samedi 2 avril 2016

Les Portes de la perception (1954) d'Aldous Huxley



Ouvrir les portes de la perception, certes, mais pour faire quoi ? Parce que c'est bien beau de se les voir ouvertes, les portes, mais si on est seul à les franchir ça peut risquer de virer malédiction très vite. Admettons que vous reveniez ensuite à notre réalité deux pixels, qu'est-ce que vous allez en faire de vos visions toutes écoutilles épanouies ? Comment allez-vous pouvoir supporter le reste de votre vie ? N'allez-vous pas vous mettre progressivement à douter de votre expérience ? Et vous dire que vous avez tout loupé : ce monde et l'autre ? Bien sûr, si vous êtes sages, vous ferez comme Aldous Huxley : vous bâtirez fièrement votre vie, vous vous instruirez des sagesses antiques, vous écrirez des livres et transmettrez votre savoir. Mais enfin, ceci n'est pas donné à la première larve venue. 


J'en connais un d'ancien qui me racontait que la consommation de drogue ça peut être quelque chose qui prend la forme d'une initiation constructive si on fait ça bien, dans les règles de l'art. La transmission, vous connaissez ça, vous ? Vous savez ce que ça veut dire, vous ? Quelqu'un vous a-t-il jamais transmis quelque chose ? C'est rare, hein, on est d'accord. le gars qui te transmet quelque chose, dans la vie, tu n'as plus envie de le lâcher après, c'est une manne tombée du ciel, un don de la providence, c'est exceptionnel. Alors, quant à trouver quelqu'un qui te transmettra le savoir relatif à la consommation raisonnée et spirituelle des drogues, il va falloir lutter. Ton père, il t'a peut-être bien transmis l'idée qu'on pouvait devenir vieil ivrogne quand les choses vont pas comme il faut, mais le salaud aurait mieux fait de t'apprendre comment s'enivrer dans les règles de l'art –la préparation mentale, l'accueil physique, la gestion des doses. 


Bref. Aldous Huxley n'est pas là pour nous faire la transmission. Voire, je pense qu'il souffrait du même manque que nous tous et qu'il a essayé, par les petits moyens de la prospection intellectuelle, de faire son picotin tout seul dans son coin. La mescaline est un alcaloïde actif du peyotl. Ingéré à dose convenable, elle modifie profondément la qualité du conscient. Slotkin, c'est un vieux de la vieille qui l'a bien étudiée –sans doute qu'il voulait s'en mettre un petit coup dans la cravate, comme on dit pour d'autres situations- et il a remarqué qu'elle ne semblait pas créer de dépendance accrue et qu'elle était moins toxique que toute autre substance pharmaceutique. Bref, le gros trip. Attention, le père Huxley qui prend de la mescaline, c'est pas pour aller faire la fête avec toto et nono. Il demande à des vieux cerbères de la science de lui poser des questions tout au long de son trip genre : comment tu ressens le temps ? l'espace ? qu'est-ce que tu vois ? c'est joli ? tu veux aller faire un petit tour ? Là, c'est vraiment génial parce qu'Aldous exprime ses sensations comme un petit enfant qui découvre le monde : la texture des pétales de fleurs, les couleurs irisées, la présence du fauteuil, la lumière qui tombe dessus, le caractère incongru d'une grosse automobile garée dans la rue, la profusion du temps. L'expérience de l'immortalité plus la volupté d'être quand même un être matériel. L'expérience du non-agir des philosophies orientales. Un genre de version de la joie spinoziste. Aldous par exemple, lorsqu'il regarde les plis de son pantalon sous mesca, ça lui inspire des pensées franchement jouasses :


« Voilà le genre de choses qu'il faudrait regarder. Des choses sans prétention, satisfaites d'être simplement elles-mêmes, suffisantes en leur réalité, ne jouant pas un rôle, n'essayant pas, d'une façon insensée, d' « y aller » seules, isolées du Corps-Dharma, en un défi luciférien à la grâce de Dieu. »


Aldous a fait son initiation en aval, s'instruisant des sagesses antiques, pour interpréter le plus précisément possible son expérience de consommation de mescaline. Si quelqu'un l'a guidé dans son trajet, ce sont des mecs qui connaissaient déjà tout ça, comme touchés par la science infuse, depuis des millénaires. Des morts dont il a intégrés tous les secrets mi-dits.


Les autres essais s'inscrivent dans le prolongement de cette recherche spirituelle. Pas à renier : Aldous ne fait pas partie de ces pauvres petits gars qui causent de spiritualité et de sagesses antiques pour nous aider à surmonter nos petits maux quotidiens, genre je m'entends pas avec mon conjoint, je voudrais devenir plus rigolo, j'aimerais avoir des amis plus sympas. Si on s'ouvre les portes de la perception, c'est pas pour aller s'asseoir dans un coin, ouvrir les pages blanches et essayer de recontacter les potes restés de l'autre côté pour savoir si leur raclette est bien bonne, parce qu'en ce mystique pays on se morfond que le fromage fondu ne soit pas à l'honneur. Au contraire, sors de ce corps ! 


« Tout épanouissement du moi personnel et séparé produit une diminution correspondante de la conscience de la réalité divine. »


Finalement, s'ouvrir les portes de la perception peut être possible à n'importe qui. Les substances, c'est pour catalyser la réaction d'intellection des plus lents d'entre nous. En vrai, l'expérience fondamentale qui permet de voir s'élargir les portes, c'est celle de la Solitude. Et ça, y a que les plus heureusement mal placés d'entre nous qui peuvent deviner de quoi ça cause. Plus un murmure, plus une ombre : le saut dans le vide.

2 commentaires:

  1. "If the doors of perception were cleansed every thing would appear to man as it is, Infinite." William Blake (le nom du groupe de Jim Morrison vient de là)

    En tout cas, jamais je ne vais relire un très mauvais écrivain comme Huxley, je préfère, et de loin, relire un génie comme Blake...

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  2. « Le Meilleur des mondes » c’est pas mal quand même. Sinon la mescaline je suis très réservé. Sartre et Michaux en ont consommé aussi, et je ne suis pas sûr que ça leur ait réussi.

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