lundi 11 juillet 2016

Métamorphoses de l'âme et ses symboles – Analyse des prodromes d’une schizophrénie (1911) de C. G. Jung



Restez balbutiants les amis, fermez-la devant ce miracle. Je m’attarderai uniquement à réfléchir aux hypothèses neuves présentées dans cet essai de plus de 700 pages car –condensés mais pas que-, les trésors de l’humanité ici synthétisés dans ce qu’on imagine être leur brutalité originelle (un premier degré pas emmerdant) permettent aussi de réfléchir au processus d’individuation que se doit d’accomplir chaque individu. L’homme moderne : tel doit être l’objet de notre compréhension. Sur le feu, il crame, l’intérieur de la casserole sent le graillon. On se souvient du bon vieux temps de la salaison. Tout n’est pas encore perdu. Sa folie trouvera justification ; sa veulerie méritera compassion ; mais nous ne lui permettront plus d’en rester là. Reprenons dans l’ordre.


Comme l’écrivait Emil Cioran : « Si une seule fois tu fus triste sans motif, tu l'as été toute ta vie sans le savoir ». Nous parlons de la tristesse décisive qui marque un point de rupture. Après l’avoir éprouvée, impossible de retrouver le monde comme avant. D’ailleurs, vous vous souvenez du bon vieux temps : vous avez longtemps fait le bouffon, comme sur le strapontin où on envoie les phoques faire les clowns devant les enfants. Il est vrai que l’effort n’était pas à la hauteur du réconfort. Le phoque aura sans doute la vie trop courte pour comprendre qu’il tourne en rond ; malheureusement, l’espérance de vie moyenne de l’homme ayant drastiquement augmenté ces dernières années, la plupart d’entre nous peut déceler l’anguille qui se cache sous la roche. Alors, vous quittez le strapontin et décidez de ne plus jamais y revenir. C’est ce qu’on appelle renâcler du gland. Vous faites peur à vos proches, normal, voilà que l’emmerdeur émerge dans la proximité –on n’aurait jamais pu deviner qu’il se cachait sous l’apparence du chien à sussucres. C’est qu’on ne provoque jamais la vie sans se faire buter par elle en retour. Toutes les recommandations que l’on peut vous faire pour que vous reveniez sur la terre plate n’y feront rien. Vous connaissez la rengaine. Les toubibs avant eux l’avaient déjà inventée : la réification de l’individu qui se cache derrière le malade. La nosographie permet d’en dissimuler les traits saillants sous une armature clinique ainsi rendue inoffensive. Que se passerait-il si on comprenait la signification réelle des symptômes ? Employons les grands mots qui siéent aux grands maux : qu’adviendrait-il des biens portants si on reconnaissait la quête métaphysique que poursuivent les malades ?


Pour le frisson intellectuel, on aime souvent rappeler que c’est avec ce texte que Jung signa sa rupture définitive avec Freud –précisément à la page 174, dans la deuxième partie. Ou plutôt, c’est que Freud, dans son genre de paranoïa pas catégorisé dans le tableau nosographique des délirants,  crut y relever l’ultime offense faite à son œuvre dogmatique. Discordance sur les notions de libido –toute sexuelle pour Freud, considérée au sens vaste d’énergie vitale pour Jung- et le nom de ce dernier fut balafré de la liste V.I.P. des psychanalystes. Grand bien lui fasse. Le processus d’individuation le dit lui-même : il nécessite un jour de s’éjecter hors de l’orbite qui nous faisait tourner en bourrique, pour devenir à soi-même un nouveau système autour duquel viendront se greffer de nouvelles pousses, le temps qu’il leur faudra pour s’envoyer en l’air à leur tour. Ainsi va la vie.





Ayant ainsi compris pourquoi Freud cessa définitivement de kiffer Jung, nous comprendrons également pourquoi Lacan et ses fifres ne purent admettre la moindre accointance avec ce psychanalyste magistral. C’est au niveau du symbole que ça coince. Prenons ce passage de la Métamorphose de l’âme :


« Ce qui surgit dans nos rêves et nos fantaisies était autrefois coutume consciente et conviction universelle. Or, ce qui eut jadis une telle puissance, ce qui put jadis constituer la sphère de vie spirituelle d’un peuple hautement développé ne peut avoir totalement disparu de l’âme humaine au cours de quelques générations ».


Le symbole s’inscrit au cœur de l’individu sur une pente qui tend à la phylogénie –j’extrapole car ce n’est jamais le terme employé par Jung, qui parle plutôt de nous renvoyer balader à des périodes préhistoriques de l’histoire de l’humanité. Le symbole est diachronique et se perpétue au fil des générations, issu d’un atavisme que l’individu reçoit nécessairement. Au contraire, Lacan explique le symbole synchroniquement. Il est recréé à chaque fois par l’individu dans son rapport au signifiant, à la béance fondamentale du premier rapport à l’Autre. Cette discordance dans la définition du symbole permet de mieux comprendre comment s’opposent d’une part la pensée causaliste (propre à l’école freudienne) et la pensée constructive (à laquelle on peut également rattacher J.-C. Pichon, Bergson et sans doute toute une pelletée).

-      La pensée causale est déterministe. Se bornant à la compréhension rétrospective, elle n’est pas foutue d’admettre un point de vue prospectif. Elle n’admet qu’une âme devenue, figée, morte et incapable de s’animer en vue de son devenir.
-      La pensée constructive pense qu’il n’existe pas de processus psychique qui soit sans but. Dans son essence, le psychique est orienté vers une fin. Elle pose la question : comment jeter un point entre l’âme ainsi devenue et son avenir ?


N’excluons pas une pensée au détriment d’une autre car les deux sont nécessaires. Ainsi que l’écrivait Jung dans « Psychogénèse des maladies mentales » : « Comprendre l’âme selon le principe de causalité signifie n’en comprendre qu’une moitié. […] Dans la mesure où la vie réelle et actuelle est quelque chose de nouveau qui triomphe de tut ce qui est du passé, on ne doit pas voir la valeur principale d’une œuvre d’art dans son développement causal mais dans son action vivante. […] ». Cette confrontation acquise à sa cause nous permet de creuser encore un peu ce qui sépare les deux écoles dans leur rapport au symbole. Pour Freud, la formation du symbole s’explique uniquement par l’entrave faite à la tendance incestueuse primaire (le mythe oedipien) et ne serait qu’une production de substitution. Pour Jung, elle annonce au contraire la renaissance.


Autre point de rupture qui ne fait pas kiffer Freud : Jung conteste que la santé signifie l’équilibre immuable (ça, ça ressemble plutôt à la mort : la roche, par exemple, on ne dit pas que c’est un être vivant ; vous non plus, vous n’aimeriez pas ressembler à un morceau de pierre, pas vrai ? alors respirez bon dieu, ça peut même être sain). Dans « Ma vie », Jung nous avait raconté les quelques crises majeures qu’il avait endurées au cours de son existence. Je me souviens particulièrement de cette crise de moitié de vie qui lui fit connaître une profonde dépression, soignée entre autres par une régression passée à jouer dans un bac à sable avec des morceaux de bois pour faire des petites sculptures de boue et de bâtonnets. Bien sûr, après cela, quelque peu regonflé d’énergie, il allait se laver les mains et retrouver ses patients. D’une manière plus sobre, il l’écrit ainsi :


« Chaque jour, après le déjeuner, quand le temps le permettait, je m’adonnais aux constructions. A Peine la dernière bouchée avalée, je « jouais » jusqu’à l’arrivée des malades ; et le soir, si mon travail avait cessé suffisamment tôt, je me remettais aux constructions. Ce faisant, mes pensées se clarifiaient et je pouvais saisir, appréhender de façon plus précise des imaginations dont je n’avais jusque-là en moi qu’un pressentiment trop vague ».


Arrête de te foutre de sa gueule : « j’étais sur la voie qui me menait vers mon mythe ». Tout le monde ne peut pas en dire autant. Ce n’est qu’en acceptant cette introversion, en reprenant les attitudes propres à son passé individuel, qu’il réussit à inverser son mouvement d’introversion. Dans la « Métamorphose de l’âme », c’est ce mouvement d’individuation qu’il cherche à décrire à nouveau, parce que ça lui fut salutaire –sans cela il aurait crevé sans mouvement comme tant d’autres qu’on appelle névrosés, trucs, ou qu’on n’appelle parfois plus, pour finir.


Donc, cette forme de semi-vie que l’on appelle névrose n’est pas digne de la conduite d’un gent individu. Cessez de faire vos mijaurées, choisissez. La vie ou la mort ? Car c’est à cela que se résume le choix. Il faudra, malheureusement, le faire plusieurs fois dans sa vie, jusqu’au moksha. « Refouler signifie se libérer illégitimement d’un conflit », « on se forge l’illusion qu’il n’existe pas ». Mais alors, ça devient quoi le complexe refoulé ? Prenons un exemple. Coutume qui se perd, mais qui se pratiquait assidûment dans le bon vieux temps, on pouvait parfois assommer le tendre époux devenu encombrant et, si c’était bien fait, tout le monde croyait qu’il était mort le temps qu’il le fallait pour l’enterrer bien profond sous terre. Le refoulé, c’est la même chose, seulement que parfois, comme le Père Goriot, il réussit à traverser la fosse septique des couches d’humus pour revenir frapper à la porte de ta conscience. Mais le Père Goriot, c’est qu’un roman, aussi bien dit, ça n’arrive que dans de rares cas. En réalité, la bonne grosse mégère qui a envoyé papa au fond du trou ne se sent pas si fière de sa lâcheté et tous les jours, elle craint de le voir revenir bouffé par les vers. Elle y pense tout le temps ; c’est-à-dire qu’elle fait en sorte de n’y penser jamais et ça la rendra un peu dingue. Sans qu’on ait forcément un cadavre dans les placards, aussi longtemps que le conflit sera nié, il empêchera l’individu de se rencontrer.


« La vie appelle l’homme au-dehors, à l’indépendance et quiconque, par commodité ou crainte infantile, n’obéit pas à cet appel est menacé de névrose. Une fois que celle-ci a éclaté, elle deviendra progressivement une raison plus que suffisante pour fuir le combat de la vie et rester à jamais embourbé dans la prison morale de l’atmosphère infantile. »


La religion est un système régressif mis au point par nos lointains aïeux pour permettre aux moins courageux d’entre nous de s’inscrire sur le chemin de l’individuation, c’est-à-dire contre le processus du refoulement névrotique. C’est qu’il s’agit de ne pas oublier une seule de nos erreurs pour les livrer à confesse –pour qui aime lécher les fesses- mais, dans le boudoir de votre relation à dieu, il vous est offert également de vous lamenter et de vous flageller en attendant que l’on vous gracie. Le dieu pourra bien foutre ce qu’il veut de vos conflits dont vous surestimez largement la valeur, cette sale manie que vous aurez à les exposer à sa tronche pour obtenir le pardon s’oppose au refoulement névrotique. Les deux bienfaits psychiques que vise l’éducation chrétienne sont donc les suivants : maintien en conscience du conflit de deux tendances qui s’opposent l’une à l’autre ; allègement du fardeau en l’offrant au dieu qui connaît toutes les solutions.


On dira que Jung n’est qu’un vieux catho qui a humé toutes les salles du bon dieu de la confession –tout ça parce qu’il insinue largement que le christianisme est de valeur supérieure –mais quiconque se sera tapé ces 700 délicieuses pages saura qu’il n’est parvenu à cette conclusion qu’avoir après absorbé une quantité de littérature majeure au sujet des religions, mythologies et légendes les plus ethnologiquement variées (hindouisme, mythologique grecque, mythologique germanique, mythologie égyptienne, mithriacisme, monothéismes, alchimie) pas négligeable, et qu’il les aime et les respecte comme il se doit. 


Cependant, son étude comparée du symbolisme entre la religion chrétienne et les religions précédentes (judaïsme inclus) l’amena à comprendre que la communauté chrétienne fut la première à s’identifier à un archétype transcendant. Plus de recherche d’utilité humaine immanente : l’aspiration au symbole suprême instaure une intimité psychique jamais connue. Revers possible : pouvoir engendrer le danger de consomption des sphères instinctives personnelles par l’amour humain. C’est pourquoi la médiation incarnée vint atténuer le danger en détournant ces sources vives d’amour vers un seul personnage. Pourquoi rupture avec le judaïsme ? Parce qu’ici, la victoire remportée sur le père est aussi une victoire sur la puissance de la loi, donc une usurpation sacrilège du droit. Ce crime capital nécessite la projection de la faute sur Jésus, ce violeur de loi, second Adam pêcheur, modulo l’établissement de la relation avec un dieu fondamentalement différent du premier. Et comme c’est pas tout, non seulement on entérine la séparation d’avec le judaïsme mais on instaure en plus une rupture radicale avec les religions païennes précédentes qui croyaient venir à bout de leur vilenie en sacrifiant des animaux, dans l’idée que l’endormissement des instincts animaux en l’homme suffisait. 


Avec le christianisme, c’est l’homme naturel tout entier qu’il faut abandonner. L’homme du christianisme ne pourra pas se contenter de domestiquer ses instincts animaux –ce qui n’est même pas permis au premier venu-, il devra y renoncer totalement et discipliner en outre ses fonctions spécifiquement humaines, donc spirituelles, pour les tourner vers un but transcendant. Les pauvres têtes creuses des siècles modernes s’agitent de consternation : c’est que du haut de leur échelle chronologique, elles croient avoir densifié leurs circuits neuronaux et s’arrogent désormais le droit d’un jugement impartial. Mais les institutions –même religieuses- ne restent jamais figées et si nous souhaitons les comprendre, bougeons-nous le cul ainsi que nous en exhorte Jung pour imaginer la situation qui pouvait être celle de l’homme réclamant le christianisme. La société de l’antiquité avait beau être relâchée, primitive et instinctuelle, elle n’était pas si bandante que ça. Suffit qu’une tendance s’affirme dans son extrême pour que la tendance opposée veuille à son tour imposer les siens : la tension s’accroît jusqu’à faire éclater le conflit. Si le christianisme a réussi à s’imposer à cette époque et dans ce contexte,  c’est parce qu’il proposait un culte ayant pour but de dompter les instincts animaux par l’enseignement d’une morale de l’action, expressément ascétique. Par un travail séculaire d’éducation, le christianisme a viré progressivement l’impulsivité animale de l’antiquité ainsi que celle des siècles barbares ultérieurs, créant la civilisation que l’on connaît. Le temps a passé, la morale ascétique a fait des petits du haut de son platonisme immaculé, l’homme moderne fait la gueule et se trouve bridé de partout. Voire, il s’emmerde dans le monde organisé qu’il ne dépasse pas du bout de son nez.


« L’homme civilisé d’aujourd’hui semble bien éloigné [du sentiment de délivrance qui accompagna les débuts de la diffusion du christianisme dans sa volonté de dompter moralement les instincts animaux]. Il est simplement devenu nerveux [contrairement à l’homme moralement relâché]. Aussi les besoins de la communauté chrétienne ne sont-ils plus compris aujourd’hui. Nous n’en saisissons plus le sens. Nous ne savons pas contre quoi ils pourraient nous protéger ».


Ce qui est drôle c’est qu’on renie aujourd’hui le fondement religieux de notre civilisation en empruntant des voies de réflexion que seule notre religion a pu nous fournir. Reprenons. Le christianisme a permis à l’homme de se détourner du monde et de construire un monde spirituel intérieur capable de résister aux impressions des sens. Cette lutte contre le monde sensible a rendu possible l’apparition d’une pensée se développant indépendamment des choses extérieures ; une autonomie de l’idée susceptible de tenir tête à l’impression esthétique ; une pensée détachée de l’influence émotionnelle et capable de s’élever progressivement à l’observation réfléchie. Des siècles passent, la machine s’emballe. Résultat : on assiste à l’effondrement progressif du Logos (celui-là même qui poussait l’ancien chrétien à s’éloigner du monde) dans la Physis. C’est le fondement de la pensée scientifique moderne, peu ou prou les râteaux de l’échec vers la transcendance :


« En transposant le centre d’intérêt du monde intérieur au monde extérieur, la connaissance de la nature a infiniment grandi en comparaison de ce qu’elle était autrefois ; mais la connaissance et l’expérience du monde intérieur ont diminué en proportion. […] Même la psychologie moderne a grand-peine à revendiquer pour l’âme humaine un droit à l’existence et à faire admettre qu’elle soit une forme d’être douée de qualités que l’on peut étudier […] ».


Jung n’est pas très optimiste pour l’avenir de l’humanité qui renie ou méconnaît son passé. Considérant que le christianisme a été élaboré pour échapper à la sauvagerie et à l’inconscience de l’antiquité, nous risquons de voir renaître cette violence en jetant la religion avec l’eau du bain. Parlant des crises majeures du début du 20e siècle, Jung écrit :


« Nous avons vu ce qui se produit quand un peuple trouve trop sot le masque de la morale. Alors la bête est lâchée et toute une civilisation disparaît dans la folie de la corruption des mœurs. […] Nous nous imaginons que notre primitivité a depuis longtemps disparu et qu’il n’en subsiste plus rien. Sous ce rapport notre déception a été cruelle. Le mal a submergé notre culture comme il ne le fit jamais. Cet horrible spectacle nous permet de comprendre en face de quoi le christianisme s’est trouvé et ce qu’il s’est efforcé de transformer ».


L’homme de notre époque est peuplé d’un néant qui s’aligne peut-être sur la disparition du rythme, du temps et de l’espace. S’il reste des reliques d’initiation, de transmission et de tradition, celles-ci tournent comme des horloges folles dans quelques caves dissimulées de l’humanité, et on ne peut rien faire pour donner le tempo. On se retrouve avec des flopées de névrosés qui ne savent même pas ce qui leur manque. Leur libido tourne en rond dans un petit stade sans plaisir au lieu de s’ébattre, de se perdre et de s’accélérer dans les prés qui n’existent plus. Ici, les symboles se bousculaient. Chacun pouvait voir naître le sien, celui qui offre une voie d’expression à sa libido. C’est que le symbole fonctionne comme un transformateur : il fait passer la libido d’une forme inférieure à une forme supérieure en agissant par suggestion. Il persuade et exprime, au moyen de l’impression numineuse, le contenu même de ce dont il est persuadé.


« [L’âme] est à elle-même l’unique et immédiate expérience et la condition sine qua non de la réalité subjective du monde en général. Elle crée des symboles qui ont pour base l’archétype inconscient et dont la figure naissante surgit des représentations acquises par la conscience. »


On en tire une posture thérapeutique claire :
« Le premier devoir qui s’impose au psychothérapeute est de saisir le sens nouveau des symboles afin de comprendre ses malades dans leurs efforts compensatoires inconscients pour découvrir une attitude exprimant la totalité de l’âme humaine. »


Rien qu’à ça, on peut deviner que Jung devait être beaucoup plus cool que Freud, là, qui nous disait toujours comment nous comporter pour être le mec qui file du bon coton. Pour Jung, ça peut bien être de la bave d’araignée, il n’existe pas de valeur autre que celle subjective. Comme il disait, les sentiments sont le facteur d’évaluation le plus juste qui soit. Les valeurs objectives n’existent pas, sauf comme résultat d’un consensus général (et on sait combien c’est dégueulasse).





Autre nécessité du recours au symbolisme : il nous permet de comprendre les étapes qui entourent le chemin de l’individuation : dépression, introversion, régression, renaissance. Au début, le conflit peut se manifester par le sentiment de la nostalgie :


« Une partie de l’âme désire sans doute l’objet extérieur ; mais une autre voudrait revenir en arrière vers le monde subjectif où lui font signe les palais aériens aisément construits par la fantaisie ».


Vu de l’extérieur, on dirait que le type devient asocial. Les activités de la réalité ne l’intéressent plus mais son retrait représente pour lui une plongée en soi, une pénétration dans l’inconscient en même temps qu’une ascèse. La philosophie des Brahamanas comprenait l’origine du monde comme provenant de cette attitude. De même, pour les mystiques, l’ascèse et la solitude permettaient la renaissance spirituelle de l’individu à un nouveau monde de l’esprit. L’individu plonge ainsi dans une phrase régressive qui le ramène d’abord à la phase de l’enfance (le moment où Jung joue aux legos de terre et de boue) et peut se poursuivre au-delà, avec l’apparition des images archétypiques primordiales. Cette régression réanime des voies et des processus qui se rapportent essentiellement aux relations avec la mère. Ces dernières étaient nécessaires pour l’enfant mais elles représentent désormais pour l’adulte un danger spirituel que les civilisations ont exprimé par le symbole de l’inceste. Le tabou de l’inceste s’impose ici comme garde-fou de la libido régressive. Il permet de s’arracher au cercle de la famille dont la force d’attraction continue de subsister et d’attirer l’individu adulte. Le risque est grand. Quand la libido quitte le monde lumineux de la réalité et retourne dans sa propre profondeur, elle retrouve le point de rupture qui s’appelle « la mère ». L’individu hésite : il faut choisir entre anéantissement et vie nouvelle.


« Si la libido reste fixée au royaume merveilleux du monde intérieur, alors l’homme est devenu une ombre pour le monde d’en haut, il est comme mort ou gravement malade. Mais si la libido réussit à se libérer et à remonter vers le monde d’en haut, alors se produit un miracle : le voyage aux enfers a été pour elle une fontaine de jouvence et de la mort apparente surgit une nouvelle fécondité. »


En prohibant l’inceste, on empêche le symbole maternel de remonter et de se perdre en arrière, vers les commencements ; il va au contraire vers l’inconscient en tant que matrice créatrice d’avenir. Cette tâche consiste  à intégrer l’inconscient, c’est-à-dire à faire la synthèse entre conscient et inconscient. De plus, l’usage du symbolisme offre à la libido prise dans la tendance incestueuse une nouvelle pente qui la fait passer dans une forme spirituelle. Dans le christianisme, élaboration d’un processus d’individuation collectif, la mère de chair devint l’Eglise et l’humanité se transforme en cercle de frères et de sœurs, liés dans l’héritage commun de la vérité symbolique. Telle est la destinée du héros que nous présentent les légendes intemporelles : il ne peut songer à son être d’homme qu’après avoir rempli sa fonction, c’est-à-dire avoir rendu possible la transformation du démon en une puissance à la disposition de l’homme (production de la volonté) et après avoir délivré définitivement la conscience du moi de la menace mortelle que fait peser sur elle l’inconscient sous la forme des parents négatifs (possibilité d’utiliser librement la volonté). Dans la réalité, il est permis à chacun d’accomplir cette destinée ou de la négliger. Si on la néglige :


« On sent un glissement et l’on se met à lutter contre ce penchant, à se défendre du sombre flot de l’inconscient qui monte et de sa séduction invitant à la régression, qui se dissimule, trompeuse, sous des idéaux sacrés, des principes et des convictions. […] Les convictions se transforment en platitudes, rengaines ; les idéaux, en habitudes endurcies ; et l’enthousiasme, en un geste automatique. La source d’eau vitale s’écoule goutte à goutte. […] S’il arrive que l’on ose regarder vers l’intérieur, […] alors on peut avoir un pressentiment de besoins, aspirations et appréhensions, dégoût et obscurité. Le cœur cherche à s’en détourner, mais la vie aimerait à s’y enfoncer. […] mais le devenir nous précipite et fait de nous des traîtres à l’idéal qui était le nôtre jusqu’alors et à nos meilleurs convictions ; traîtres à nous-mêmes tels que nous croyons nous connaître ».


C’est un sacrifice qui n’a pas été cherché consciemment. C’est une catastrophe. Spinoza le disait bien, la passivité lie à la tristesse. Mais le sacrifice peut être recherché activement, parce que l’individu pressent qu’il le conduira plus loin, qu’il pourra devenir « transmutation de toutes les valeurs », «métamorphose et conservation ». La descente comporte un risque mais il y aura toujours quelqu’un d’assez fou ou de courageux pour la tenter.


« Quiconque doit opérer cette descente devra la faire les yeux grands ouverts. Alors c’est un sacrifice qui fléchit même le cœur des dieux. A chaque descente succède une montée ».


Chez Freud il y avait une nécessité, mais mortellement fixée sur le passé. Chez Jung, la nécessité existe encore mais elle est dynamique et n’asservit personne :
« Ce n’est pas la mère qui a mis sur la route le ver venimeux, mais c’est la vie elle-même qui exige que s’accomplisse le cours du soleil, qu’il s’élève du matin jusqu’au midi et, franchissant le midi, se hâte vers le soir, nullement en désaccord avec lui-même, mais au contraire dans la volonté de ce déclin et de cette fin ».


L’existence est là, et l’homme dans l’existence, qui se meut d’après les limites de cette dernière. On peut comprendre certaines hallucinations ou productions artistiques comme étant les manifestations d’un inconscient qui cherche à rappeler cette nécessité à l’individu paumé :


« Quand se produit une sorte d’irruption de l’inconscient, il s’agit souvent d’une situation dans laquelle l’inconscient devance le conscient. Ce dernier est de quelque manière resté en panne et c’est alors l’inconscient qui prend en charge la marche en avant et la métamorphose dans le temps, mettant fin au temps d’arrêt. Les contenus qui se déversent alors dans la conscience représentent, sous forme archétypique, ce que la conscience aurait dû vivre pour ne pas rester stationnaire ».


Jung nous recommande de garder les yeux toujours grands ouverts pour ne pas nous laisser prendre au piège des apparitions lumineuses et des mirages d’un âge d’or.


« Car la vie continue, malgré la perte de jeunesse ; on peut même la vivre avec une plus grande intensité si l’on n’en entrave pas la marche en jetant un regard en arrière sur ce qui disparaît. Ce regard en arrière serait dans l’ordre s’il ne s’arrêtait pas aux dehors que l’on ne peut rappeler et si l’on se rendait bien compte de l’origine de la fascination exercée par ce qui fut. L’éclat doré des vieux souvenirs d’enfance repose moins sur de simples faits que sur un mélange d’images magiques, soupçonnées plutôt que vraiment conscientes. […] Le « mystère » que l’on perçoit représente le trésor d’images primitives que chacun apporte au monde comme cadeau de l’humanité, somme des formes innées qui sont propres aux instincts ».



Pour la clique freudienne et lacanienne, l’aspiration à la transcendance –la transmutation de toutes les valeurs- n’est qu’un symptôme offrant un dérivé compensatoire à la béance originelle. S’ils reconnaissent sa valeur éventuellement curative, ils jettent sur l’histoire symbolique des religions un regard vaguement condescendant. Leur psychanalyse négative s’effondre autour d’un trou noir, malgré tout son éclat. Celle de Jung, c’est plus modeste, se contente simplement de nous faire kiffer la vie en plein soleil.

1 commentaire:

  1. Ouf ! C’est un peu long quand même ! Je vous rappelle qu’on est sur Internet, les capacités d’attention ne sont pas les mêmes que dans un livre… Sinon, ce Jung il m’a toujours tenté, on sent un esprit indépendant, qui ouvre des pistes très stimulantes. Le passage sur la vie qui se réinvente sans cesse et échappe au principe de causalité m’a bien plu. Le développement sur le christianisme comme « domestication des instincts animaux » est intéressant, bien qu’un peu réducteur (forcément). Je crois que je le lirai ce Jung un jour, mais je choisirai un ouvrage plus accessible pour commencer, 700 pages c’est un peu « too much » je vous avoue.

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