce rapport n’est pas articulé ici sous la modalité de l’interdit/franchissement mais dans un rapport d’usage, de travail, la jouissance devenant alors le plus-de-jouir (Marx, qui parlait de plus-value, est sans doute passé par là en douce).


Puisqu’on en est là, ça peut démonter du sucre sur le dos du pépère Freud en disant que certains de ses mythes sont bien leurrés aussi. Par exemple Œdipe, Totem et tabou, Moïse… tout ça pour montrer que le père, le signifiant-maître, n’est qu’un effet du langage destiné à cacher cette vérité : la jouissance est trouée d’un manque. Et si l’interdit, ce n’était que l’impossible ? Alors la vérité ne peut être qu’un mi-dire, pas tant qu’on s’acharne à foutre de la censure aux quatre vents, mais plutôt parce que c’est un effet de la structure. Ainsi donc, la vérité et la jouissance seraient plus proches qu’on ne le pense.


Originalité de ce séminaire, il fut parfois prononcé par un Lacan buissonnier, en-dehors des cloisons douces de l’université, sur les marches qui se déroulent jusqu’à sa porte principale, et Lacan y discourait comme les philosophes antiques péripatétisant entre les colonnes de la cité. Un bon moyen d’aborder ce cuisant sujet : la honte.


« Vous allez me dire -La honte, quel avantage ? Si c’est ça, l’envers de la psychanalyse, très peu pour nous. Je vous réponds -Vous en avez à revendre. Si vous ne le savez pas encore, faites une tranche, comme on dit. Cet air éventé qui est le vôtre, vous le verrez buter à chaque pas sur une honte de vivre gratinée.
C’est ça, ce que découvre la psychanalyse. Avec un peu de sérieux, vous vous apercevrez que cette honte se justifie de ne pas mourir de honte, c’est-à-dire de maintenir de toutes vos forces un discours du maître perverti -c’est le discours universitaire. Rhégélez-vous, dirai-je. »



Voilà, la honte c’est le savoir inconscient que nous avons qu’il existe un lien entre le signifiant-maître et la jouissance. Et sans honte, qui détruit le père dans sa qualité de signifiant laisse place à une jouissance de l’œil, jouissance spectacularisée qui se prétend vérité. La psychanalyse là-dedans ? Alors elle devrait jouer la honte pour remettre les pendules de la jouissance à l’heure, pour la refoutre à sa place de cause.


« L’aspiration révolutionnaire, ça n’a qu’une chance, d’aboutir, toujours, au discours du maître. […]
Ce à quoi vous aspirez comme révolutionnaires, c’est à un maître. Vous l’aurez. »



Bien sûr que Lacan est fou. Bien sûr qu’il fait peur. Qui peut entendre ça ?