jeudi 8 octobre 2015

L’expérience religieuse – essai de psychologie descriptive (1906) de William James





Pourrait-on être religieux et ne pas croire en Dieu ? La question ne semble pas impertinente après la lecture de cet « essai de psychologie descriptive » publié par William James en 1906 sous le titre de L’expérience religieuse. Je n’ai pas le souvenir d’avoir rencontré la moindre référence à Dieu dans ces développements, ou peut-être de manière si naturelle qu’on ne se sent pas obligé de lire le manuel du parfait petit athée pour comprendre que se référer à la religion ne signifie pas forcément appartenir dogmatiquement à une confession. Il peut s’agir simplement d’un convenance à laquelle on se réfère pour désigner une expérience dont la caractéristique, peut-être, est d’être aussi riche en variations qu’il existe d’âmes pour la connaître. Le mot de religion est usé seulement pour ceux qui ne veulent pas admettre cette diversité. 


La mode des éprouvettes, du positivisme et du matérialisme bat son plein. William James en est un peu imprégné, sans tomber toutefois dans la servilité. S’il aborde le phénomène religieux du point de vue de l’expérience individuelle, rattachant l’expérience religieuse à des expériences de la matière, il valorise surtout les découvertes récentes de la psychologie. Et dans ce domaine, on ne peut jamais vraiment être sûr de quoi que ce soit… 


William James a amassé pléthore de données mortes et vivantes qu’il extrait de témoignages littéraires ou religieux ou de cas psychologiques contemporains et qu’il répertorie ensuite dans les catégories d’expériences religieuses mises à jour par ses soins. L’expérience religieuse est ainsi abordée dans ses rapports à la névrose pour remarquer, plus généralement, ce qui la rattache à la vie psychologique de tout individu. William James ne délaisse cependant pas l’importance des faits et l’originalité de sa pensée se trouve dans le caractère performatif qu’il attribue au monde de l’invisible. 


« Ma vie subconsciente toute entière, mes impulsions, croyances, aspirations, ont lentement préparé l’intuition qui affleure aujourd’hui au niveau de ma conscience et qui est plus vraie –quelque chose en moi me l’assure- que les plus beaux raisonnements élevés contre elle. »


Parmi les différents types de caractères religieux, il remarque l’optimiste religieux (Saint François d’Assise, Rousseau, Diderot ou Bernardin de Saint-Pierre sont admis dans cette heureuse catégorie), les âmes douloureuses (Goethe, Tolstoï, John Bunyan, Henry Alline) et la volonté partagée (incohérente) qui retrouve parfois son unité (Saint Augustin). La conversion est un fait qui transforme parfois une âme en une autre ou qui l’autorise à accomplir un cheminement qui durera tout au long de sa carrière d’existence. A l’époque où l’invention du concept de vie subliminale est récente, William James s’en empare hardiment pour expliquer le phénomène de conversion religieuse qui aurait pour condition, selon lui, une vie subliminale intense. De toutes ces considérations, William James chemine doucement mais sûrement vers la reconnaissance de la psychothérapie (qu’il appelle alors mind-cure) en tant que forme de religion nouvelle. Il considère en effet que la psychothérapie creuse l’âme sans limiter son forage par la menace du jugement moral. Le mal ne serait plus qu’un phénomène empirique qu’un autre niveau de conscience pourrait parfaitement justifier. 


« Pour qu’une idée pénètre en nous par suggestion, il faut qu’elle se présente sous la forme d’une révélation. La mind-cure, en prêchant son évangile nouveau, c’est-à-dire l’optimisme à tout prix, la parfaite santé de l’âme, et partant celle du corps, a touché des cœurs que le christianisme traditionnel n’avait pas su toucher. »


Ce n’est pas une idée réductrice ! William James estime que la mind-cure peut s’inspirer des phénomènes de la vie religieuse mais qu’elle ne peut toutefois pas s’y substituer entièrement. L’expérience religieuse en soi a une valeur que les temps modernes dénigrent. Il s’agit donc de se soumettre aux exigences les plus basses de l’époque pour souligner la légitimité intemporelle du phénomène. Et puisqu’on a déjà assez causé des valeurs supposées de ses origines sans jamais rien résoudre, William James renverse la situation et décide de prouver la légitimité du phénomène religieux en examinant ses fruits : la sainteté (accompagnée de sa critique), le mysticisme, la spéculation théologique et la religion pratique. La religion engendre parfois des phénomènes extrêmes qui mettent en danger la vie de l’individu voire de masses entières, mais peut-on reprocher à la religion d’être un leurre si on lui reproche en même temps des effets réels ? En rattachant les manifestations religieuses à des origines biologiques (psychologiques), William James prend la science à son propre piège : elle espérait dépasser les phénomènes irrationnels en expliquant tout par une conjonction de molécules mais avec William James, les configurations organiques se retrouvent enfin être la cause des phénomènes irrationnels de toute nature. Un homme ne devient donc pas fou ou dangereux à cause de la religion : il l’était déjà fondamentalement et se serait servi de n’importe quoi d’autre, trouvé à portée de main, pour exacerber ses penchants latents. En revanche, la religion peut pousser l’individu à se dépasser et à amplifier la joie de son âme et il serait difficile de parvenir à des résultats parfois aussi impressionnants si nous ne nous étions pas mis d’accord sur certaines valeurs communes qui caractérisent la plupart des manifestations religieuses. Que serait une religion qui offre la joie à l’individu lorsque celle-ci ne se rattache qu’à des croyances ou des cultes strictement personnels ? La transcendance a bien plus de chance de se réaliser lorsque l’individu rattache ses croyances personnelles au fond d’un culte et d’une histoire partagés. 


William James, bien scientifiquement et tranquillement, nous livre un superbe essai qui explore l’âme dans ses penchants les plus irrationnels. Tout philosophe y trouvera du grain à moudre, tout scientifique y apprendra l’humilité, tout individu touché de près ou de loin par l’expérience difficilement communicable de la religion y trouvera des compagnons. Ce n’est pourtant pas œuvre de dévot car ici, le dévot sortirait de sa lecture triste à en perdre la foi. Pendant ce temps, l’homme véritablement religieux irradierait. 




Guido Reni, L'Aurore



Comme une explication des dérives extrêmes ?

« Mais quand les autres à leur tour viennent critiquer notre enthousiasme, ne voulant y voir que l’expression de nos dispositions organiques, nous sommes froissés, blessés, car nous savons que nos états de conscience possèdent par eux-mêmes une valeur, comme révélation de la réalité ; et nous voudrions faire taire tout ce matérialisme médical. »


Qu'est-ce que la divinité ?

« On peut appeler divin ce qui est premier dans l’ordre de l’être et de la puissance ; quelque chose qui enveloppe et déborde tout le reste, sans que l’on y puisse échapper ; ce qui est le plus compréhensif et le plus profondément vrai ; la religion d’un homme se confondrait alors avec son attitude à l’égard de ce qu’il considère comme la vérité première. »


« Ma vie subconsciente toute entière, mes impulsions, croyances, aspirations, ont lentement préparé l’intuition qui affleure aujourd’hui au niveau de ma conscience et qui est plus vraie –quelque chose en moi me l’assure- que les plus beaux raisonnements élevés contre elle. »

Conclusion définitive :

« Je ne dis pas […] que la primauté doive appartenir, dans le domaine religieux, à l’inconscient et à l’irrationnel. Je remarque seulement qu’en fait, les choses se passent toujours ainsi. »

1 commentaire:

  1. « William James renverse la situation et décide de prouver la légitimité du phénomène religieux en examinant ses fruits » : il me semble que c’est la position la plus sage pour examiner toute idéologie. Si les fruits sont bons, l’arbre ne peut pas être mauvais…

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