mardi 15 septembre 2015

Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère… (1973) dirigé par Michel Foucault





Agé de vingt ans et des poussières, Pierre Rivière est poursuivi par la justice après avoir tué sa mère, sa sœur et son frère. Après avoir commis ce meurtre, il s’enfuit et vagabonde pendant un mois dans les forêts alentours. Lorsqu’on le retrouve, il invoque tout d’abord la raison divine pour justifier son meurtre, puis reconnaît qu’il voulait seulement venger son père, victime selon lui d’humiliations répétées de la part de sa mère. Le meurtre de la petite sœur et du petit frère est justifié quant à lui par l’attachement de ces derniers à leur mère. 


Michel Foucault, auteur d’une « Histoire de la folie », à l’occasion de son entreprise critique des institutions, a déterré un rapport complet autour de cette affaire qui s’est déroulée dans la campagne française des années 1865. L a première partie du livre est factuelle et nous expose sans commentaire les documents de l’arrestation, de l’instruction, des consultations médico-légales, du procès et du mémoire. 


La deuxième partie réunit plusieurs intellectuels contemporains de Foucault autour d’un commentaire qu’ils souhaitent neutre de l’affaire. Ils ne se laissent pas prendre au piège qu’ils dénoncent et ne cherchent pas à analyser le comportement de Pierre Rivière d’un point de vue psychiatrique ou psychanalytique. Ce qui les intéresse, c’est d’observer les rapports entre la psychiatrie et la justice pénale, de se poser la question de la formation et du jeu d’un savoir dans ses rapports avec les institutions, de déchiffrer les relations de pouvoir, de domination et de lutte à l’intérieur desquelles les discours sont produits. Cette analyse n’est pas exempte de défauts : on fout la paix à l’individu pour questionner le collectif, on dénonce la violence qu’inflige l’interprétation psychanalytique à l’individu pour la reproduire sur le collectif, bref, on passe d’un coupable à un autre, comme si on reconnaissait que l’individu est la conscience éveillée qui manifeste parfois, sans le savoir, les dérèglements d’une société et de ses institutions. 


Il ne faut sans doute pas se soumettre absolument aux interprétations psychiatriques, et les observations critiques des intellectuels dans ce livre sont du même ressort, même si elles cherchent à prendre du recul et à se montrer critique vis-à-vis de leur propre discours. Malgré les défauts inévitables qui apparaissent dès lors que quelqu’un produit un discours, ce livre offre cependant le témoignage rare et brut d’un assassin. Aurait-on permis à cet homme de s’exprimer et, le cas échéant, aurait-on gardé son témoignage en mémoire avant le 19e siècle ? Plus encore, au-delà du fait anecdotique, Michel Foucault nous invite à observer les jeux entre la justice et la psychiatrie au 19e siècle, se construisant mutuellement entre rejet et complicité. Ce croisement inédit augmenterait selon lui considérablement le risque de réalisation de son plus grand cauchemar, à savoir l’emprise toujours croissante des institutions sur la liberté présumée de l’être humain.




John Bauer

Présentation de Michel Foucault :

« Nous voulions étudier l'histoire des rapports entre psychiatrie et justice pénale. Chemin faisant, nous avons rencontré l'affaire Rivière.
Elle était relatée dans les Annales d'hygiène publique et de médecine légale de 1836. Comme tous les autres dossiers publiés par cette revue, celui-ci comportait un résumé des faits et des expertises médico-légales. Pourtant, il présentait un certain nombre d'éléments remarquables. »



Extrait de l'instruction pénale :

« D : On dit même que vous passiez des heures entières à contempler les victimes de votre cruauté et à épier en riant leur douleur ?
R : Il est vrai que je m’amusais à cela ; il est possible que j’aie ri, mais je n’avais pourtant pas un bien grand plaisir. »



Extraits du mémoire de Pierre Rivière :

« A cette epoque et avant j’étais devoré des idées de grandeurs et d’immortalité, je m’estimai bien plus que les autres, et j’ai eu honte de le dire jusque ici, je pensais que je me eleverais au dessus de mon état. »

« Je voyais pourtant bien comme le monde me regardait, la plupart se moquaient de moi. Je m’apliquai un voir la maniére de m’y prendre pour faire cesser cela et vivre en société, mais j’en avais pas le tac, je ne pouvez trouver les paroles qu’il fallait dire, et je ne pouvais avoir un air sociable avec les jeunes gens de mon âge […]. Voyant que je ne pouvais reussir à ces choses je m’en consolai. Et je meprisai dans moi ceux qui me meprisaient. »

« J’ai été plusieurs fois me promener sans aucune compagnie dans les assemblées et les marchés. J’avais toujours les idées de m’instruire et de m’elever. »



Dans les notes de fin d'ouvrage, Michel Foucault fait intervenir d'autres contributeurs.
Jean-Pierre Peter et Jeanne Favret considèrent que le cas de Pierre Rivière s'applique à la constatation suivante :

« Certains […] tuent et acceptent de mourir pour que, dans l’immobilité mortelle, quelque chose arrive, se mette à vivre, à bouger, à questionner, à déranger. »

Or, l'institution aurait refusé d'entendre Pierre Rivière car il fut finalement gracié. Son discours aurait été disqualifié car on a reconnu Pierre Rivière irresponsable à cause de sa folie. 


Réflexion de Robert Castel sur les nouveaux rapport entre médecine et justice :

« On saisit ici comment un acte devient pathologique en fonction d’un progrès du savoir psychiatrique. Désormais la médecine mentale dispose d’une nouvelle catégorie, la monomanie, pour interpréter un nouveau pan de comportement qui lui échappait et devait être abandonné à la justice. »

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