mercredi 4 novembre 2015

L'Ombilic des limbes (1925) d’Antonin Artaud



Toujours la même honte : de reconnaître que le langage est insultant pour la pensée, et de poursuivre sa route dans la direction du premier pour le prouver. Ce n’est peut-être pas tout à fait ça, mais Antonin Artaud semble témoigner à travers lui du futur de l’humanité lorsque le mot, cheval de Troie débraillé, aura aspiré toute forme salubre d’énergie vitale. La faute au mot, à cause de sa nature, ou du mauvais usage que nous en faisons. Ainsi Antonin Artaud finira-t-il par s’écarter du surréalisme, cette fausse révolution qui voulait faire croire que la victoire serait réalisée avec la Révolution du monde, un gagne-petit misérable face à la ligne de conduite artaudienne : « Que chaque homme ne veuille rien considérer au-delà de sa sensibilité profonde, de son moi intime, voilà pour moi le point de vue de la Révolution intégrale ». 


Le surréalisme aurait pourtant gagné infiniment à écouter Antonin Artaud. Mais Antonin Artaud n’est pas fait pour être entendu, et ce n’est pas seulement de sa faute. Tous ses textes témoignent de l’incompréhension, ainsi que le montre sa correspondance avec Jacques Rivière. Antonin Artaud essaie d’établir du lien en lançant ses hameçons partout autour de lui, où ça voudra bien mordre, mais ses leurres sont bien trop juteux et copieux pour que les poissons maigrelets qui tournent autour de lui arrivent à comprendre qu’il s’agit là d’un festin, qu’on leur destine. Echec du langage pour décrire les conséquences d’une surabondance de mots dans une tête prisonnière, avide de les attraper et effrayée, qui lance des radicelles dans tous les membres qui la prolongent pour s’échapper. On a l’impression que les textes de cet Ombilic des limbes sont un miracle, un surgissement de limpidité incroyable sur lequel Antonin Artaud s’est précipité avant que les mots ne fondent à nouveau sous les fonds brouillés de son cerveau, duquel rien n’émerge plus distinctement pendant longtemps.


« Je souffre d’une effroyable maladie de l’esprit. Ma pensée m’abandonne à tous les degrés. Depuis le fait simple de la pensée jusqu’au fait extérieur de sa matérialisation dans les mots. Mots, formes de phrases, directions intérieures de la pensée, réactions simples de l’esprit, je suis à la poursuite constante de mon être intellectuel. Lors donc que je peux saisir une forme, si imparfaite soit-elle, je la fixe, dans la crainte de perdre toute la pensée." 


On ne le croirait pas, mais toutes ces visions: il faut avoir souffert du vide pour que tout se peuple ainsi. Nous assistons à un miracle fait de colère et de répugnance. Un miracle qu’Antonin Artaud n’aimerait faire connaître qu’à quelques-uns : les « confus de l’esprit », les « aphasiques par arrêt de la langue », les « coprolatiques », « tous les discrédités des mots et du verbe, les parias de la Pensée », « les révolutionnaires véritables qui pensent que la liberté individuelle est un bien supérieur à celui de n’importe quelle conquête obtenue sur un plan relatif ». C’est au moment où je lève les yeux pour voir toutes les lignes que j’ai pu écrire que je me rends compte que je suis loin d’avoir compris L’ombilic des limbes. Il ne faut plus que ça reste seulement un objet de curiosité. 




« Toi, Uccello, tu apprends à n’être qu’une ligne et l’étage élevé d’un secret. »


[Lettre d’Artaud de 1946, à propos de l’Ombilic des limbes]

« Sur le moment, ils m’ont paru pleins de lézardes, de failles, de platitudes et comme farcis d’avortements spontanés. Mais après vingt ans écoulés, ils m’apparaissent stupéfiants, non de réussite par rapport à moi, mais par rapport à l’inexprimable. C’est ainsi que les œuvres prennent de la bouteille et que, mentant toutes par rapport à l’écrivain, elles constituent par elles-mêmes, une vérité bizarre… Un inexprimable exprimé par des œuvres qui ne sont que des débâcles présentes. »


Extraits de L'Ombilic des limbes :

« Avec moi dieu-le-chien, et sa langue
Qui comme un trait perce la croûte
De la double calotte en voûte
De la terre qui le démange. »



« Mes amis, je ne les ai jamais vus comme moi, la langue pendante, et l’esprit horriblement en arrêt. »


Extraits du Pèse-nerfs :


« Il ne me faudrait qu’un seul mot parfois, un simple petit mot sans importance, pour être grand, pour parler sur le ton des prophètes, un mot témoin, un mot précis, un mot subtil, un mot bien macéré dans mes moelles, sorti de moi, qui se tiendrait à l’extrême bout de mon être. » 


« Une espèce de déperdition constante du niveau normal de la réalité. »


Extrait de L'Art et la Mort :

« L’enfant voit des théories reconnaissables d’ancêtres dans lesquelles il note les origines de toutes les ressemblances connues d’homme à homme. Le monde des apparences gagne et déborde dans l’insensible, dans l’inconnu. Mais l’enténèbrement de la vie arrive et désormais des états pareils ne se retrouvent plus qu’à la faveur d’une lucidité absolument anormale due par exemple aux stupéfiants.
D’où l’immense utilité des toxiques pour libérer, pour surélever l’esprit. Mensonges ou non du point de vue d’un réel dont on a vu le peu de cas qu’on pouvait en faire, le réel n’étant qu’une des faces les plus transitoires et les moins reconnaissables de l’infinie réalité, le réel s’égalant à la matière et pourrissant avec elle, les toxiques regagnent du point de vue de l’esprit leur dignité supérieure qui en fait les auxiliaires les plus proches et les plus utiles de la mort. »



Extrait d'Héloïse et Abélard :

« Il a retrouvé le jeu de l’amour.
Mais que de livres entre sa pensée et le rêve !
Que de pertes. Et pendant ce temps, que faisait-il de son cœur ? C’est étonnant qu’il lui en reste, du cœur.
Il est bien là. Il est là comme une médaille vivante, comme un arbuste ossifié de métal.
Le voilà bien, le nœud principal. »



Textes de la période surréaliste :

« Oui, voici maintenant le seul usage auquel puisse servir désormais le langage, un moyen de folie, d’élimination de la pensée, de rupture, le dédale des déraisons, et non pas un DICTIONNAIRE où tels cuistres des environs de la Seine canalisent leurs rétrécissements spirituels. »


« Je ne sens la vie qu’avec un retard qui me la rend désespérément virtuelle. »


« Vitres de son où virent les astres,
Verres où cuisent les cerveaux,
Le ciel fourmillant d’impudeurs
Dévore la nudité des astres.

Un lait bizarre et véhément
Fourmille au fond du firmament ;
Un escargot monte et dérange
La placidité des nuages.

Délices et rages, le ciel entier
Lance sur nous comme un nuage
Un tourbillon d’ailes sauvages
Torrentielles d’obscénités. »
VITRES DE SON



Citation :
« A. Qu’est-ce qui vous dégoûte le plus dans l’amour ?
B. C’est vous, cher ami, et c’est moi. »

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