jeudi 13 août 2015

Soumission (2015) de Michel Houellebecq




Au 19e siècle, Huysmans se convertit au catholicisme, au 21e siècle, François se convertit à l’islam. On peut invoquer toutes les raisons les plus légitimes et sérieuses pour expliquer un revirement religieux, mais il semblerait que les vraies raisons soient d’une trivialité qui ferait honte à n’importe quel homme. Elles tiennent à peu de choses : le choix insouciant d’un sujet de thèse, la confortable léthargie qui suit un repas de confit de canard, l’ennui. 


Avant François, René Guénon s’était déjà converti à l’islam. Michel Houellebecq, qui semble s’être intéressé à l’histoire des religions et à l’ésotérisme, nous rappelle que le passage du christianisme à l’islam est souvent envisagé comme un phénomène naturel. 


« Le véritable ennemi des musulmans, ce qu’ils craignent et haïssent par-dessus tout, ce n’est pas le catholicisme : c’est le sécularisme, la laïcité, le matérialisme athée. Pour eux les catholiques sont des croyant, le catholicisme est une religion du Livre ; il s’agit seulement de les convaincre de faire un pas de plus, de se convertir à l’islam : voilà la vraie vision musulmane de la chrétienté, la vision originelle. […]"


Le plus rationaliste de ces penseurs, le théoricien des cycles Jean-Charles Pichon, nous a fait découvrir dans son Histoire des mythes ou dans L’homme et les Dieux une humanité qui se construit dans la succession des mythes et des religions, depuis des millénaires. Michel Houellebecq écrit d’ailleurs que nous vivons peut-être une étape où le « combat [est] nécessaire pour l’instauration d’une nouvelle phase organique de civilisation ». Ce combat ne peut plus être mené au nom du christianisme qui arrive à son terme, après un mois précessionnel de bons et loyaux services, de transformations et de catastrophes, de croisades sanglantes et de dérision scientifique. Comme le christianisme avait déjà supplanté le judaïsme, l’islam supplanterait à présent le christianisme. Même si nous bénéficions aujourd’hui d’une connaissance généralisée et plutôt globale de l’histoire de notre civilisation, cette connaissance se limite essentiellement aux deux derniers millénaires de notre Occident. Nous ne connaissons vraiment bien qu’un seul paradigme, et tout changement nous fait frissonner. 


Que craignent le plus les hommes ? Le changement de paradigme religieux, ou la violence que suppose tout changement ? La violence du changement provient-elle de nouveau modèle imposé, ou de notre résistance à tout changement ? Pour Michel Houellebecq, la réponse est la dernière. Si nous y mettions un peu de bonne volonté, tout pourrait se passer assez calmement, sans grands massacres, sans triperies ni sanglantes fariboles. François, le personnage de Soumission, se résigne ainsi à accepter le grand changement. Il s’en fout, de toute façon, la société moderne ne lui procurait plus beaucoup de satisfactions et puis, surtout, François s’entend vivre. Ce n’est pas un personnage déprimé ni déprimant. Il jouit encore de la possession de toute son énergie physique, il aime les repas copieux et fait l’amour avec plaisir, malgré la tristesse que lui inspire une société pornographique et sans imagination. Oui, tout n’est pas parfait, non pas parce que François est un minable, mais parce que les moyens de se réaliser offerts ici-bas sont avares. François constate que la civilisation occidentale s’épuise et ne propose plus rien de vrai. C’est une impasse, mais il se pourrait bien qu’une nouvelle voie s’ouvre bientôt. 


Michel Houellebecq n’affirme pas que l’islam va et doit bientôt supplanter le christianisme. Cela ne se fera peut-être même jamais en dépit de tout le confort que nous apporterait une théorie rationnelle de la succession des cycles. Michel Houellebecq écrit un roman, pas un essai. Il part de l’hypothèse que l’islam supplante bientôt le christianisme en faisant victoire dans un parti politique pour proposer une manière intelligente de se comporter, loin de toute islamophobie. On comprend que les média, excités quant à eux lorsqu’ils dénoncent l’islam comme un bouc-émissaire, récupèrent le roman de Houellebecq avant que les lecteurs n’aient eu le temps de le lire pour le réduire en miettes. De bouche à oreille, l’idée se répand que le dernier livre de Houellebecq serait raciste et belliqueux, alors qu’il se situe par-delà le bien et le mal des convictions religieuses, morales et culturelles. L’Histoire a peut-être un sens, une direction qu’elle doit atteindre, de gré ou de force. Dans ce cas, le mieux que nous puissions faire serait encore d’accepter d’abandonner nos systèmes de croyance et de fonctionnement des deux derniers millénaires pour laisser place à autre chose. Michel Houellebecq nous propose d’abandonner notre volonté de lutter et notre sale manie de brandir à toute occasion nos quelques ridicules prétentions temporelles pour permettre aux nécessités de l’éternel de se manifester. C’est une expérience d’humilité à laquelle il nous convie. Elle semblera peut-être totalement inconsciente, et elle l’est en effet si l’on considère que nos réalisations politiques et scientifiques contiennent de l’or en barre, un truc extatique qu’on ne devrait jamais toucher sous peine de provoquer la disparition de l’humanité. Mais il faut bien l’admettre, lorsqu’on se tourne vers notre lointain passé : l’humanité semble avoir survécu à nombre d’autres événements bien plus dramatiques. 


Avec Soumission, Michel Houellebecq prouve qu’il est lui-même un homme de changement. On le connaissait désespéré, drôlement cynique et pessimiste, on le découvre ici plus apaisé, avec l’espoir d’une solution. Finalement, l’homme est né pour être heureux et se contenter de plaisirs simples. Parfois, il est bon pour lui de ne pas trop réfléchir, de ne pas trop s’attacher à sa culture, de ne pas croire qu’elle fait partie prenante de sa personnalité. Il demande que l’homme accepte de se laisser flotter. Autrefois, Michel Houellebecq constatait L’extension du domaine de la lutte, maintenant il s’en fout, il en est sorti. C’est-à-dire que l’homme ne risque jamais d’être heureux en s’emprisonnant dans le dogme de ses idées. François, lui, bénéficie d’une remarquable souplesse et ouverture d’esprit, il tient bien peu au narcissisme de ses petites différences, et la vie le récompense finalement pour cette disponibilité face à l’éternel. 


Houellebecq excelle toujours autant à décrire simplement le quotidien poisse, ni dégueu, ni envoûtant, de nos petites vies réglées :

« Mon après-midi de TD fut épuisant, les doctorants dans l’ensemble étaient épuisants, pour eux il commençait à y avoir un enjeu et pour moi plus du tout, à part choisir le plat indien que je ferais réchauffer au micro-ondes le soir (Chicken Biryani ? Chicken Tikka Masala ? Chicken Rogan Josh ?) en regardant le débat politique sur France 2. »


Et il transpose ses propres impressions à la vie de Huysmans pour essayer de comprendre un parcours qui devait le mener à la conversion :

« Ce qui l'attirait dans le monastère, je le soupçonnais, ce n'était pas avant tout qu'on y échappât à la quête des plaisirs charnels; c'était qu'on pût s'y libérer de l'épuisante et morne succession des petits tracas de la vie quotidienne, de tout ce qu'il avait si magistralement décrit dans A veau- l'eau. Au monastère, au moins, on vous assurait le gîte et le couvert-avec, en prime, la vie éternelle dans le meilleur des cas. »


Houellebecq se renseigne sur la religion. Ses informations permettent de prendre la mesure de problématiques souvent présentées de manière réductrice dans les média : 

« Les djihadistes sont des salafistes dévoyés qui recourent à la violence au lieu de faire confiance à la prédication, mais ils restent des salafistes, et pour eux la France est terre d’impiété, dar al koufr ; pour la Fraternité musulmane, au contraire, la France fait déjà potentiellement partie du dar al islam. Mais surtout pour les salafistes toute autorité vient de Dieu, le principe même de la représentation populaire est impie, jamais ils ne songeraient à fonder ni à soutenir un parti politique. »

« Voyez-vous, poursuivit-il, l'islam accepte le monde, et il l'accepte dans son intégralité, il accepte le monde tel quel, pour parler comme Nietzsche. Le point de vue du bouddhisme est que le monde est dukkha - inadéquation, souffrance. . Le christianisme lui-même manifeste de sérieuses réserves - Satan n'est-il pas qualifié de "prince de ce monde" ? Pour l'islam au contraire la création divine est parfaite, c'est un chef-d’œuvre absolu. Qu'est-ce que le Coran au fond, sinon un immense poème mystique de louange ? De louange au Créateur, et de soumission à ses lois. »

« L'Islam est quand même la seule religion qui ait prohibé toute traduction dans l'usage liturgique ; parce que le Coran est entièrement composé de rythmes, de rimes, de refrains, d'assonances. Il repose sur cette idée, l'idée de base de la poésie, d'une union de la sonorité et du sens, qui permet de dire le monde. »


Best-of du bon mot pour terminer, parce que c'est ce qu'on kiffe aussi chez Houellebecq :

« Je me resservis de bourbon avant de lui répondre. L'agression dissimule souvent un désir de séduction, je l'avais lu chez Boris Cyrulnik, et Boris Cyrulnik c'est du lourd, un type à qui on ne la fait pas, au niveau psycho un mec à la coule, un Konrad Lorenz des humains en quelque sorte. »

« Je me sentais aussi politisé qu'une serviette de toilette. »

« Je remplis mon caddie très vite dans un élan d'enthousiasme mêlé de peur. »

« En vieillissant je me rapprochais moi-même de Nietzsche, comme c'est sans doute inévitable quand on a des problèmes de plomberie. »

2 commentaires:

  1. Votre critique est très riche. Vous tirez de ce roman un message fort, selon lequel il ne faut « pas trop s’attacher à sa culture, ne pas croire qu’elle fait partie prenante de sa personnalité » afin de s’adapter aux changements métaphysiques et de trouver le bonheur. Ça se défend. Pour ma part j’ai trouvé le personnage de « Soumission » assez peu sympathique, acceptant une vie sans le moindre idéal pour assurer son confort. Je n’ai pas apprécié ce roman autant que vous, même si j’aime bien la franchise de Houellebecq.

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    1. Merci, c'est bien ce que j'ai essayé de dire en effet.
      Vous êtes déjà un premier pas bien accompli sur la voie indiquée par le personnage de Houellebecq puisque, même en désaccord avec l'auteur, vous reconnaissez ses qualités et sa (relative) liberté de pensée.

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