mercredi 1 juin 2016

La Bhagavad Gîtâ commentée et traduite par Shri Aurobindo




La Bhagavad-Gîtâ, c’est d’abord une histoire. Ce chant est inséré dans la Mahâbhârata (« grande Inde »), un récit épique très ancien rédigé à l’époque où les Hindous eurent la vision d’une Inde puissante, une dans sa culture et unifiée politiquement.


Dhritarâshtra, le roi aveugle, décide de donner son trône, non à son fils Duryodhana, mais à Yudhishthira, fils aîné de feu son frère cadet Pându. Il juge en effet que son fils, adonné au mal, n’est pas digne de gouverner un royaume où règnent les principes de droit et de justice. Mais Duryodhana s’empare du trône par la force et cherche à anéantir son rival Yudhishthira et ses quatre frères. Krishna, chef du clan Yâdava, intervient avant la bataille et tente de réconcilier les deux partis. Au nom des cinq frères, il réclame cinq villages à Duryodhana qui refuse. Il ne reste donc plus d’autre choix que la guerre.


La Bhagavad-Gîtâ commence quand Sanjaya, le conducteur du char du roi, lui raconte ce qui se passe sur le champ de bataille de Kurukshétra. Ici, Krishna est apparu sous une forme terrestre à Arjuna, l’un des cinq frères, précisément choisi parce qu’il représente un équilibre de pureté et de force (de sattva et de rajas).  La Bhagavad-Gîtâ est un chant divin car Krishna, apparaissant sous une forme humaine (un Avatar), enseigne à Arjuna (à l’homme en général) à s’élever au-dessus de la conscience humaine jusqu’à une conscience divine supérieure.




Krishna et Arjuna


Arjuna, sur le champ de bataille, est accablé par l’action qu’il doit commettre. Déchiré par la nécessité de combattre, alors même que la guerre est nécessaire pour permettre à l’ordre de durer, sa crise soulève le problème plus général de a vie et de l’action humaine. C’est cette question qui introduit la Gîtâ et Krishna apparaît pour lui répondre. 


La réponse procède par étapes, de son niveau le plus immédiatement accessible au niveau le plus subtil. D’abord, Krishna fournit une brève réponse fondée sur les conceptions philosophiques et morales du Védânta, et sur la notion sociale de devoir et d’honneur, base éthique de la société âryenne.


Shri Aurobindo commente : « La pitié d’Arjuna est une forme de complaisance envers soi ; c’est le recul physique nerveux devant l’acte du massacre, le recul égoïste, émotif du cœur devant la destruction des dhritarâshtriens parce qu’ils sont « sa propre famille », et que, sans eux, la vie serait vide. »


La crise d’Arjuna est une crise du dharma (action, règle de vie personnelle) et il implore qu’on lui donne une nouvelle voie. Krishna doit d’abord détruire les revendications de l’être égoïste pour faire place à la loi supérieure. La bataille figure comme action assignée à Arjuna sur le chemin qu’il doit inévitablement parcourir dans l’accomplissement de la fonction exigée par le svadharma (devoir social).


Ensuite, Krishna fournit une réponse fondée sur une connaissance plus intime des vérités profondes de l’être, vrai point de départ de l’enseignement. Elle se base sur une synthèse de Sâmkhya, de Yoga et de Védânta. Sâmkhya explique l’existence par deux principes originels dont l’interaction est la cause de l’univers : Purusha l’inactif (Ame) et Prakriti l’actif (Nature). Ici, le Purusha est considéré comme multiple (des formes différentes d’un même principe) alors que dans le Yoga, Purusha est considéré comme unique, et c’est vers lui que le yogin doit se diriger par sa pratique. La Bhagavad est une synthèse de ces philosophies : elle apporte une solution en faisant entrer les principes du Yoga védântique dans le Sâmkhya. Cette solution porte le nom de Purushottama, c’est le plus haut Purusha, que seul l’homme libéré peut atteindre par l’exercice de la buddhi (action du mental qui détermine la direction et l’emploi de nos pensées et de nos actes, fonction de volonté et de connaissance).


La Bhagavad se distingue de la conception du Yoga selon laquelle le sacrifice est une élévation. Le Yoga dit qu’il faut tuer le désir de l’action ; la Bhagavad dit qu’il vaut mieux tuer l’action faite dans le désir. La non-action peut aussi être faite dans le désir, ce que le Yoga semble avoir ignoré, délibérément ou non. 


« Tu as droit à l’action, mais seulement à l’action, et jamais à ses fruits ; que les fruits de tes actions ne soient point ton mobile ; et pourtant ne permets en toi aucun attachement à l’inaction. »


Le premier mouvement, c’est de se débarrasser du désir, non par un ascétisme extérieur mais par un retrait intérieur, un renoncement au désir, qui permet d’atteindre la vraie liberté : « Qui en nulle chose n’est affecté, même si tel bien ou tel mal lui échoit, et ne hait ni ne se réjouit, son intelligence est fermement établie dans la sagesse. »


Arjuna, égaré par cette réponse, demande une règle simple d’action. Krishna lui fournit alors un développement de la doctrine des œuvres faites comme sacrifice au Divin. Il faut que Purusha puisse observer Prakriti faire l’action, sans être affectée par elles. La voie juste, c’est l’action maîtrisée de l’organisme subjectif et objectif. Le sacrifice dans les œuvres, c’est le sacrifice du désir qui leur est attaché, c’est-à-dire le sacrifice de l’ego sur l’autel de la Divinité qui embrasse tout. L’homme fera ses actions dans un esprit différent, et c’est ce qui sera le plus important. Cet esprit différent, c’est celui de la loi de sa propre nature. 


« Mieux vaut [pour chacun] sa propre loi d'action, même imparfaite, que la loi d'autrui, même bien appliquée. Mieux vaut périr dans sa propre loi ; il est périlleux de suivre la loi d'autrui. »


Ainsi, « c’est seulement lorsque vous avez atteint la paix de l’âme que vous pouvez devenir capables d’une action libre et divine. »


L’Avatar se donne en exemple à Arjuna, pour illustrer son développement. Il lui donne les signes qui permettent de reconnaître le divin ouvrier : ce sont l’équanimité, l’impersonnalité, la paix, la joie et la liberté, traits indépendants des phénomènes extérieurs de l’action et de la non-action.


« L’homme libéré reçoit ce que la volonté divine lui apporte, il ne convoite rien, n’est jaloux de personne : ce qui vient à lui, il l’accepte sans répulsion ni attachement ; ce qui s’en va, il le laisse partir, rejoindre le tourbillon des choses sans regret ni affliction ni sentiment de perte. »


Nous approchons encore plus près de la vérité philosophique lorsque la synthèse des œuvres, de la connaissance et de la dévotion se propose comme solution. Enfin, le plus grand secret sera livré : c’est le dépassement spirituel de tous les dharmas, la renonciation spirituelle à l’idée qu’on est maître de son action. « Le vrai  tyâga [renonciation] a pour base l’action et la vie dans le monde et non pas la fuite au monastère, dans la caverne ou au sommet de la montagne. »




Krishna et Arjuna sur le champ de bataille de Kurushetra


Les idées de la Bhagavad sont accessibles aux Occidentaux. Certains penseurs, consciemment ou non, rejoignent ses conceptions. 


Carl Gustav Jung concevait Dieu comme la manifestation de l’énergie vitale psychique de l’homme ; la Bhagavad considère que le donneur de l’offrande (de l’ego) est le Divin lui-même en l’homme. Il faut donc accepter le moi sans le juger : « Par le moi tu dois délivrer le moi, tu ne dois pas déprimer ni abaisser le moi, car le moi est l'ami du moi et le moi est l'ennemi ». Si ce n’est pas le cas, l’homme ignorant aura tendance à projeter son ombre sur les autres et à combattre à l’extérieur les tendances inférieures non reconnues au-dedans de lui : « Peut-être avons-nous souvent besoin de la crainte et du dégoût du monde pour nous écarter de la nature inférieure, car ce sont vraiment la crainte et le dégoût de notre propre ego reflété dans le monde. »


Spinoza parlait de la liberté accessible par la troisième sorte de connaissance et distinguait la joie de la tristesse comme niveaux variant de la connaissance (joie) à l’ignorance (tristesse) ; la Bhagavad dit : « Les jouissances nées du contact des choses sont des causes de chagrin, elles ont un commencement et une fin ; c’est pourquoi le sage, l’homme d’entendement éveillé, ne place pas en elle ses délices. »


Dans le dernier livre de Michel Houellebecq, « Soumission », une solution proche de celle proposée par la Bhagavad était proposée pour résoudre les problèmes politiques, sociétaux et religieux actuels. Le personnage de « Soumission » avait fini par sacrifier son ego pour prendre le pli du mouvement cosmique et il avait ainsi atteint la paix, l’équanimité et la joie ; dans la Bhagavad, Arjuna doit aussi faire un travail divin comme instrument de la divinité dans le cosmos. Le problème, lorsque le message nous parvient de l’extérieur, c’est qu’on ne peut pas être certain de se sacrifier vraiment pour la Divinité. On risquerait plutôt de sacrifier son ego personnel pour un ego extérieur qui nous a dupés en se faisant passer pour le Divin. Dans l’idéal, ce mouvement doit naître d’une impulsion intérieure qui n’est dictée par rien d’extérieur, genre de mûrissement de l’expérience personnelle. 


Enfin, nous ne citerons qu’un extrait du « Monde comme volonté et comme représentation » de Schopenhauer pour souligner la proximité de ce dernier avec la Bhagavad : " aussi longtemps que notre conscience est remplie par notre volonté, aussi longtemps que nous sommes livrés à l'impulsion du désir avec ses espérances et ses craintes continuelles, aussi longtemps que nous sommes sujets du vouloir, il n'y a pour nous ni bonheur durable, ni repos. Poursuivre ou fuir, redouter un désastre ou chercher la volupté, c'est pour l'essentiel une seule et même chose : l'inquiétude d'une volonté toujours exigeante, quelle que soit la forme sous laquelle elle se manifeste, emplit et agite continuellement la conscience ». Schopenhauer, essentiellement pessimiste cependant, ne concevait pas de réelle solution à cet état dans la vie de l’homme.


Ainsi, certains points de la Bhagavad semblent très éloignés de notre vision des choses. Nous autres occidentaux avons tendance à vouloir régler les problèmes de la société avant de nous intéresser à nous-mêmes. Pour la Bhagavad, charité bien ordonnée commence par soi-même : « Notre seule voie ultime est la transformation de notre existence entière dans le monde […] en un mouvement unique dirigé vers l’Eternel ». Si la paix et la liberté sont atteintes en notre âme, la liberté et la paix seront automatiquement instaurées dans la société. Bien sûr, ce mouvement n’est pas accessible à tous les hommes. L’ancien système des castes, différent du système moderne qui s’est mis en place plus récemment, prenait en compte la différence des caractères humains (définis par un savant dosage des trois types rajas, tamas et sattva) pour régler la vie en société. Il n’en reste pas moins que ce qui importe, et ce qui est prôné dans la Bhagavad, c’est la recherche du Divin en soi. « Si même un homme de conduite très perverse se tourne vers Moi avec un entier, un unique amour, il doit être regardé comme un saint, car la ferme volonté d’effort en lui est une volonté juste et complète. »


De même, l’idée que nous ne sommes que des instruments d’une volonté divine ne plaira pas à nos amis contemporains de l’idée du libre-arbitre. C’est à cause de cela déjà que Spinoza avait été sérieusement répudié. « Selon les apparences, l’ego est l’auteur [de l’action] mais l’ego et sa volonté sont les créations et les instruments de la nature avec lesquels l’entendement ignorant identifie à tort notre moi ». Une énième discussion sur le libre-arbitre ne sera pas nécessaire dans le cadre de ce résumé. Lisons simplement ceci : « Vaine est ta résolution, celle qu’en ton égoïsme tu formes, disant « Je ne veux pas combattre » ; ta nature te prescrira ta tâche. »


Dans cette édition, on appréciera les commentaires de Shri Aurobindo qui, en excellent intermédiaire entre la tradition hindoue et le langage occidental, nous permettra de comprendre les subtilités de ce texte ancien. En conclusion, citons ce commentaire qu’il fit de la Bhagavad : « Le théisme de la Gîtâ n’est pas un théisme précautionneux et craintif, effrayé des contradictions du monde, mais un théisme qui voit Dieu comme l’Etre originel unique, omniscient et omnipotent, qui manifeste tout en Lui, quoi que ce puisse être –bien et mal, peine et plaisir, lumière et ténèbres- comme matière de Sa propre existence […] ». C’est ce que C. G. Jung disait également lorsqu’il abandonnait la recherche de la réalisation de la perfection de l’âme pour lui préférer la réalisation de l’intégralité, parce qu’elle seule est apte à prendre en compte les différentes nuances de la vie terrestre.


En résumé, le grand secret transmis dans la Bhagavad réside dans l’enseignement qui essaie de réconcilier la vie active avec la vie intérieure dans le Moi et l’esprit suprêmes. Le message particulier donné à Arjuna est aussi un message universel et se présente désormais comme une règle mise à la disposition de quiconque est prêt à monter par-delà la mentalité ordinaire pour agir dans la conscience spirituelle suprême.

2 commentaires:

  1. Un livre culte ! Mais je préfère la traduction d’Emile Sénart. Les rapprochements avec Jung et Spinoza sont pertinents. Schopenhauer cite la Bhagavad-Gîtâ dans « Le Monde comme volonté et comme représentation », mais sa morale me semble assez éloignée en fin de compte (celui-ci ne visant que l’extinction du désir, et nullement l’union avec le divin). Quant à Houellebecq, je ne suis carrément pas d’accord avec vous : il y a de l’héroïsme dans la Gîtâ, tandis que le personnage de Houellebecq se vautre dans la soumission à la seule fin d’assurer son confort.

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  2. LA BG, en effet, a nourri des générations d'affamés spirituels. Et c'est un texte d'une grande beauté. Curieux quand même qu'on ne dise pas ce qu'il en est : le parfait manuel de la justification morale du tueur au nom de l'équilibre du monde. Comme Arjuna est un ksatriya, il doit donc tuer, c'est son dharma (son job ontologique). Seulement il ne doit ressentir ni désir ni haine en le faisant. La fameuse phraselette des tueurs dans les films noirs américains : "ce n'est rien de personnel", semble directement inspirée du BG. Car Arjuna doit continuer à massacrer ses "cousins" sans rien éprouver (hormis la dissolution dans la divinité), comme le plus parfait des psychopathes. Étonnant que les marines, l'EI et tous ceux qui veulent une soumission au nom de la domination, n’emploient pas ledit chapitre du Mahabharata comme dissolvant psychologique. Et, si un équilibre veut être préservé à tout prix par les brahmin qui ont écrit cette merveille (sans ironie), c'est bien celui de l'immutabilité du système de varnas (castes). Tout ça pour ça...

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