lundi 28 septembre 2015

Journal en miettes (1967) d'Eugène Ionesco






Flaubert, pas trop con, avait écrit : « Il ne faut pas toucher aux idoles : la dorure nous en reste aux doigts ». Il faut parfois écouter les vieux, ils n’ont pas tort. Si j’avais su, je ne me serais pas mise à courir comme une dératée et langue pendante derrière mon idole littéraire de jeunesse, après avoir reçu l’œuvre théâtrale d’Ionesco comme la révélation d’une obsession partagée de l’absurde et de tous ces trucs qui ne servent à rien, mais qui constituent une vie. Mais non, je me suis procurée son Journal en miettes comme j’aurais braqué la porte d’entrée de son bureau pour fouiller dans son tiroir et en extraire les petits mots dégueulasses qu’il s’écrivait à lui-même. Immense duperie : en fait de journal, une justification baveuse. Ses pages sentent le chiqué passées les trois premières minutes de lecture.


On subit d’entrée de jeu ses souvenirs d’enfance gratinés d’une fausse mélancolie -on les appellerait « Les malheurs d’Eugène ». Suivent ensuite quelques réflexions sur la littérature et des auteurs par-ci par-là, des notes et morceaux retirés sur la pièce « Le roi se meurt » (peut-être la meilleure section de ce journal), un genre d’essai sans direction ni profondeur sur Freud, Jung et la psychanalyse en général, et puis beaucoup de rêves, pratiquement plus que de ça vers la fin. Des rêves bruts, sans perspective ni densité. Or, nous savons tous très bien, pour avoir voulu peut-être partager nos rêves avec quelques proches qu’on pensait pourtant passionnés par notre vie intérieure, que ceux-ci ne suscitent l’intérêt de personne d’autre que le rêveur. De toute façon, les rêves décrits par Ionesco semblent étrangement trop précis pour être authentiques. Souhaitait-il donner une version littéraire des toiles de Dali ? 


Heureusement, Ionesco sait parfois être plus sincère et se dévoile sans gloriole. On découvre par exemple que son obsession pour l’absurde n’est sans doute pas étrangère à l’orientation qu’a prise sa vie vers la littérature, par un hasard totalement fortuit, suite au succès de petites pièces écrites sans vraiment y penser, comme d’autres font leurs mots croisés ou promènent bébé au parc. 


« Je me dis depuis pas mal de temps que je devrais tout de même commencer à écrire mon œuvre, la vraie. Au fond, le théâtre n’est pas ma vocation véritable. Ayant écrit une pièce de théâtre, après avoir écrit d’autres sortes de choses, j’ai eu envie d’en écrire une seconde, puis ayant réussi à intéresser plusieurs personnes à cette seconde pièce, je me suis mis à en faire une troisième. Par la suite, réussissant à gagner ma vie avec la quatrième ou la cinquième pièce, j’ai continué bien sûr à en faire d’autres, à ne plus faire que cela. »


On découvre également un Ionesco beaucoup moins mature que dans ses pièces de théâtre, travaillé à mort, comme n’importe quel vieux qui réaliserait, mais un peu trop tard, que la vie pose aux vivants des questions essentielles. Doit-nous encaisser notre déception ou supposer qu’Ionesco cachait un fond de schizophrénie ? Lui qui semblait s’être répondu à travers ses pièces ne serait-il en fait qu’un type qui écrit sans se comprendre ? Ce n’est pas gentil mais de toute façon, ce n’est pas moi qui le dis. Ionesco lui-même en a marre de la littérature et de l’apitoiement de l’auto-analyse littéraire.


« Le verbe est devenu du verbiage. Tout le monde a son mot à dire.
Le mot ne montre plus. Le mot bavarde. Le mot est littéraire. Le mot est une fuite. Le mot empêche le silence de parler. Le mot assourdit. Au lieu d'être action, il vous console comme il peut de ne pas agir. »



C’est pour cela qu’il parle tout le temps de psychanalyse, devinant que cette discipline, à l’opposé de la littérature, permet une exploration décisive du cœur pour s’instruire de sa voie personnelle, alors que la littérature explore le cœur et ne crache que des rebuts stériles, conduit à la torture de soi-même et au désespoir. Mais, et c’est là où je voulais en venir, Eugène Ionesco m’agace : il nous balance son Journal en miettes comme une trituration personnelle, dédiée à soi et pour soi, alors qu’elle apparaît comme un genre de travail d’écolier qui attend une bonne note. Et de nous citer tel grand mec de la psychanalyse, telle philosophie orientale, tel Absolu supersonique, alors qu’il reste éperdument empaffé de ses malheurs, trop ravi d’avoir de la littérature à faire plutôt que rien. Et pourtant, il déteste cette littérature ! Mais parce qu’il ne sait rien faire d’autre et qu’il sait pourtant qu’autre chose l’attend, pris au piège de son théâtre, englué là-dedans à mort, il n’arrive à rien de plus. Et mieux il le constate, plus il s’empâte. J’ai touché à l’idole et il n’en reste plus grand-chose. Honte à moi mais si je me permets de critiquer Ionesco aussi injustement, c’est parce que j’ai vénéré ses textes dramatiques. Ici, il se présente comme une sous-merde décevante, n’arrivant pas à cracher une phrase qui arriverait à la hauteur de la réplique la plus minable de la Cantatrice Chauve. Sachant cela, je relirais peut-être ses pièces avec un émerveillement renouvelé, ne croyant pas exagérer lorsque je ponctuerais chaque scène par le balbutiement du miracle.




Emil Holarek


Naissance d'une vocation :

« Je me dis depuis pas mal de temps que je devrais tout de même commencer à écrire mon œuvre, la vraie. Au fond, le théâtre n’est pas ma vocation véritable. Ayant écrit une pièce de théâtre, après avoir écrit d’autres sortes de choses, j’ai eu envie d’en écrire une seconde, puis ayant réussi à intéresser plusieurs personnes à cette seconde pièce, je me suis mis à en faire une troisième. Par la suite, réussissant à gagner ma vie avec la quatrième ou la cinquième pièce, j’ai continué bien sûr à en faire d’autres, à ne plus faire que cela. » 


Quelques belles réflexions -malheureusement très rares :

« Je suis partagé entre l’amour de moi-même et l’amour de l’autre. C’est cela mon drame, c’est cela mon enfer. Incapable de renoncer à moi en faveur des autres, incapable de renoncer à l’autre en ma faveur. Je devrais me dire, je devrais être convaincu que ni les autres ni moi-même n’avons de l’importance. Aucune importance. J’ai beau me le dire, je ne puis supporter de frustrer les autres de l’amour que je leur dois. » 


« Les douleurs, chagrins, échecs m'ont semblé toujours plus vrais que les réussites ou le plaisir. J'ai toujours essayé de vivre, mais je suis passé à côté de la vie. Je crois que c'est ce que ressentent la plupart des hommes. Je n'ai pas su m'oublier. »


« Cet acharnement à me connaître et à connaître, j’aurais dû l’avoir plus tôt. Si je m’y étais pris à temps, peut-être serais-je arrivé à quelque chose. Au lieu de faire de la littérature. Quel temps perdu, quel gaspillage, je croyais que j’avais tout mon temps. » 


« Il y a, dans la ripaille, une gratuité, une liberté : on ne mange pas pour vivre ; on mange pour que ça craque, pour que ça éclate ; une façon de se tuer. » 

2 commentaires:

  1. Un article assez pessimiste et malheureusement entaché par quelques vulgarités dont il est toujours préférable de s’abstenir. C’est d’autant plus dommage que vous avez parfaitement transcrit vos impressions sur Ionesco, ses doutes et ses limites.

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    1. Merci et désolée, mais l'absurde ne se préoccupe guère des questions de la vulgarité.

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