mercredi 10 février 2016

Le mythe individuel du névrosé : Poésie et vérité dans la névrose (1953) de Jacques Lacan



On n'a pas forcément envie de connaître la vie de son voisin de table. La psychanalyse a malheureusement légitimé tous les étalages de fonds de placards. Bavardez plus de dix minutes avec quelqu'un, dans la moitié des cas il vous aura servi de son imbuvable soupe existentielle. Certains êtres humains ont besoin de parler, en effet. Qu'on les laisse donc. A condition de se mettre des boules quiès dans les oreilles, ils ne feront rien de mal à leurs semblables. Un jour peut-être se rendront-ils compte qu'on ne doit pas dilapider son secret à tout bout de champ, à n'importe qui et pour justifier n'importe quoi. 

Là n'est pas la question du « Mythe individuel du névrosé », prononcé par Jacques Lacan en 1953. Cette leçon est surtout connue pour être la première qui introduit la notion de nom-du-père. Or, nous savons qu'il s'agit là d'un apport essentiel du mec. Venant de se taper le best-of de Claude Lévi-Straussencore bien vivant comme moi à cette époque, il se fourre le concept de mythe et de mythème dans la structure pour reprendre le bon vieux « Roman familial des névrosés » de Freud et lui détruire son mythe ternaire à base d'Oedipe. Jacques Lacan, pour se distinguer, comme un majeur gentiment placé sous le menton pour gratter le cou du père, fit prévaloir la plus grande justesse d'une vision quaternaire du mythe, avec dédoublement des figures, cf. le stade du miroir. Dans Oedipe, il y avait moi, la meuf et l'autre mec ; avec Lacan il y a toujours moi, l'autre mec et la meuf réelle, dédoublée encore dans une version fantasmée [mythe d'Oedipe analysé d'après le référentiel mâle hétérosexuel]. N'allons pas trop vite en besogne : Lacan n'avait pas encore institué son système RSI et quand je parle de meuf réelle, j'utilise le mot « réel » dans son acception courante (car les mots courants, avec Jacques, ne sont jamais vraiment ce qu'ils croient être). 


A part ça, pas grand-chose d'exceptionnel dans cette leçon. Papa Freud avait déjà dit le plus important : le névrosé est un mec qui se raconte des histoires pourries pour entretenir sa névrose. Lacan rajoute en outre que le système dans lequel va se développer le mythe est nécessaire et que le névrosé ne pourra plus décemment réclamer de copyright. Alors que ses parents achetaient le berceau et les habits bleus ou roses, ils préparaient déjà implicitement, par leurs paroles, leurs pensées et leurs histoires, tout l'environnement qui allait formater leur gosse à devenir un vieux relou. C'est la vie.

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