mercredi 19 août 2015

Ma vie de C. G. Jung



Ce n’est pas dans ce livre qu’on trouvera des anecdotes de tabloïds. La vie et l’œuvre de C. G. Jung sont inséparables et à la fin de sa carrière, tout vieillard (et sage) qu’il est, il revient sur ses pas pour essayer de comprendre la façon dont sa vie a été modelée par la quête qu’il devait mener : la quête de l’inconscient. 


Son enfance fut l’âge d’un affrontement entre sa personnalité 1, active, efficace et présente, et sa personnalité 2, irréaliste, passive, médiévale et faustienne. « Il me fallait manifestement attendre et voir ce qui se produirait ». Le secret de cet affrontement ne fut jamais dilapidé et répandu par monts et par vaux, à tort et à travers, contrairement à ce que fit ce pauvre Nietzsche, bien trop naïf pour comprendre la honte qu’il assenait à ses semblables lorsqu’il essayait de leur communiquer son secret. 


« Nietzsche n’avait découvert son numéro 2 que plus tard, après le milieu de son existence, tandis que je connaissais le mien depuis ma jeunesse. Nietzsche a parlé naïvement et inconsidérément de cet arrheton, de ce secret, comme si tout était dans l’ordre des choses normales. Mais moi, j’avais su très tôt que l’on fait ainsi de mauvaises expériences. […]
Son malentendu morbide, pensais-je, avait été de livrer le numéro 2, avec une naïveté et un manque de réserve excessifs, dans un monde totalement ignorant de pareilles choses et incapable de les comprendre. Il était animé de l’espérance enfantine qu’il rencontrerait des hommes qui pourraient éprouver son extase et comprendre « la transmutation de toutes les valeurs ». »



Le secret de chacun est une préfiguration du Soi, cet archétype de la totalité qui donne aussi un sens à la vie. La névrose résulte d’une mauvaise accommodation ou d’un refoulement de cette quête, à l’arrière-plan des préoccupations quotidiennes et triviales, qui ne peuvent pas suffire à nourrir une âme. 


C. G. Jung eut la révélation du cheminement qu’il devait effectuer en découvrant la psychanalyse. Bien avant cette rencontre, il connaissait déjà la nature du contenu de son âme, au moins par intuition, mais n’avait pas encore pu la projeter sur une discipline ou un projet concret. C’est le début de l’œuvre de C. G. Jung. La tâche qu’il s’assigna, en rapport avec son secret, fut de chercher tout dans la réalité de la psyché au moyen de la dialectique avec son anima. Pour l’enrichir, il ne négligea aucune expérience et ne brida jamais sa curiosité. Ses voyages en Afrique, en Inde et en Italie enrichirent sa vision du monde et le laissèrent serein quant à l’assurance du projet qu’il devait mener. Rien ne pouvait le détourner de sa voie. C. G. Jung était un inconvertissable, au sens où l’entend René Guénon :


« D’une façon tout à fait générale, nous pouvons dire que quiconque a conscience de l’unité des traditions, que ce soit par une compréhension simplement théorique ou à plus forte raison par une réalisation effective, est nécessairement, par là même, «inconvertissable» à quoi que ce soit; il est d’ailleurs le seul qui le soit véritablement, les autres pouvant toujours, à cet égard, être plus ou moins à la merci des circonstances contingentes. »


Ainsi, même si l’Inde le fascine, C. G. Jung reconnaît la nécessité de rester à sa place. Modeste celui qui n’essaie pas de dévorer toutes les spiritualités qui passent à sa portée. Les voies sont nombreuses mais C. G. Jung ne se disperse pas et reste fidèle toute sa vie à son secret, évitant ainsi de tomber dans une schizophrénie de tous les plaisirs, de toutes les expériences.


« J’aurais eu l’impression de commettre un vol si j’avais tenté d’être instruit par les « saints » et d’accepter, pour moi, leur vérité. Leur sagesse est à eux, et à moi n’appartient que ce qui provient de moi-même. »


A travers cette vie, C. G. Jung nous donne la confirmation qu’il n’était pas dogmatique, pas imbu de lui-même, qu’il ne se gaussait ni de théorie toute faite, ni d’un dogme réducteur. Il éclaire le contenu de ses œuvres et nous instruit de notions d’alchimie, d’histoire, de spiritualité et de symbolique, au hasard des anecdotes d’une vie enrichie par l’inconscient, nourrie par les symboles et transfigurée par la quête du Soi. 


Si C. G. Jung ne s’est pas écroulé là où tant d’hommes vacillent, c’est parce qu’il n’a jamais cédé au cynisme qui nie le sens de la vie, et parce qu’il n’a jamais tendu l’oreille pour écouter le chant enivrant mais corrupteur des sirènes. Ce qui n’aurait pu être qu’une existence monotone parmi tant d’autres est ainsi devenu une création au sens plein du terme. Il suffit que C. G. Jung en ait été pleinement convaincu pour que cela soit vrai. 




Peter Birkhäuser


Extrait du prologue :

« Même ce qui, dans ma jeunesse ou plus tard, vint à moi de l’extérieur et prit de l’importance était placé sous le signe du vécu intérieur. Très tôt j’en suis venu à penser que si aucune réponse ni aucune solution à des complications de la vie ne vient de l’intérieur, c’est que finalement l’épisode correspondant est de peu d’importance. »


Les années d'études commencent mal, ou plutôt si peu bien :

« Je finis donc par me décider pour des études médicales avec le sentiment peu réconfortant qu’il n’était pas bon de commencer sa vie par un tel compromis. »


Découverte heureuse de la psychanalyse comme chaînon manquant entre deux penchants apparemment contradictoires d'une pensée:

« Là [à l’endroit de la psychiatrie] était le champ commun de l’expérience des données biologiques et des données spirituelles que j’avais jusqu’alors partout cherché en vain. C’était enfin le lieu où la rencontre de la nature et de l’esprit devenait réalité. »


Témoignage sur l'activité psychiatrique:

« En tant que médecin, je suis toujours obligé de me demander quel message m’apporte mon malade. Que signifie-t-il pour moi ? S’il ne signifie rien, je n’ai pas de point d’attaque. Le médecin n’agit que là où il est touché. »


« Parmi les malades dits névrotiques d’aujourd’hui, bon nombre, à des époques plus anciennes, ne seraient pas devenus névrosés, c’est-à-dire n’auraient pas été dissociés en eux-mêmes, s’ils avaient vécu en des temps et dans un milieu où l’homme était encore relié par le mythe au monde des ancêtres et par conséquent à la nature vécue et non pas seulement vue du dehors ; la désunion avec eux-mêmes leur aurait été épargnée. » 


Une hypothèse sur l'origine de l'amertume ressentie chez Freud : sa terminologie trop restreinte aurait provoqué en lui une dissociation.

« Pour Freud, certes, la sexualité était un numinosum mais, dans sa terminologie et dans sa théorie, elle est exprimée exclusivement en tant que fonction biologique. » 


Alors que C. G. Jung traverse une phase de profonde remise en question et de quasi-dépression, il décide de renouer avec le jeu et les esprits de son enfance. Ainsi, entre deux patients, à chaque moment où il dispose d'un peu de temps, d'abord avec répulsion, ensuite avec de plus en plus de goût, il s'adonne au jeu et entre ainsi en communication avec son anima : 

« Chaque jour, après le déjeuner, quand le temps le permettait, je m’adonnais aux constructions. A Peine la dernière bouchée avalée, je « jouais » jusqu’à l’arrivée des malades ; et le soir, si mon travail avait cessé suffisamment tôt, je me remettais aux constructions. Ce faisant, mes pensées se clarifiaient et je pouvais saisir, appréhender de façon plus précise des imaginations dont je n’avais jusque-là en moi qu’un pressentiment trop vague. » 

Il eut alors l'impression d'être : "sur la voie qui me menait vers mon mythe." (c'est l'objet de son livre Dialectique du moi et de l'inconscient).


Ses réflexions permettent également d'amorcer un début de réflexion sur la psychogénéalogie : 

« Il semble souvent qu’il y a dans une famille un karma impersonnel qui se transmet des parents aux enfants. J’ai toujours pensé que, moi aussi, j’avais à répondre à des questions que le destin avait déjà posées à mes ancêtres, mais auxquelles on n’avait encore trouvé aucune réponse, ou bien que je devais terminer ou simplement poursuivre des problèmes que les époques antérieures laissèrent en suspens. » 


Après son expérience de mort imminente:

« Ce n’est qu’après ma maladie que je compris combien il est important d’accepter son destin. Car ainsi il y a un moi qui ne flanche pas quand surgit l’incompréhensible. » 


Importance de ne pas imposer l'hégémonie de la raison sur les expériences irrationnelles individuelles:

« Plus la raison critique prédomine, plus la vie s’appauvrit ; mais plus nous sommes aptes à rendre conscient ce qui est inconscient et ce qui est mythe, plus est grande la quantité de vie que nous intégrons. La surestimation de la raison a ceci de commun avec un pouvoir d’état absolu : sous sa domination, l’individu dépérit. » 


Car il reste malgré tout un phénomène incontestable : « Une croyance me prouve seulement l’existence du « phénomène croyance ». » 


Pensées tardives:

« Ce n’est pas « Dieu » qui est un mythe, mais le mythe qui est la révélation d’une vie divine dans l’homme. » 


« Oui, c’est comme si cette étrangeté qui m’avait si longtemps séparé du monde avait maintenant pris place dans mon monde intérieur, me révélant à moi-même une dimension inconnue et inattendue de moi-même. »


« Ce qu'on ne veut pas savoir de soi-même finit par arriver de l'extérieur comme un destin. »


On en apprendra également un peu plus sur la Tour de Bollingen (CLIC), les voyages en Asie, Afrique et parmi les indiens Pueblos et les impressions de lecture de Faust et de Schopenhauer.




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