dimanche 22 novembre 2015

Le traumatisme de la naissance –Etude psychanalytique (1924) (1924) d'Otto Rank






Otto Rank, fidèle disciple de Sigmund Freud, considéré jusque-là comme sa relève la plus prometteuse, commet sa première œuvre de sape psychanalytique avec son Traumatisme de la naissance. Non pas qu’il se mit Freud sur le dos, comme ce fut le cas de Carl Gustav Jung, mais il suscita des critiques violentes d’autres fidèles disciples qui, prêts à tout pour fayoter, l’entraînèrent à amorcer sa rupture avec le mouvement psychanalytique. Si on retrace la genèse de cette idée du traumatisme de naissance, on apprendra pourtant qu’elle n’est pas étrangère à Freud. En effet, dans une note de la seconde édition de la Science des Rêves publiée en 1909, celui-ci écrivit que « l’acte de la naissance est la première expérience de l’anxiété et aussi la source et le prototype de l’affect d’anxiété ». Mais ce qui n’était pour lui qu’une idée comme une autre, lancée peut-être à la manière d’une hypothèse, devient chez Otto Rank le point de départ de toute réflexion. 


La notion de traumatisme a également été évoquée chez Freud en tant qu’ « état où les efforts du principe de plaisir échouent ». Le danger est moins représenté par la blessure en elle-même que par la modification qu’elle est capable de provoquer dans la vie psychique. Pour Otto Rank, le traumatisme de la naissance n’est pas le seul à imprimer sa trace dans la vie psychique du jeune enfant. Lui succèdent également le traumatisme du sevrage et le traumatisme génital de la castration, moins violents et durables mais devant tout de même trouver leur place dans l’action traumatique. 


Le traumatisme se définit donc comme un état de choc, une rupture fondamentale qui éjecte l’individu hors d’un état d’équilibre voire de confort. Dans notre cas, il s’agit de l’état fœtal de la vie intra-utérine. Pas de sensation de faim, de soif ni de froid, une fusion inconditionnelle avec la mère, pas de gravité à subir ni de chocs extérieurs violents : ainsi se déroule la vie intra-utérine, dans la majorité des cas. Une fois posé sur terre, comment ne pas regretter cette éviction? La vie de chaque individu n’aurait pas d’autre objectif que celui de retrouver ce paradis perdu et tout plaisir tendrait à la reproduction du plaisir primitif, en rapport avec la vie intra-utérine. Le rétablissement de cet état primitif est couronné de succès lorsqu’il s’exprime avec les produits socialement reconnus de l’art, de la vie intellectuelle ou de la vie sexuelle, mais il échoue dans la névrose. 


« Les névroses, sous toutes leurs formes, et les symptômes névrotiques quels qu’ils soient, expriment la tendance à une régression de la phase de l’adaptation sexuelle vers l’état primitif et prénatal et, conséquemment, vers le traumatisme de la naissance dont le souvenir doit, à cette occasion, être surmonté. »


Les idées suicidaires, la dépression, la catatonie et tous les comportements régressifs exprimeraient ainsi une tendance incomprise à retrouver l’état primitif de plaisir. Ils échouent toutefois car ils n’intègrent pas le principe de réalité. Otto Rank reprend la distinction effectuée par Jung entre l’introversion et l’extraversion et suggère que la névrose introvertie résulte d’un traumatisme de la naissance qui n’a pas été suffisamment puissant. Le choc originel aurait donc une utilité ? Il semblerait que oui et l’impression de l’angoisse primordiale, en éteignant le souvenir de l’état voluptueux antérieur, s’opposerait ainsi au retour, nous permettant de vivre, de prendre des risques, de faire des choix, de nous engager dans de nouvelles situations, d’aller de l’avant même si notre inconscient nous suggère qu’en retournant sur nos pas, nous aurons toutes nos chances de rétablir cette fusion idéale que nous recherchons. Finalement, toute l’histoire de l’humanité peut être contenue dans cette ambivalence primordiale du psychique, dans ce « refoulement à double barrière, le traumatisme de la naissance s’opposant au souvenir de la volupté primitive et le souvenir de cette volupté favorisant l’oubli du douloureux traumatisme de la naissance ». 


Otto Rank se distingue fortement de C. G. Jung, qu’il critique à plusieurs reprises dans son livre, en évoluant du particulier vers le collectif et en suggérant que l’histoire du développement de l’humanité résulte de la somme des réponses trouvées par chaque individu pour surmonter cette ambivalence consécutive au traumatisme de la naissance. L’art, le symbolisme, la mythologie, la religion et la culture ne descendent pas vers chacun d’entre nous pour insuffler à notre vie psychique de nouvelles énergies, c’est nous qui nous élevons à la hauteur de ces œuvres pour résoudre notre traumatisme initial. Fort d’une très riche culture, Otto Rank dissèque une quantité impressionnante de ces productions pour révéler leur attachement au choc originel. La légende d’Œdipe ? la réponse concrète à la question des origines effectuée par un retour réel dans le corps de la mère. La structure patriarcale de la plupart de nos sociétés ? une conséquence du refoulement primitif et de l’angoisse éprouvée devant la mère. Les sacrifices religieux ? un don offert au sacrifié pour qu’il retourne dans le sein de sa mère. Les mythes relatifs à la création du monde ? une conception gnoséologique de l’opposition entre le moi et le non-moi, qui constitue la première reconnaissance consciente de la séparation d’avec la mère. Les spéculations philosophiques ? des liasses de pages écrites en vain pour résoudre le problème primitif de l’identité qui se rattache, en dernière analyse, aux liens physiologiques entre l’enfant et la mère. L’aspiration à l’héroïsme ? le déploiement de forces prodigieuses amenées à compenser un traumatisme de la naissance particulièrement intense. La prolixité de la vie culturelle grecque ? consécutive à la répétition du traumatisme de naissance vécue à travers la migration dorienne qui leur fut imposée. L’art ? une représentation et négation de la réalité qui se rapproche du jeu enfantin, dont l’objectif est de rabaisser la valeur et la signification du traumatisme primitif en le traitant comme une chose dépourvue de sérieux. L’humour ? la victoire la plus complète que le moi remporte sur la partie refoulée de sa vie psychique. 


Que tout puisse être expliqué par l’hypothèse du traumatisme de naissance ne signifie pas qu’Otto Rank ait absolument raison et ses spéculations n’auraient aucun intérêt si elles ne trouvaient pas leur utilité dans la psychothérapie. Mais Otto Rank lui trouve une application apte à renouveler le processus de l’analyse : « Il n’est nullement nécessaire de se livrer […] à la recherche analytique, pénible et ennuyeuse, du « traumatisme pathogène » : il suffit de reconnaître dans la reproduction le traumatisme spécifique de la naissance et de montrer au moi adulte du patient qu’l ne s’agit là que d’une fixation infantile ». C’est à cause de cette observation qu’Otto Rank fut vilipendé par les psychanalystes qui lui reprochèrent de vouloir raccourcir la durée des cures pour s’adapter au rythme accéléré de la vie moderne. Pour Otto Rank, il s’agissait surtout d’abréger la partie de cache-cache qui se joue à chaque fois entre le moi et l’inconscient d’un individu pour se concentrer sur le changement d’attitude qui doit s’opérer entre eux. Ce changement doit entraîner une réorientation de la libido. En la transformant en un besoin d’adaptation, il faut réussir « à éliminer l’obsession qui pousse le malade à répéter (à reproduire) le traumatisme initial, c’est-à-dire la situation primitive ». 


Si Otto Rank se fit éjecter des rangs de la psychanalyse, encore balbutiante et conservatrice en 1924, sa postérité ne fut toutefois pas négligeable. Le Traumatisme de la naissance fut en effet la première œuvre qui donna une telle importance aux relations avec la mère et nous lui devons toute une recherche ultérieure dans le développement de la théorie psychanalytique de la relation mère-enfant, aussi décevante ou fructueuse qu’elle put se révéler. Otto Rank orienta également la cure vers ses aspects les plus dynamiques et contribua à lui ouvrir le secteur des psychoses. Pas négligeable.





Antonio Turok



La reproduction névrotique :

« Certaines analyses laissent l’impression très nette que le « choix » ultérieur de la forme de la névrose est déterminé d’une façon tout à fait décisive par l’acte de la naissance, par les points qui ont subi d’une façon toute particulière les atteintes du traumatisme et par la réaction de l’individu à ces atteintes. » 


La compensation héroïque :

« La mort, interprétée à la lumière de la tendance au retour, se révèle comme une réaction passionnément désirée au traumatisme de la naissance. » 


L'idéalisation artistique :

« L’art, à la fois représentation et négation de la réalité, se rapproche du jeu enfantin dont nous savons déjà qu’il vise à rabaisser la valeur et la signification du traumatisme primitif en le traitant dans sa conscience comme une chose dépourvue de sérieux. Cela nous permet également de comprendre l’humour qui constitue la victoire la plus complète que le moi remporte sur la partie refoulée de sa vie psychique, à la faveur d’une attitude particulière qu’il adopte à l’égard de son propre inconscient. » 


L'angoisse consécutive à la naissance nous donne la force de vivre en nous ôtant l'envie de retourner à l'état foetal d'inanition :

« L’impression de l’angoisse primordiale, perçue et psychiquement fixée, éteint le souvenir de l’état voluptueux antécédent et s’oppose à cette tendance au retour qui nous ôterait la faculté de vivre, ainsi que le prouve celui qui, ayant eu le « courage » du suicide, a su franchir par régression cette barrière formée par l’angoisse. »


« Toutes les fois que, soit dans le sommeil (rêve), soit à l’état de veille (rêverie inconsciente), on tend à se rapprocher de cette limite [de la séparation avec l’objet primitif], on éprouve de l’angoisse, et c’est ce qui explique à la fois le caractère, inconsciemment voluptueux et consciemment pénible, de tous les symptômes névrotiques. » 


Hypothèse dans l'action thérapeutique :

« Le névrosé ne diffère de l’homme civilisé normal que par le fait qu’il s’est attardé un peu en arrière, à la phase du traumatisme de la naissance, et tout ce qu’on peut demander au traitement, c’est de lui faire franchir cette phase, de l’élever au niveau de l’humanité moyenne qui, sous beaucoup de rapports, est encore elle-même dans l’enfance. » 

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