mardi 3 mai 2016

Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort (1920) de Sigmund Freud



Certes, ces Considérations actuelles sur la guerre et la mort ont bientôt un siècle. N'en profitez pas pour jeter le livre derrière votre canapé et lire ce répugnant « 2084 » de l'autre. Sachez que la guerre et la mort sont éternelles, pas comme les best-sellers. 


Sigmund Freud soulève les questions les plus importantes de la psychologie sociale. Si les êtres humains aspirent tous individuellement à la liberté, à la paix et à la joie, pourquoi décident-ils parfois de se mutiler en grands groupes lorsqu'ils se retrouvent pris sous le joug d'une organisation ? Pourquoi l'individu s'est-il emmerdé à sublimer ses instincts et à s'imposer des règles morales strictes si l'Etat qu'il a créé pour surveiller le bon respect du port de ces cilices semble n'avoir aucune vergogne à maculer le monde des instincts les plus primaires ? Comment se fait-il que, malgré l'influence de l'éducation et de l'ambiance civilisée, les mauvais penchants des individus finissent quand même pas reprendre le dessus et se manifester violemment ?


Ces questions sont rhétoriques. Sigmund avait déjà préparé ses petites réponses, et elles ne sont pas de moindre intérêt. L'être humain moderne n'est qu'un primitif légèrement recouvert de strates plus récentes qui portent le nom de « culture » et de « conscience morale ». La moindre bagatelle et les strates laissent ressurgir le daimon ancien. L'Etat, quant à lui, s'il se comporte comme une merde, c'est parce qu'il résulte d'une constitution récente pas encore bien stratifiée. A la limite, quand on considère l'Etat, on louche sur notre passé d'homme préhistorique. L'Etat, tout moderne qu'on le souhaite, n'est qu'une tare primitive non achevée. D'où ses débordements simiesques. « Il est possible que les peuples, reproduisant l'évolution des individus, se trouvent encore aujourd'hui à des phases d'organisation très primitives, à une étape très peu avancée du chemin qui conduit à la formation d'unités supérieures. »


Pour les considérations sur la mort, c'est un peu plus tranquillou, genre pas politiquement incorrect –en tout cas au début. En gros, l'homme joue à cache-cache avec la mort. Il suffit de se pencher sous son matelas pour se goulotter sa dose quotidienne de bourbon (avec un bon gargarisme dans le fond des amygdales) pour se souvenir qu'aucun d'entre nous n'y échappe. Mais Sigmund situe cette contradiction à la base du développement de la psychologie (il a failli écrire « de la philosophie », mais déjà qu'il n'avait pas trop de potes dans les alentours culturés, il s'est tu à bon escient). La question fondamentale ne serait pas « pensè-je donc suisè-je ? » mais « pourquoi crevè-je si je vis ? ». Ensuite, il observe l'ambivalence des sentiments face à l'événement de la mort d'un cher et tendre et constate que la tristesse rehaussée de joie provoque un sentiment de culpabilité (bien inutile) chez le survivant. Sigmund imagine que c'est ce sentiment de culpabilité qui conduisit les hommes primitifs à imaginer un monde de l'au-delà peuplé d'âmes vengeresses, genre de phénomène projectif quoi. Bref, l'être humain, toujours un peu tapette, semble avoir voulu ad vitam aeternam (sic) nier la question de la mort. Mais si les êtres primitifs niaient la mort considérée comme fin définitive, ils n'oubliaient toutefois pas de faire preuve de délicatesse morale dans leurs rapports avec les vivants –considéré que ce dernier est un mort en puissance qui pourra venir se venger si les choses se goupillent mal aux alentours de la dernière expiration. Comportement qui semble hors de portée de l'homme civilisé, comme on dit, qui revient de la guerre tout glorieux et médaillé, sans culpabilité aucune, comme si tout cela n'avait été qu'une échappée vers un monde fictif composé d'anthropoïdes pas vraiment mortels. 


Alors voilà THE question : « Ne ferions-nous pas bien d'assigner à la mort, dans la réalité et dans nos idées, la place qui lui convient et de prêter une attention un peu plus grande à notre attitude inconsciente à l'égard de la mort, à celle que nous nous sommes toujours si soigneusement appliqués à réprimer ? » -ce qui éviterait peut-être qu'on continue à lancer des guerres en croyant qu'on va tous y réchapper. 

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