vendredi 7 août 2015

Totem et tabou (1912) de Sigmund Freud



Partant du postulat que l’enfance est à l’individu ce que le peuple primitif est à notre société, Freud se propose d’analyser la vie des peuples primitifs pour enrichir notre connaissance psychanalytique, sans laisser sur le côté les ethnologues et linguistes qui sauraient également venir enrichir la réflexion. La méthode pourrait paraître moralement incorrecte car elle porte à croire que Freud établit un jugement de valeur entre société primitive et société moderne. La lecture de l’ouvrage nous apprend cependant que Freud n’assigne absolument aucune valeur à chacun des états de la société, se contentant de reconnaître que trois systèmes se succèdent, celui de l’animisme, celui de la religion et celui de la science, chacun accordant une place décroissante à l’homme au profit de l’entité supérieure sur laquelle sont projetés les fantasmes ambivalents de l’homme. 


Pour son analyse, Freud part du postulat que les peuples sauvages contemporains représentent les peuples primitifs à l’origine des civilisations ultérieures. Il observe alors deux phénomènes principaux : le tabou et le totémisme. 


Le tabou est un mot polynésien qui désigne le sacré. Il s’apparente au « sacer » des anciens Romains et, dans une certaine mesure, à notre « impératif catégorique » issu de Kant. Le tabou semble imposé de l’extérieur et concerne un désir inconscient et puissant. Sa violation remet en cause l’équilibre du clan. Il faut alors procéder à un acte d’expiation dont la nature serait identique à celle du désir normalement écarté.


Le totem est un objet superstitieusement respecté. Le totémisme est une pratique religieuse et sociale qui implique le respect de l’homme vis-à-vis du totem, et le respect d’un certain nombre d’obligations à l’intérieur du clan rattaché au même totem. Freud se demande si l’exogamie, découlant de la peur de l’inceste, existait déjà avant le totémisme, ou s’il n’en fut qu’une conséquence. 


Le tabou et le totémisme se retrouveraient, sous une forme plus individuelle et nuancée, chez le névrosé obsessionnel. Celui-ci fonctionne en effet sur le mode de la superstition et réalise des actes qui ont valeur d’expiation. Leur origine est inconsciente mais vise certainement à surmonter un désir puissant. 


« Résumons les points sur lesquels porte la ressemblance entre les coutumes tabou et les symptômes de la névrose obsessionnelle. Ces points sont au nombre de quatre : 1° absence de motivation des prohibitions ; 2° leur fixation en vertu d'une nécessité interne ; 3° leur facilité de déplacement et contagiosité des objets prohibés ; 4° existence d'actions et de commandements cérémoniaux découlant des prohibitions. »


La névrose s’éclaircit par comparaison avec la mentalité des peuples primitifs et, à son tour, l’histoire du tabou devient plus claire lorsque Freud tente de la reconstruire en appliquant ses connaissances sur les prohibitions obsessionnelles des névrosés. L’origine du tabou remonterait donc à une privation qu’il s’agit de nommer. Pour Freud, les deux interdits fondamentaux du totémisme –la prohibition de tuer le totem et d’épouser une femme du même totem- renvoient au complexe d’Œdipe. La religion totémique traduirait donc la culpabilité mais aussi la gloire des enfants qui se souviennent du meurtre du père. Ce meurtre peut être aussi bien réel que fantasmé car Freud estime que, dans le système animiste des peuples primitifs, la pensée et la parole ont autant de pouvoirs que les actes réels. 


« Nous savons déjà qu'étant donné leur organisation narcissique, ils attachent à leurs actes psychiques une valeur exagérée. Aussi bien les simples impulsions hostiles à l'égard du père, l'existence du désir imaginaire de le tuer et de le dévorer auraient-elles pu suffire à provoquer la réaction morale qui a créé le totémisme et le tabou. »


On trouve encore une trace de ce tabou et des pratiques totémistes dans le système religieux chrétien. Le péché originel traduirait l’offense envers Dieu le Père, rachetée par le Christ qui mourut sur la Croix. L’Eucharistie découlerait ensuite du processus qui est à la base du repas totémique. Sous quelle forme se manifestera ou se manifeste déjà la résurgence totémique dans le troisième système, celui de la science ? 


Cette analyse démontre encore une fois l’ouverture d’esprit de Freud qui a voulu concilier de nombreuses disciplines afin qu’elles s’enrichissent mutuellement. Bien que l’on puisse contester les conclusions de cet ouvrage par désaccord avec ses axiomes, il faut reconnaître que le rapprochement effectué entre le phénomène obsessionnel de la névrose et les phénomènes religieux et social du totémisme est une idée porteuse et riche en implications.  




Alfred Kubin


Qu'est-ce qu'un totem ?

« D'une façon générale, c'est un animal, comestible, inoffensif ou dangereux et redouté, plus rarement une plante ou une force naturelle (pluie, eau), qui se trouve dans un rapport particulier avec l'ensemble du groupe. Le totem est, en premier lieu, l'ancêtre du groupe ; en deuxième lieu, son esprit protecteur et son bienfaiteur qui envoie des oracles et, alors même qu'il est dangereux pour d'autres, connaît et épargne ses enfants. Ceux qui ont le même totem sont donc soumis à l'obligation sacrée, dont la violation entraîne un châtiment automatique, de ne pas tuer (ou détruire) leur totem, de s’abstenir de manger de sa chair ou d'en jouir autrement. Le caractère totémique est inhérent, non à tel animal particulier ou à tel autre objet particulier (plante ou force naturelle), mais à tous les individus appartenant à l'espèce du totem. De temps à autre sont célébrées des fêtes au cours desquelles les associés du groupe totémique reproduisent ou imitent, par des danses cérémoniales, les mouvements et particularités de leur totem. »


Qu'est-ce que le tabou ?

« "Tabou" est un mot polynésien, dont la traduction présente pour nous des difficultés, parce que nous ne possédons plus la notion qu'il désigne. Il était encore familier aux anciens Romains; leur "sacer" était identique au tabou des polynésiens. »


Le totémisme peut ainsi être défini comme étant le tabou des animaux. Et les névroses des hommes contemporains ne sont peut-être pas si étrangères que ça au totémisme :

« Nous avons une vague idée que le tabou des sauvages de la Polynésie ne nous est pas aussi étranger que nous étions disposés à le croire tout d'abord ; que les prohibitions, édictées par la coutume et par la morale, auxquelles nous obéissons nous-mêmes, se rapprochent, dans leurs traits essentiels, du tabou primitif et que l'explication de la nature propre du tabou pourrait projeter une certaine lumière sur l'obscure origine de notre propre « impératif catégorique ». »


Résumé des points de ressemblance entre les coutumes tabou et les symptômes de la névrose obsessionnelle :

« 1° absence de motivation des prohibitions ; 2° leur fixation en vertu d'une nécessité interne ; 3° leur facilité de déplacement et contagiosité des objets prohibés ; 4° existence d'actions et de commandements cérémoniaux découlant des prohibitions. »


Mais Freud rappelle bien qu'on ne doit pas confondre la névrose avec le tabou, qui est une construction sociale :

« Le totémisme est un système à la fois religieux et social. Au point de vue religieux, il consiste dans des rapports de respect et d'égards mutuels entre l'homme et son totem ; au point de vue social, dans des obligations réciproques existant entre les membres du clan et dans des obligations de tribu à tribu. Au cours du développement ultérieur du totémisme, ces deux aspects ont une tendance à se séparer l'un de l'autre ; le système social survit souvent au système religieux et, inversement, on retrouve des restes de totémisme dans la religion de pays dans lesquels le système social fondé sur le totémisme a déjà disparu. »


L'ambivalence des sentiments joue un grand rôle dans la formation des tabou. D'autant plus que Freud stipule que les sociétés primitives étaient essentiellement animistes:

« La projection des mauvaises tendances de l'individu au dehors et leur attribution à des démons font partie d'un système dont nous parlerons dans le chapitre suivant et qu'on peut appeler la « conception animiste du monde ». »


Qu'est-ce que l'animisme ?

« L'animisme est un système intellectuel : il n'explique pas seulement tel ou tel phénomène particulier, mais permet de concevoir le monde comme un vaste ensemble, à partir d'un point donné. A en croire les auteurs, l'humanité aurait, dans le cours des temps, connu successivement trois de ces systèmes intellectuels, trois grandes conceptions du monde : conception animiste (mythologique), conception religieuse et conception scientifique. De tous ces systèmes, l'animisme est peut-être le plus logique et le plus complet, celui qui explique l'essence du monde, sans rien laisser dans l'ombre. »

Le principe qui régit l'animisme est celui de la toute-puissance des idées. Ainsi, l'ambivalence des sentiments peut avoir un véritable impact sur la réalité. On oublie trop souvent de dire que le concept de la mort du père, dans la théorie de Freud, n'est peut-être que symbolique, fantasmée dans la tête des fils qui rêvent de prendre la relève.

« Nous savons déjà qu'étant donné [l’]organisation narcissique [des sauvages], ils attachent à leurs actes psychiques une valeur exagérée. Aussi bien les simples impulsions hostiles à l'égard du père, l'existence du désir imaginaire de le tuer et de le dévorer auraient-elles pu suffire à provoquer la réaction morale qui a créé le totémisme et le tabou. »


Et après l'animisme ? Voici ce qui s'élabore:

« Si nous acceptons le mode d'évolution des conceptions humaines du monde, tel qu'il a été décrit plus haut, à savoir que la phase animiste a précédé la phase religieuse qui, à son tour, a précédé la phase scientifique, il nous sera facile de suivre aussi l'évolution de la « toute-puissance des idées » à travers ces phases. Dans la phase animiste, c'est à lui-même que l'homme attribue la toute-puissance ; dans la phase religieuse, il l'a cédée aux dieux, sans toutefois y renoncer sérieusement, car il s'est réservé le pouvoir d'influencer les dieux de façon à les faire agir conformément à ses désirs. Dans la conception scientifique du monde, il n'y a plus place pour la toute-puissance de l'homme, qui a reconnu sa petitesse et s'est résigné à la mort, comme il s'est soumis à toutes les autres nécessités naturelles. Mais dans la confiance en la puissance de l'esprit humain qui compte avec les lois de la réalité, on retrouve encore les traces de l'ancienne croyance à la toute-puissance. »


Freud évoque également les réminiscences du totémisme chez l'enfant en développement, les sacrifices et la notion de péché originel. Plus étonnant, enfin, il évoque la possibilité d'une âme collective. Est-ce à partir de ces réflexions que Jung poursuivra plus tard son exploration de l'inconscient collectif ?

« Et, d'abord, il n'a sans doute échappé à personne que nous postulons l'existence d'une âme collective dans laquelle s'accomplissent les mêmes processus que ceux ayant leur siège dans l'âme individuelle. Nous admettons en effet qu'un sentiment de responsabilité a persisté pendant des millénaires, se transmettant de génération en génération et se rattachant à une faute tellement ancienne qu'à un moment donné les hommes n'ont plus dû en conserver le moindre souvenir.
[…] Sans l'hypothèse d'une âme collective, d'une continuité de la vie psychique de l'homme, qui permet de ne pas tenir compte des interruptions des actes psychiques résultant de la disparition des existences individuelles, la psychologie collective, la psychologie des peuples ne saurait exister. » 

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