lundi 28 mars 2016

Séminaire VIII : Le transfert (1960) de Jacques Lacan



Encore un séminaire qui déchire sa race, et pourtant, ça parle d'amour. de fait, ça aurait pu être très con. Ça ne l'est pas. 


Déjà, c'est un séminaire qui s'adresse normalement aux analystes puisqu'il est question du phénomène du transfert. La question c'est : quel doit être le désir de l'analyste au cours de la cure ? Après tout, l'analyste est d'abord un être humain et il se peut qu'il éprouve des sentiments quand on lui adresse la parole, à l'occasion. Après tout, ce n'est pas de sa faute si l'autre patient là, en face de lui, croit trouver son destin en venant le baratiner, tout ça parce qu'il voit l'analyste comme un genre de grand manitou–le sujet supposé savoir. Ça peut être flippant. Alors Jacques organise ce séminaire pour rassurer l'analyste qui, à l'occasion, peut voir l'angoisse surgir devant cette tripotée de petits chiots mendiants le sens de leur vie. Mais alors attention parce que lorsqu'on parle d'amour, certains s'emballent et dénoncent la petite trique du voisin, tout ça parce qu'ils veulent cacher la grosse poutre qui leur perfore le kilt. Alors, Jacques introduit la question en faisant un détour par le « Banquet » de Platon, histoire d'éclaircir les choses. Et sa lecture de Platon, à Lacan, ce n'est pas pour rire que je dis ça, mais c'est bandant.


Jacques nous rappelle d'abord qu'il fut un temps où Platon était bien vivant, et les personnages dans le « Banquet » sans doute aussi, au moins parce qu'ils étaient inspirés de types faits de denrées périssables comme du cervelas. Alcibiade raconte comment il s'est démené, au temps où il était aimé par Socrate, pour que celui-ci en vienne à le baiser. Aristophane a le hoquet –mais s'est-on interrogés de savoir pourquoi, sur plusieurs lignes, Platon nous parle de ce foutu hoquet, lui qui nous avait habitués à nous assommer avec des considérations hautement philosophiques sur sa république et tout le bordel ? Peut-être parce que s'il a le hoquet, l'Aristo, c'est parce qu'il s'est tordu la panse de rire pendant tout le discours de Pausanias. Et s'il rit, c'est pour une raison cruciale. Une affaire au moins aussi politique que le politique dans la république. Mais passons au personnage suivant. Alcibiade, lui, c'est le pleurnicheur, celui qui n'en a jamais assez. Il se livre à une confession publique de fort mauvais goût pour expliquer comment qu'il souffre à cause de Socrate, pas assez gentil à son goût. Et là, il faut faire intervenir une observation importante mise au jour par Jacques : dans toute relation d'amour, il y a l'aimant, et il y a l'aimé. L'aimant, il veut se faire aimer, ça c'est sûr, et il croit que se cache dans l'aimé un trésor, ce qu'il cherche depuis toujours, l'agalma. L'aimé, c'est quand même le plus noble, s'il aime quand même l'aimant, il sait qu'il n'a rien de clinquant à découvrir en grattant sous sa sale peau de phoque. Il sait aussi que l'agalma que l'autre croit voir en lui, c'est une belle arnaque. Mais lisez un peu la mythologie et revenez-en au mythe d'Achille : ce que les dieux trouvent le plus sublime, c'est de voir l'aimé se comporter à l'égard de l'aimant comme si l'aimant était l'aimé. Magnifique ! c'est un sacrifice de soi supérieur, et on imagine la joie qui inondera le petit être de l'aimant (se croyant aimé) dans une telle situation. 


Bref, alors qu'Alcibiade raconte plein d'horreurs sur Socrate, vidant son sac pour mieux chier le lendemain, Socrate attend et finit par répondre : tout ça, tu ne l'as pas dit en t'adressant à moi, tu l'as dit pour draguer Agathon qui nous écoute, là, bien gentiment. Ceci dit, sans rancune, ni rien. Socrate n'en est plus au niveau des chicaneries de maternelle. Socrate n'a plus besoin d'aimer ni d'être aimé, il est presque ce saint que nous décrit plus loin Jacques, ce saint qui rayonne d'une telle plénitude (ou qui le croit, en tout cas) qu'il n'a plus besoin de s'embarrasser d'un jules. Sur le mode de l'avoir, Socrate a tout –what else ? Et sur le plan de l'être ? Alors, Socrate est le passeur. 


Charon, nocher des Enfers, te faisait filer les mecs d'un bord du fleuve à l'autre, traversée non anodine, le genre de trucs qui ne se vit qu'une fois, alors il vaut mieux être là au moment où ça se produit. Socrate a fait filer Alcibiade du bord de l'angoisse au bord du désir. C'est ça le problème des fous : ils se trompent, ils se trompent tout le temps. Ils croient qu'ils veulent baiser une biche et une fois qu'elle est baisée, ils se rendent compte que c'était une loutre. Alors, ils virent la loutre, ils repartent à la chasse, ils retrouvent une belle biche piquetée d'harmonieuses taches blanches, ils la ramènent chez eux pour boire un verre et putain ! celle-ci se transforme en musaraigne. Certains peuvent aimer les musaraignes mais enfin, celui qui croit chercher une biche, il n'est généralement pas très heureux de se retrouver avec autre chose dans son lit après avoir vidé ses génitoires. C'est que le désir, ma foi, on l'a bien escamoté, caché derrière tout un tas de défenses qui ont surtout pour but de masquer un genre de vide narcissique. 


Jacques ne va pas nous apprendre comment bien vivre avec sa meuf jusqu'à la fin, d'autant plus que la durée de vie est longue, et la durée de l'amour lui est inversement proportionnelle. Il va plutôt donner des petits conseils à ses copains analystes, mais n'importe qui peut en prendre de la graine. Ainsi donc, il faut devenir Socrate, celui qui s'en est allé loin de tous les désirs –les vrais, les faux, les menteurs, les hystériques et les obsessionnels-, l'être humain de quasi-marbre qui ne tombera pas dans le piège qui tue toutes les relations : donner à l'autre ce qu'on imagine qu'il attend de nous, pure illusion qu'il recevra comme un paquet d'excréments et lui, déçu, vous crachant à la gueule quand vous attendez des remerciements. Dans son rôle d'analyste, l'individu doit se montrer riche parce qu' « on ne peut aimer qu'à se faire comme n'ayant pas, même si l'on a » et « l'amour comme réponse implique le domaine du non-avoir ». C'est Platon qui a dit ça avec son personnage de Pénia (la misère), celle qui peut concevoir l'amour, et l'idée de se faire engrosser un soir de fête. le riche, lui, aurait pu refuser. C'est ça, sa richesse : celle de refuser, et d'être plein quand même. Mais si vous pensez que c'est drôle de voir les autres baiser dans un coin de buisson et n'en avoir soi-même pas envie… heureusement, on a inventé les saints depuis.


Oui, ce n'est pas toujours drôle d'être riche, Jacques en avertit ses petits confrères. Voire, ça implique une forme de deuil, et ce deuil est essentiel pour quiconque joue un instant le rôle de l'analyste. Voici l'apprentissage à faire : « Il n'y a pas d'objet qui ait plus de prix qu'un autre - c'est ici le deuil autour de quoi est centré le désir de l'analyste ». Et de faire à nouveau référence au Banquet : « Voyez, au terme du Banquet, sur qui va se porter l'éloge de Socrate - sur le con des cons, le plus con de tous, et même le seul con intégral ». Mais ce con, c'était celui qu'Alcibiade désirait, et cela en valait bien la peine. 

1 commentaire:

  1. Je me souviens que vous aviez déjà écrit une critique sur Gorgias il y a quelque temps. Le Banquet est un livre culte, mais ce n’est pas le Platon que je préfère, je trouve les discours du début un peu alambiqués, je préfère ses autres dialogues. Lacan semble en faire une lecture assez pessimiste. Le sujet s’y prête, dans ce domaine il n’y a pas que les fous qui « se trompent tout le temps »…

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