samedi 23 janvier 2016

Par-delà le mur du sommeil et autres nouvelles (1919) de H. P. Lovecraft



Michel Houellebecq : les plus cons lui tapent sur la gueule, c’est sans doute qu’il vaut quelque chose. Vous, vous le savez bien. Vous savez qu’il deviendra un homme légendaire dont on enseignera peut-être les textes, dans un avenir compromis. Il est grand temps de vous abreuver à ses passions littéraires. Commençons aujourd’hui par H. P. Lovecraft.

Lovecraft pense que la vie, c’est un genre d’erreur. Non content de l’affirmer, d’ailleurs, il propose une solution pour mettre fin au désespoir tout aussi dégoûtant que suscite cette erreur : reconnaître l’existence d’une autre vie, à notre portée inaccessible, et bien pire encore que celle que nous connaissons. « Il existe, à la lisière de la vie, des horreurs que nous ne soupçonnons pas. De temps à autre, un homme à la curiosité funeste les amène à notre portée. »


Dans son essai sur H. P. Lovecraft (les initiales du cher défunt laissent flotter derrière elles l’impression vague d’un prototype cybernétique précoce), Michel Houellebecq exalte si bien l’homme et l’écrivain qu’on se demande pourquoi nous n’avons pas lu plus rapidement ses nouvelles. Le passage à l’acte, comme bien souvent, déçoit : Lovecraft est franchement emmerdant. Dans le métro, on finit par écouter les conversations au lieu de se concentrer sur le livre. Pourtant, dans le métro comme ailleurs, les bouches ne sont pas là pour la conversation, ce qui n’a rien de franchement hilarant. Si Lovecraft vient d’ailleurs, mieux vaut ne pas y aller.





Qu’y peut-on si Lovecraft connaît l’ailleurs ? Là-bas sans doute on ne lit pas comme ici. Faut pas lire Lovecraft comme on nous a appris à lire, en partant du début jusqu’à la fin, en essayant de s’intéresser à la possibilité d’existence d’une chronologie ou d’une intrigue. Cela ne vaut rien. Il faut revenir sur les nouvelles de Lovecraft par ennui, un soir un peu glauque et seul, au moment où la lecture semble être l’activité la moins laborieuse à laquelle on peut se livrer (ce qui ne veut pas dire qu’on se met toujours à la lecture avec plaisir, loin de là). Prenez une page au hasard et si vous avez un peu de chance, ce qui peut arriver même aux pires d’entre vous, vous tomberez peut-être sur un de ces passages étrangers, pas tout à fait normal et sincèrement désolé de ne pas l’être : « […] je sentis que, sans le moindre doute, je contemplais un visage derrière lequel se trouvait un esprit actif d’un ordre supérieur » ; « Tu as été mon seul ami sur cette planète, la seule âme qui m’ait deviné et recherché dans la répugnante dépouille gisant sur cette couche » ; « Ils avaient vu, entendu ou senti une chose interdite aux humains, et ils ne pouvaient l’oublier. Tous gardèrent un sceau de silence sur les lèvres » ; « Les commerçants parlaient des commandes bizarres qui leur étaient faites par le métis portugais, en particulier des quantités invraisemblables de viande et de sang frais fournies par deux bouchers » ; « Tel son portrait maudit, un an auparavant, Joseph Curwen gisait sur le sol sous la forme d’une mince couche de fine poussière d’un gris bleuâtre ». Puisque H. P. Lovecraft fréquentait peu la gente humaine, on imagine aisément qu’il constitue sa principale source d’inspiration. Bukowski écrivait « on s’imagine toujours qu’un solitaire n’a pas toute sa tête, et peut-être n’est-ce pas à tort ? ». Si c’était seulement sa tête que Lovecraft avait perdu, il aurait pu nous divertir, mais la perte semble avoir ravagé des régions bien supérieures. Dieu, permet-nous de comprendre Lovecraft si nous le méritons. 

2 commentaires:

  1. Oui, c’est vrai que Lovecraft est souvent ennuyeux. Heureusement qu’il a écrit surtout des nouvelles, parce qu’il est tellement dense qu’il en devient parfois indigeste. Mais il ne cherche pas à ménager son lecteur, il reste obstinément fidèle à ses obsessions macabres… Si vous ne l’avez pas lu, je vous conseillerais « Le Monstre sur le seuil », l’histoire d’un poète solitaire qui se fiance à une créature pour le moins glauque et malsaine, je crois que c’est celle que j’ai le plus appréciée chez Lovecraft.

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