jeudi 21 avril 2016

La famille suffisamment bonne (1965) de Donald W. Winnicott



Un jour, un clochard un brin taré est venu prendre la paire de ciseaux sur le comptoir du bar pour m'inviter à lui filer de la bouffe rapidement. Je lui ai donné une barre de chocolat qu'on vendait une balle –ce sera pris sur le compte de la maison. Non, je n'ai pas bon coeur, j'avais juste envie de pas me faire planter le mien par les lames des ciseaux. le taré n'avait sans doute pas vraiment faim, gras comme un phoque, et les poubelles des alentours débordant de bouffe pas terminée. Même moi je pourrais récupérer leur contenu et inviter mes potes pour un apéro si je m'en donnais la peine cinq minutes. 


Vous avez donc d'une part le taré qui recherche sans le savoir quelque chose de bon qui a été perdu à un stade précoce : cette disparition suscite en lui de la colère. C'est comme quand vous perdez vos clés de voiture alors qu'on vous attend à l'autre bout de la ville pour prendre l'apéro. Et vous avez d'autre part la menteuse (moi) qui sait ce qu'il faut céder de sa personnalité pour donner à l'autre ce dont il a besoin. On appelle ça le faux self, c'est comme transformer de l'or en plomb. En plus de ça, la menteuse agit avec le sourire, comme si elle était heureuse de faire du gâchis. Dans le fond, ça peut faire naître la haine. Mais ça ne se verra pas tout de suite.


Les tarés, en agissant comme ils le font, témoignent de leur espoir de retrouver une mère suffisamment bonne, un environnement familial suffisamment bon, des relations suffisamment bonnes. C'est comme ça qu'on travaille en société. Donald dit que la société démocratique c'est pas trop mal, à condition que ça ne concerne que des individus sains d'esprit ayant atteint la maturité psychologique (c'est rare). Mais aux autres, on ne devrait pas leur imposer la démocratie « puisque le simple fait d'entreprendre cette tâche suppose d'appliquer de l'extérieur une force qui n'est efficace que si elle vient de l'intérieur, de la bonne santé mentale de chaque individu ». Pas vraiment de solution proposée. On leur fait quoi aux insanes ? Puisqu'ils ne méritent pas la démocratie, on les pend à des crochets et on joue à la boxe avec ? Donald ne dit rien de tout ça mais suggère une réponse avec finesse, en se concentrant uniquement sur le cas des gosses. Selon lui, on a vu une forte amélioration de l'équilibre psychologique des enfants antisociaux lorsqu'on les a placés dans une structure d'accueil privilégiant un grand nombre d'individus, une hiérarchie qui sait imposer de l'autorité et des règles strictes. Bref, le bagne. 


Moi, je n'irai pas au bagne. Je suis gentille comme tout, je donne des barres au chocolat aux gens qui veulent me planter des ciseaux dans le coeur, comme à l'école maternelle. En fait je suis juste conne mais chut. Jésus Christ aimait bien faire pareil. Ce que veut révolutionner Winnicott avec son concept de « suffisamment bon » c'est que, peut-être, ce taré n'a pas subi de déprivation de la part de son environnement lorsqu'il était gosse. Peut-être que sa mère était trop parfaite et l'a submergé, peut-être était-elle dépressive ou psychotique, peut-être ce taré a-t-il été élevé par une louve et, quoiqu'en disent Rémus et Romulus, ça suffit à peine à remplacer une figure maternelle. Quand on y réfléchit bien, presque aucun individu n'a réussi à grandir sainement dans une famille et pourtant, il le faut bien. Et pourquoi ? Parce qu'un début aussi calamiteux dans la vie, c'est presque comme une maladie qu'on aura envie de guérir par la suite, en fondant à notre tour une famille. Ainsi se suivent les générations. Fonder une famille, c'est l'espoir de guérir d'être né dans une famille. le gosse apparaît là comme un fantasme, comme un espoir, comme un leurre, comme un gadget. le gosse permet à un des parents (aux deux pour les plus chanceux) de devenir fou, de régresser ou de vivre par substitution. Tous ces parents-là sont des raclures. Ils attendent quelque chose de leur enfant, quelque chose qui les excède. « C'est une chose terrible [genre] et pourtant vraie qu'il n'y a parfois pas d'espoir pour les enfants tant que les parents sont en vie ». C'est pour ça que Donald nous dit : famille, soyez seulement suffisamment bonne. N'oubliez pas votre gosse au fond d'une poubelle mais ne le placez pas non plus sur le trône lorsque vous mangez la choucroute en famille. 


Ainsi, après avoir calmé le taré avec sa barre au chocolat, ai-je appelé les molosses du coin pour qu'on le vire à nouveau dans la rue à coups de pieds dans le cul. Un peu de paix, bordel !

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