samedi 17 octobre 2015

Humain, trop humain (1878) de Friedrich Nietzsche



Trop humain d’écrire une connerie supplémentaire sur ce bouquin. A l’intérieur : opinions et sentences mêlées de l’homme le mieux schizophréniquement établi du monde, mi-ombre et mi-voyageur, monsieur Nietzsche.


Pour qui le connaît déjà, rien de surprenant dans ce recueil. C’est toujours le même homme qui affirme son besoin d’un surhomme. « Qu’il suffit de peu de plaisir à la plupart pour trouver la vie bonne, que l’homme est modeste ! » Nietzsche a sans doute été tué par son besoin d’une vie pleine et inépuisable. Mais la vie ne lui offre pas souvent l’occasion de se répandre et d’inonder les terres stériles qui l’entourent. Là où il attend le courage d’existences qui s’affirment, joyeuses et sûres d’elles, il ne découvre que des simulacres timides et lâches, qui bafouillent leur veulerie en pervertissant les mots de « pitié » ou d’ « amour ». Important de distinguer la vertu de celui qui ne commet pas le mauvais acte parce qu’il n’en a pas la capacité, de la vertu de celui qui ne commet pas le mauvais acte parce qu’il n’en ressent pas le besoin, bien qu’il en ait la capacité. Dans le premier cas, l’homme vertueux sera triste et déprimé : s’il s’exprime il contaminera ses prochains par la suie de ses pensées. Dans le deuxième cas, l’homme vertueux sera serein et souriant, comme Epicure dont l’opulence se contentait d’ « un petit jardin, des figues, du fromage et, avec cela, trois ou quatre bons amis ». 

L’humanité peut donc se classer –entre autres catégories cliniques- en deux types : ceux qui sont au-deçà de leurs pulsions (qu’ils les assouvissent ou qu’ils se restreignent dans le malheur) et ceux qui les ont dépassées, intégrées, assimilées à leur personne si bien qu’ils en acceptent la puissance, ou qu’ils la regardent déferler de loin, souriant de voir cette fureur ample et puissante, vitale jusqu’aux crocs. 


Les frigides de la vie, ceux qui conspuent Nietzsche de loin, sans l’avoir lu, parce qu’ils savent que ses pensées risqueraient de mettre en branle tout un édifice sécuritaire de convictions, trouveraient pourtant de quoi réviser leurs jugements dans cet opuscule qui brasse plus d’idées que la plupart de ses autres écrits. Qu’il suffise de lire les considérations suivantes pour qu’on élimine définitivement le préjugé selon lequel Nietzsche serait un homme cruel qui rêvait d’empaler l’humanité sur le sommet des clochers :


« Le meilleur moyen de bien commencer chaque journée est : à son réveil, de réfléchir si l’on ne peut pas ce jour-là faire plaisir au moins à un homme. Si cela pouvait être admis pour remplacer l’habitude religieuse de la prière, les autres hommes auraient un avantage à ce changement. »


« Ce n’est pas la lutte des opinions qui a rendu l’histoire si violente, mais bien la lutte de la foi dans les opinions, c’est-à-dire des convictions. Si pourtant tous ceux qui se faisaient de leur conviction une idée si grande, qui lui offraient des sacrifices de toute nature et n’épargnaient à son service ni leur honneur, ni leur vie, avaient consacré seulement la moitié de leur force à rechercher de quel droit ils s’attachaient à cette conviction plutôt qu’à cette autre, par quelle voie ils y étaient arrivés : quel aspect pacifique aurait pris l’histoire de l’humanité ! »


« Chaque fois que l’on utilise et sacrifie l’être humain comme un moyen servant aux fins de la société, c’est toute l’humanité supérieure qui s’en afflige. »


Et pour en finir une bonne fois pour toutes avec son prétendu antisémitisme :


« Tout le problème des Juifs n’existe que dans les limites des États nationaux, en ce sens que là, leur activité et leur intelligence supérieure, le capital d’esprit et de volonté qu’ils ont longuement amassé de génération en génération à l’école du malheur, doit arriver à prédominer généralement dans une mesure qui éveille l’envie et la haine, si bien que dans presque toutes les nations d’à présent — et cela d’autant plus qu’elles se donnent plus des airs de nationalisme — se propage cette impertinence de la presse qui consiste à mener les Juifs à l’abattoir comme les boucs émissaires de tous les maux possibles publics et privés. »


Maintenant, à nous de subir l’examen de conscience…
Sommes-nous gentils par défaut de puissance ou par excès de puissance ? si tu sens la vie qui bouillonne en toi…on pourrait crever des mondes avec ce Nietzsche.




Moritz von Schwind


Nietzsche parle d'Humain, trop humain :

« Humain, trop humain est le monument commémoratif d’une crise. Je l’ai intitulé : un livre pour les esprits libres, et presque chacune de ses phrases exprime une victoire ; en l’écrivant je me suis débarrassé de tout ce qu’il y avait en moi d’étranger à ma vraie nature. Tout idéalisme m’est étranger. Le titre de mon livre veut dire ceci : « Là où vous voyez des choses idéales, moi je vois — des choses humaines, hélas ! trop humaines ! » 


Préface :

« Notre vocation nous maîtrise, même quand nous ne la connaissons pas encore : c'est l'avenir qui dicte sa règle à notre présent. » 



La morale considérée comme une autonomie de l'homme :

« Le soldat souhaite de tomber sur le champ de bataille pour sa patrie victorieuse : car dans le triomphe de la patrie, il trouve le triomphe de son vœu suprême. La mère donne à l’enfant ce qu’elle-même se refuse, le sommeil, la meilleure nourriture, dans certaines circonstances sa santé, sa fortune. — Mais tout cela, sont-ce des états d’âme altruistes ? Ces actes de moralité sont-ils des miracles, parce que, suivant l’expression de Schopenhauer, ils sont « impossibles et cependant réels » ? N’est-il pas clair que, dans ces quatre cas, l’homme a plus d’amour pour quelque chose de soi, une idée, un désir, une créature, que pour quelque autre chose de soi, que par conséquent il sectionne son être et fait d’une partie un sacrifice à l’autre ? » 


Erreurs du passif et de l'actif (pour une éthique du méchant ?) :

« Lorsque le riche prend au pauvre un bien qui lui appartient (par exemple un prince qui enlève au plébéien sa maîtresse), il se produit une erreur chez le pauvre ; il pense que l’autre doit être bien abominable, pour lui prendre le peu qu’il possède. Mais l’autre est loin d’avoir un sentiment si profond d’un seul bien il ne peut donc pas se mettre comme il faut dans l’âme du pauvre et ne lui fait pas autant de tort que l’autre ne croit. Tous deux ont l’un de l’autre une idée fausse. L’injustice du puissant, qui révolte le plus dans l’histoire, n’est pas à beaucoup près aussi grande qu’elle paraît. Rien que le sentiment héréditaire d’être un être supérieur, aux droits supérieurs, donne assez de calme et laisse la conscience en repos ; nous-mêmes, tant que nous sommes, quand la différence entre nous et d’autres êtres est fort grande, nous n’avons plus aucun sentiment d’injustice et nous tuons une mouche, par exemple, sans remords. » 


Livres qui enseignent à danser (Nietzsche entre absolument dans cette catégorie) :

« Il y a des écrivains qui, parce qu’ils représentent l’impossible comme possible et parlent de ce qui est moral et génial comme si l’un et l’autre n’étaient qu’une fantaisie, un caprice, provoquent un sentiment de liberté joyeuse, comme si l’homme se posait sur la pointe des pieds et, par une joie intérieure, était absolument obligé de danser. » 


Confiance et confidence :

« Celui qui cherche de propos délibéré à pénétrer dans la confidence d’une autre personne n’est ordinairement pas certain de posséder sa confiance. Celui qui est certain de la confiance attache peu de prix à la confidence. » 


Valeur des livres sincères :

« Devant un livre on se laisse aller, si fort que l’on se retienne devant les gens. » 


Dans la séparation :

« Ce n’est pas dans la manière dont une âme se rapproche de l’autre, mais à sa façon de s’en éloigner que je reconnais son affinité et parenté avec elle. » 


Danger qui guette les abstinents :

« Il faut se garder de fonder sa vie sur une base d’appétits trop étroite ; car, à s’abstenir des joies que comportent situations, honneurs, corps constitués, voluptés, commodités, arts, un jour peut venir où l’on s’aperçoit qu’au lieu de la sagesse, c’est le dégoût de vivre que l’on s’est donné pour voisin par ce renoncement. » 


Entre amis :

« II est beau de se taire ensemble,
Plus beau de rire ensemble, —
Sous la tenture d’un ciel de soie,
Adossés contre la mousse du hêtre,
De rire affectueusement avec des amis d’un rire clair
Et de se montrer des dents blanches.

Si je fais bien, nous nous tairons ;
Si je fais mal, — nous nous rirons,
Et de plus en plus mal ferons,
Plus mal ferons, plus mal rirons,
Tant que nous descendions à la fosse. » 

2 commentaires:

  1. On en revient toujours à Nietzsche ! « Humain trop humain » est une étape décisive dans le parcours de Nietzsche, c’est le livre de la rupture avec Wagner. Maintenant, Nietzsche a écrit tellement de choses, parfois contradictoires, qu’il est difficile d’en fixer une image vraiment définitive. En tout cas il avait un vrai don de poète, comme on peut le voir aussi dans le « Zarathoustra ».

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    1. Pas d'image définitive, le bon prétexte pour y revenir toujours...

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