dimanche 29 novembre 2015

Mon expérience des états limites (1986) d'Harold Searles






Je n’en peux plus d’écrire. Je viens de me taper des heures pour rédiger un dossier de dix pages sur un recueil de poèmes de Michel Houellebecq analysés à travers le prisme de la psychanalyse. Connerie ! quand on sait que Michel Houellebecq chiait à juste titre sur cette discipline élitiste, bourgeoise et dogmatique. Et pourtant, on doit bien reconnaître que les psychanalystes, lorsqu’on ne les rencontre pas en chair et en os, semblent parfois nous connaître mieux que notre meilleur ami d’enfance –ce boulet qu’on n’ose pas virer par lâcheté et crainte de se retrouver seul, ce qui finira toutefois bien par arriver un jour ou un autre, et alors on ne sera peut-être pas déçu.


Moi, par exemple, j’avais fini par renoncer à l’idée d’exprimer à ce foutu ami d’enfance –ou à n’importe quel autre être humain de proximité- mes angoisses étranges, relatives au fait que j’ai toujours envie que les gens que je suis censée aimer meurent ou disparaissent très vite de ma vue pour avoir la paix et rester dans un calme émotionnel auréolé de néant. J’avais aussi tenté d’expliquer à quel point il est usant de feinter toujours des émotions qu’on ne ressent pas ou si peu –joie, tristesse, colère- pour s’intégrer au monde humain. Mais alors on me répond à côté de la plaque en me disant : « Mais oui, moi aussi j’ai beaucoup de mal à lutter contre ma tristesse, elle m’envahit tout le temps, j’aimerais bien m’en débarrasser ». Bordel, je viens de faire un effort ultra-violent pour me libérer d’un masque qui m’étouffe jusqu’au fin fond des narines, à dire que je ne sais plus qui je suis à force de feinter, que je ne sais plus si les sentiments que je ressens sont les miens ou si j’agis par mimétisme face à mon interlocuteur, et on ne m’écoute même pas ! Et voilà que je ne sais plus à nouveau si je suis moi ou pas-moi parce que je dis « moi » et l’autre me répond « moi aussi » alors que je comprends « pas-moi ». Alors je réponds : mais non ! écoute-moi ! Et l’autre me dit : de toute façon, dans ce monde, personne ne veut écouter personne, impossible de parler à qui que ce soit, et la conversation se termine là, c’est foutu. 


Au moins, Harold Searles ne me coupe pas la parole –je veux dire, je peux refermer le livre s’il m’envahit, je peux sauter des pages s’il me parasite, je peux écrire dans les marges si je veux lui parler. Et en plus, Harold Searles est le premier mec à me comprendre vraiment. Je le lis, et c’est la révélation. Pour un peu, je ne douterais presque plus de qui je suis. 


Le patient borderline (état-limite), qu’est-ce que c’est que cette merde ? Pour la nosographie clinique, voici quelques caractéristiques pratiques :
- Sujet se situant à la frontière de la névrose et de la psychose.
- Fonctionnement du moi sur un mode principalement autistique.
- Intégration et différenciation du moi incomplètes.
- Sens de la réalité intérieure et extérieure défectueux. 
- Fonctionnement basé sur un processus d’identité duelle ou multiple. 
- Présence d’affects intenses qui passent en un éclair de l’amour à la haine dans des expressions ambivalents et simultanées. 
- Clivage comme défense majeure qui empêche la formation d’une image stable et cohérente des deux personnes d’une relation.

C’est très clair quand on lit le bouquin d’Harold Searles mais bon, comme ce n’est sans doute pas votre cas, quelques exemples concrets vaudront mieux qu’un long discours que, de toute façon, vous n’auriez pas lu :

« Une femme dit : « Je ne me comporte pas avec les gens comme si je n’avais aucun attachement ni aucun sentiment pour eux ; je me comporte comme si j’en avais –maintenant, est-ce que tout ça c’est de la comédie ? La partie qui sent et la partie qui pense [en elle] ne vont pas ensemble –il n’y a pas de relation entre elles… parce que leur rapport n’est pas celui qu’il faudrait –parce que ces deux parties de moi n’ont pas un bon rapport… »

« Les chagrins normaux sont épargnés au patient borderline puisqu’il n’a pas en lui d’images internes bien assurées ; c’est ce qui permet à un patient d’affirmer, après plusieurs années de traitement : « Personne ne me manque… les gens ne me manquent jamais… Je ne me sens pas malheureux d’être loin de quelqu’un. »


« Alors que toute la question que se pose le névrosé est de savoir comment être en relation avec les autres, ou avec qui et de quelle manière être en relation avec les autres, la question qui agite inconsciemment l’individu borderline est de savoir s’il doit même avoir une relation avec quelqu’un. »


« Lorsqu’un patient me dit à propos de son amie qui s’apprête à déménager dans une autre ville : « Je suis sûr que Susan va me manquer terriblement », j’entends qu’il me dit inconsciemment qu’il va avoir un mal terrible à sentir que Susan lui manque. »



Contrairement à l’individu carrément psychotique (schizophrène), le borderline sait quel comportement il doit adopter pour faire semblant d’être intégré au monde social, mais cette feinte lui coûte une énergie psychique folle qui le menace paradoxalement de virer sa cuti d’un instant à l’autre. 


Comment devient-on borderline ? (j’ai failli écrire « combien devient-on borderline ? », ce qui n’est pas faux non plus.) Harold Searles nous explique ça en termes de conflits transgénérationnels : 


« Tous ces patients borderline chez qui se manifeste cette sorte d’amnésie [de longues périodes de leur enfance] ont en commun, me semble-t-il, d’avoir eu des parents qui, en élevant leur enfant, ont cherché à oublier leur propre passé au lieu de s’en servir de façon bien intégrée, de s’en servir librement, de l’utiliser comme un guide ou comme support de leur relation avec l’enfant. Ces parents ont tant de haine non intégrée, de chagrin, de déception, de blessures non perlaborées, etc., qui leur viennent de leur propre enfance, qu’ils ne peuvent pas consciemment mettre leur passé au passé et qu’à la place ils revivent inconsciemment leur passé avec l’enfant qui se retrouvent, souvent à un âge très tendre, dans la position de mère ou de père, transférentiel de son propre parent.»


Ce livre m’est tombé entre les mains à un moment où j’allais foutre en l’air pas mal de choses, comme d’habitude, pour me libérer des états émotionnels intenses ou non, feintés ou pas, je ne savais plus. Harold Searles m’a permis de m’exprimer sans rien dire. Il suffisait juste de trouver un mec qui comprenne qu’on peut aimer une personne en voulant la voir la moins possible, en tout cas dans un premier temps à durée indéfinie. Si la personne comprend, alors ça marche. Il faut avoir en face de soi une petite personne que l’on peut casser, briser, malmener, pour un temps seulement dans une sorte d’épreuve du feu qui, si elle y survit, lui assurera le crédit d’une existence différenciée. Harold Searles, mieux que le vieil ami qui ne sert plus à rien, apprenait aux thérapeutes médiocres qu’ils pouvaient devenir bon pour leurs patients borderline si, dans leurs efforts pour leur offrir un soutien suffisamment bon, ils ne se bornaient pas seulement à être là, relativement stables et disponibles, mais s’ils réussissaient en outre à devenir relativement destructibles psychologiquement. Le thérapeute idéal, comme l’ami idéal, c’est celui qu’on rencontre dans le désert et qu’on quitte après un bref salut, c’est celui qui doit savoir apporter son absence lorsque les frontières du moi redeviennent à nouveau poreuses. 



Alvin Langdon Coburn

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