jeudi 10 septembre 2015

Le Crépuscule des pensées (1938) d'Emil Michel Cioran





Avec le temps, ce que Cioran m’a appris d’essentiel c’est que la concision est plus efficace que les développements infinis. On peut essayer de convaincre quelqu’un en lui balançant à la face un long pavé de mots ; s’il n’est pas prêt à comprendre, dix phrases seront aussi peu efficaces qu’une seule, si elles ne le sont pas moins. 


Je pourrais m’en tenir là dans mon commentaire de ce Crépuscule des pensées mais si je ne le fais pas, c’est parce que tout ce qui déborde le sens relève du jeu et du plaisir. Chez Cioran, on trouve aussi le rythme (pas aussi relevé cependant que dans ses textes les plus fulgurants : Syllogismes de l’amertume ou De l’inconvénient d’être né) et un malaise né de l’union entre Eros le vénéneux et Thanatos l’enrôleur.  


Ainsi Cioran se définit-il comme un nouveau Job, et on l’entend se plaindre et lever le poing vers Dieu non parce que celui-ci a détruit ses possessions et lui a infligé la lèpre, mais parce qu’il a forcé la chair de l’homme à se montrer lucide alors qu’il aurait préféré conserver son insipide insouciance.  




Le ballon de Pierre Puvis de Chavanne


« Notre manière de concevoir les choses dépend de tant de conditions extérieures qu’on pourrait écrire la géographie de chaque pensée. »


Détruit la philo - vénère la fièvre :

« La médiocrité de la philosophie s’explique par le fait qu’on ne peut réfléchir qu’à basse température. Lorsqu’on maîtrise sa fièvre, on range les pensées comme des marionnettes, on tire les idées par le fil et le public ne se refuse pas à l’illusion. Mais quand le regard sur soi-même est incendie ou naufrage, quand le paysage intérieur montre la somptueuse destruction des flammes dansant sur l’horizon des mers –alors s’échappent des pensées qui sont comme des colonnes tourmentées par « l’épilepsie » u feu intérieur. »


Détruit la cohérence - vénère l'inconstance :

« Combien de temps « dure » pour un homme une vérité ? Pas plus qu’une paire de bottes. Il n’y a que les mendiants qui n’en changent jamais. »


Détruit l'aveuglement - vénère le détail :

« Chaque fois qu’on sourit, n’est-ce pas comme une dernière rencontre, le sourire n’est-il pas le testament parfumé de l’individu ? »


Détruit la subordination - vénère la mégalomanie :

« Si tu en sens le besoin, crache vers les astres, tu seras plus proche de leur grandeur qu’en les contemplant avec bienséance et dignité. »


Détruit la réalité - vénère l'imaginaire :

« Certains êtres vivent si intensément en nous, que leur existence extérieure devient superflue, et qu’une nouvelle rencontre avec eux serait une surprise pénible. Vivre est indécent de la part de celui qu’on a adoré. Il doit expier irrévocablement le poids que l’autre avait pris en charge, en le vivant. »


Détruit le mépris - vénère l'insolite :

« Qu’il est étrange de se promener parmi des femmes et des passants, en se demandant si cela vaut la peine, ou non, d’être Dieu ! Ruminant l’illusion de son éternité, l’on se dit : « Au-delà de mes limites, serais-je encore maître de moi-même ? » -Et des passantes susurrent : « Moi je préfère Crêpe de Chine ». »


Détruit tout - vénère le reste :

« Il est des gens si bêtes que si une idée apparaissait à la surface de leur cerveau, elle se suiciderait, terrifiée de solitude. »


« Une pensée doit être étrange comme la ruine d’un sourire. »

1 commentaire:

  1. Ce n’est pas le premier article que vous consacrez à Cioran. Cette fois vous avez fait concis en effet, mais pour parler de Cioran c’est peut-être plus adapté. Je n’ai pas lu « Le Crépuscule des pensées », mais par les extraits que vous citez on reconnaît parfaitement le style de Cioran, ce mélange de blasphème, de provocation et de limpidité. Cioran est un grand démolisseur, mais il rend joyeux, on ne sait trop comment, par la magie du style en grande partie, et d’une personnalité assez hors du commun…

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