dimanche 3 janvier 2016

Le Pavillon d'or (1956) de Yukio Mishima








En juillet 1950, le Pavillon d’or du temple Rokuonji, à Kyôto, disparaît de la surface terrestre suite au crime de ce qu’on appelle un jeune taré. Les tarés ont bon dos : ils sont là pour se faire accuser de tout sans qu’on ne cherche à s’interroger plus sérieusement sur les raisons de leurs actes. Ezra Pound a bien connu ça lui aussi, qu’on a enfermé en asile psychiatrique parce qu’il louait le fascisme alors que les gens biens ne font pas ça, vous imaginez. Pendant que les écrivaillons se lamentèrent de la perte de ce bloc de pierres, Mishima osa quant à lui se poser la question du motif de l’acte criminel. Pourquoi vouloir détruire un symbole cumulant en lui toutes les vertus ? Beauté, spiritualité, éternité… il faut vraiment avoir pu convertir son amour en concubinage domestique pour ne s’être jamais posé cette question. Qui ignore que la beauté n’existe pas sans dégoût ne s’est sans doute jamais douché qu’à l’eau tiède. Le passage à l’acte, toutefois, reste étonnant.


Le criminel en germe présenté dans ce livre n’a pas grand-chose pour lui. Vie bien ordonnée, bégaiement protecteur, gentillesse niaise, jamais pécho, il sera sauvé par les grands galops de la folie qu’il laisse progressivement courir en lui. Puisqu’il faut bien traduire ces états de tension nerveuse d’un point à un autre du diagramme émotionnel, il paraît évident que le livre ne pouvait pas être intéressant du début jusqu’à la fin. Inconvénient : le désavantage reste quand même dominant à 80% du temps, et les parties dévastatrices se distribuent sur le pourcentage (sans doute généreusement estimé de ma part) de 20%. Si Nietzsche, au moment de sauter au cou du premier cheval venu, avait pu écrire, il n’aurait sans doute pas renié certains passages qui témoignent d’une largeur d’esprit extraordinaire. Les simples diront immoralisme lorsqu’on leur déploie en fait la grande leçon d’amoralisme.


Autour de ces 20% foudroyants se développe une narration banale, suivant un schéma d’exposition classique. La cohérence faiblit le ton et fait retomber les rares moments d’exaltation, comme lorsqu’après une lecture enivrante de quelque démon passager (Cioran, Nietzsche, Pessoa…), le téléphone sonne pour nous rappeler que les amis ont envie de nous parler de leur journée aux emplettes. Briseurs de grandeurs.




Photo de Dave Sandford


« Pourtant, tandis qu’il m’écoutait, je ne lisais sur ma mine que l’énervement que je rencontrais toujours chez quiconque faisait d’héroïques efforts pour comprendre quelque chose à mon bafouillage.
Voilà le genre de visages auxquels je me heurte. Que je confie un secret important, que je prenne à témoin du frisson bouleversant que le Beau fait passer en moi, que j’étale mes entrailles au grand jour, je me heurte toujours à de pareils visages. […] A peine l’avais-je remarqué que l’importante chose que je voulais exprimer perd toute espèce de prix, sans plus de valeur à présent qu’une vieille tuile… » 




« Ni la mort de père ni la gêne de ma mère n’affectaient sérieusement ma vie intérieure. Je rêvais d’une formidable presse, porteuse de désastres, d’effroyables cataclysmes, de tragédies sans rapport avec l’échelle humaine, et qui, des hauteurs du ciel, nivellerait dans un écrasement universel objets et créatures, sans souci de leur beauté ou de leur laideur. Parfois, l’éclat insolite du ciel printanier m’évoquait le reflet froid d’un énorme fer de hache capable de recouvrir la terre. »


« Voir des êtres humains, maculés de sang, se tordre dans les souffrances de l’agonie, entendre les plaintes des mourants, voilà qui rend les gens tout humbles, qui remplit leur âme de délicatesse, de clarté, de paix ! Ce n’est jamais dans ces moments-là que nous devenons cruels et sanguinaires ; c’est, par exemple, par un bel après-midi de printemps comme celui-ci, en regardant distraitement un rayon de soleil jouer à cache-cache avec les feuilles au-dessus d’un gazon frais tondu… Oui, c’est dans ces minutes-là qu’on le devient… »

3 commentaires:

  1. Salut,

    Je suis JS-KM, l'inénarrable adepte du cinquième degré sur Babélio. Je vais supprimer mon compte, alors je te laisse un petit message d'au-revoir_à-bientôt car, comme tu peux le voir j'ai suivi ta trace jusqu'ici !

    je t'avais écrit un message un peu long sur Babelio, mais j'ai changé de page et l'ai perdu ... j'y expliquais notamment les raisons de mon mystérieux départ, en somme j'en avais ma claque de Babélio ...

    ... et te disais donc que je te tiendrai au courant le jour "où" la librairie serait sur pieds !

    D'ici là, bonne route, bonne année (quand même!), je continuerai de te lire ici.

    JS

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    1. Bien dommage que tu partes mais j'espère que nous aurons toujours l'occasion d'échanger...
      Bon vent loin du beubeule qui rouille, rouille, rouille...

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    2. Une adresse mail sur laquelle je peux te contacter ? je me rends compte que je ne t'avais pas envoyé la dernière réponse que je t'avais préparée...

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