Désobéir (2017) de Frédéric Gros



La philo, c'est pas que pour les gentils. Je crois d'ailleurs que la raison pour laquelle la philo se veut toujours plus subversive, c'est parce qu'elle nourrit dans le fond un genre de complexe de l'inutilité. A défaut de servir à quelque chose, la philo veut être méchante et se place toujours contre quelque chose : contre l'ordre établi, contre l'opinion populaire, contre le bon sens. N'allez pas vous imaginer que je n'aime pas la philo : au contraire, j'aime ce qui, à mon image, ne sert à rien.


Frédo traite la déso sur le mode philo. Ça veut dire que la désobéissance sera déclinée en multiples catégories : dissidence, surobéissance, objection de conscience, consentement, subordination, rébellion… ça permet de faire des chapitres où on parle de personnages différents : Eichmann , Hannah Arendt, Thoreau, Socrate, Hume, Rousseau… c'est pas inintéressant et ceux qui aiment faire le ménage et ranger les différents petits objets qui traînent par terre dans des tiroirs bien séparés aimeront ce discours qui simplifie les choses par un tour de pirouette intellectuelle. N'allez pas vous imaginez que je n'aime pas la catégorisation : au contraire, j'aime ceux qui, à mon image, veulent s'éviter de trop réfléchir en se prenant la tête une fois pour toutes, et en faisant la sieste tout le reste de leur vie.


J'ai toujours aimé l'idée de la désobéissance, même si dans la réalité je trouve que c'est plus commode de ne pas désobéir. Il est vrai, je dis « oui » aux ordres que l'on me donne, mais je n'en fais jamais la moitié. Quand mon chef hiérarchique me disait de prendre un seau, de l'eau chaude, une éponge sale et du vinaigre blanc pour nettoyer les frigos pleins de crème dessert séchée, je disais « oui » et puis j'allais dans la réserve pour faire semblant de ranger les produits surnuméraires pendant que je regardais du coin de l'oeil mon étrange collègue qui se battait avec des cagettes de rhubarbe pendant qu'il me parlait de la fumisterie du Brexit. Et puis, d'une manière générale, j'ai toujours aimé mentir pour pouvoir faire un peu ce que je voulais sans être emmerdée. Je sais qu'il y a beaucoup de choses qu'on m'aurait découragée de faire si je les avais présentées dans leur plus simple appareil. Avec le temps et avec la résistance de mes proches à l'originalité et à la prise d'initiatives, j'ai appris à mentir comme je respire, même si c'est fatigant. C'est pourquoi aujourd'hui, je ne fais plus grand-chose, comme ça je n'ai plus besoin de mentir, ou si peu. Frédo appelle ça la soumission ascétique, mais je vous jure que ça n'a rien d'une ascèse.


A part ça, je n'ai jamais aimé les gens qui appellent à la désobéissance, même si c'est la désobéissance contre l'état et ces trucs-là. Je préfère pouvoir désobéir quand je veux et contre qui je veux, je préfère parfois même ne pas désobéir ou m'en foutre. 


La désobéissance, c'est un peu comme ceux qui parlent d'union spirituelle dans la baise, tout ça parce qu'ils n'arrivent pas à prendre simplement leur plaisir dans le coït. La désobéissance en philo, c'est un concept qui permet de donner bonne conscience à ceux qui aimeraient désobéir simplement quand ils en ont envie, mais qui n'y arrivent pas.