vendredi 28 août 2015

Les Sept sermons aux morts (1916) de C. G. Jung






C’est une nuit au cours de laquelle les morts redescendent sur Terre pour trouver de l’aide. Ils se lamentent car ils n’ont pas trouvé, au cours de leur vie, la voie de l’unification avec leur être. A présent les voici, passés de l’autre côté mais pas plus avancés. Mort ou vivant, nous restons pétrifiés dans des impasses insolubles tant que nous n’avons pas réussi à faire la démarche d’individuation nécessaire à toute progression. Contre l’opinion répandue imaginant que les morts détiennent des réponses que nous ignorons encore, C. G. Jung écrivait déjà, dans Ma vie :


« Les morts questionnent comme s’il n’était pas dans leur possibilité de tout savoir, comme si l’omniscience ou « l’omni-conscience » ne pouvait être l’apanage que de l’âme incarnée dans un corps qui vit. »


Pour aider ces pauvres trépassés, morts pour rien, C. G. Jung leur écrit une réponse rédigée en trois nuits dans un événement extatique, en se faisant passer sous les traits de du gnostique Basilide qui vécut au 2e siècle de notre ère. Il leur fournit des pistes de compréhension en leur faisant part d’une vision qu’il a reçue et au cours de laquelle il a perçu le Plérôme (terme venant du grec et signifiant « plénitude ») et l’Abraxas (terme grec désignant une divinité gnostique absolue). 


Ecrits peu après sa rupture avec Freud, ces Sept sermons aux morts peuvent être considérés comme une affirmation de la direction que Jung souhaite donner à ses recherches sur l’inconscient. Dans Ma vie, il écrit : « Les sept sermons aux morts forment une sorte de prélude à ce que j’avais à communiquer au monde sur l’inconscient ; ils sont une sorte de schéma ordonnateur et une interprétation des contenus généraux de l’inconscient. » Ainsi, en expliquant quel doit être le sens de l’individuation, C. G. Jung réalise lui-même sa propre individuation. 




Henry Darger


Pendant ce temps, il met à notre service ses talents de conteur pour nous faire connaître certaines notions qui appartiennent à tout système philosophique et religieux complet. 


Dans le SERMO I, nous apprendrons à distinguer le Plérôme de la Creatura : « Le pleroma possède toue qualité aussi bien la différenciation que l’indistinction. La creatura est particulière. Elle est différenciée, c’est son essence même et c’est grâce à cela qu’elle est douée de discernement ». L’essence de la créature consiste ainsi à réaliser son principe d’individuation sans chercher à s’identifier à une qualité du Plérôme. En effet, si dans le Plérôme tous les couples de qualités s’équilibrent et s’annulent, la Creatura ne peut parvenir à un pareil équilibre et risque de déchaîner la force opposée de la qualité qu’elle cherche à atteindre : « Lorsque nous aspirons à la bonté et à la beauté –ce faisant nous oublions notre nature profonde qui est d’être différent et nous devenons la proie des caractéristiques du pleroma qui sont ces couples de contraires. Nous travaillons pour atteindre la beauté et la bonté, mais au même instant nous nous emparons de la laideur et du mal puisque au sein du pleroma ils ne font qu’un avec le bien et le beau ». Le travail préconisé dans cette voie de l’individuation n’a rien de simple : il s’agit de connaître sa propre essence et de suivre sa seule et unique aspiration. Si on l’oublie, on se tient alors trop loin du Plérôme et les névroses surgissent ; si on se tient au contraire trop près du Plérôme, on subit une inflation psychique, on aimerait être Tout, sans reconnaître que ce n’est pas possible. 


Dans le SERMO II, les grands symboles porteurs d’énergie vitale nous sont révélés. C’est par notre confrontation avec la réalité symbolique et l’intégration de leur connaissance que nous pouvons connaître progressivement notre inconscient, et donc notre aspiration essentielle. 


Les sermons suivants nous apprennent à reconnaître que le bien et le mal ne sont que des conceptions relatives qui découlent de notre ignorance de l’état d’absolu équilibre de l’Abraxas : « Du soleil l’homme tire le SUMMUM BONUM ; du diable il tire l’INFINIMUM MALUM ; mais d’ABRAXAS, il tire la VIE dans sa totalité, la vie indéfinie, mère du bien et du mal ». On peut ainsi comprendre les principes qui donnent sa puissance au concept de la Trinité mais pour C. G. Jung, ce n’est pas suffisant. Il invoque ainsi le principe de la Quaternité tel qu’il était déjà connu sous Pythagore :


« Les principaux dieux sont au nombre de quatre, quatre est aussi le chiffre des dimensions de l’univers.
Un est le commencement, le dieu-soleil.
Deux est EROS ; car il lie ensemble les doubles et s’épanouit dans la clarté.
Trois est l’arbre de vie, car il remplit l’espace de formes corporelles.
Quatre est le diable car il ouvre tout ce qui est fermé. Tout ce qui est chair est dissous par lui ; il est le destructeur en qui tout est anéanti. »



Cette quaternité lui permet  ensuite de développer ce qui deviendra sa conception ultérieure de l’animus et de l’anima, liés à l’intégration des principes masculin et féminin à l’intérieur de chaque homme et de chaque femme. Le pôle masculin est associé au sexuel et à la terre (chtonien) tandis que le pôle féminin est associé au spirituel et au ciel (céleste). Le principe d’individuation doit réussir à obtenir la conjonction de ces deux pôles, au-delà des risques suscités par ce processus : « Aucun homme ne peut […] échapper à ces démons [la Mère et le Phallos]. Ainsi les considérerez-vous comme des démons, et vous saurez qu’ils sont pour vous tous un danger ; ils sont un danger et une tâche commune ; vous saurez aussi que c’est la vie qui a mis sur vos épaules ce lourd fardeau ».


Pour diminuer les risques liés à cette intégration, nous devons reconnaître l’ambivalence de ces figures, considérer et donner à toutes les énergies en action leur juste place. C’est comme si nous devions éliminer la peur et comprendre que la signification de la dynamique humaine revient à admettre que la transformation est le principe obligatoire d’intégration des forces contraires. A la fin de sa vie, C. G. Jung affirmait que la fonction transcendante s’exerce le mieux lorsque l’homme vit en communauté : « La communauté ne prospère que là où chaque être se souvient de sa spécificité et ne s’identifie pas aux autres ». Il semble alors avoir trouvé une réponse au conflit intérieur qui taraude bon nombre d’entre nous et qui pourrait se résumer à la façon dont Jean-Charles Pichon l’avait exprimé : « Comment être moi-même en étant tous les autres ? Comment obtenir que les informations qui me parviennent d’autrui m’informent sans me déformer ? Comment conserver mon intégrité dans l’intégration ? Mais également : comment œuvrer tout en œuvrant pour moi-même ? Comment inclure une pierre nouvelle dans l’édifice sans faire s’effondrer l’édifice ? Comment atteindre à un ensemble qui soit autre chose qu’un complexe ? »


Finalement, les morts pourront dégager le plancher et s’envoler vers d’autres cieux lorsque, arrivés au SERMO VII, ils auront compris que leur délivrance sera guérison de la névrose, autoréalisation accomplie par les échanges entre le conscient et l’inconscient dans le processus de la fonction transcendante. Ils pourront alors rejoindre l’Etoile, l’archétype central du Soi. Partant du Plérôme, l’homme vit les expériences qui constituent son individuation pour revenir vers l’Etoile qui aura alors la dimension infinie du Plérôme. Ce retour n’est pas une finalité : c’est une nouvelle étape de dimension supérieure dans un processus dynamique sans cesse renouvelé. La vision de Jung n’est pas linéaire mais cyclique et progresse de marche en marche, l’émerveillement se renouvelant sans cesse, la source de la connaissance ne se tarissant jamais. 


« Là-dessus les morts se turent et s’élevèrent, comme la fumée au-dessus du feu du berger qui, la nuit, veillait sur son troupeau. »




Henry Darger


Les textes qui complètent ces Sept sermons aux morts (Le problème du quatrième et La psychologie analytique est-elle une religion ?) nous permettent de prolonger leur compréhension. C. G. Jung revient sur l’idée de quaternité en bifurquant, dans une dernière partie, sur sa signification dans la religion chrétienne. Nous connaissions la trinité du Père, du Fils et du Saint-Esprit, mais il convient de révéler sa 4e dimension. Le Père représente l’état de conscience antérieur de l’enfant, dépendant d’une forme de vie déterminée déjà existante. Le Fils représente la transition d’un état initial durable (le Père) à un état où l’on est soi-même le Père. La vie du Fils représente le transitus, le pont et la métamorphose qui conduit à l’étape suivant en reconnaissance et se soumettant presque à l’inconscient. Vient ensuite l’état adulte au cours duquel le fils rétablit l’état de son enfance en se soumettant à une autorité paternelle reconnue dans une forme psychologique ou projetée. Ce peut être, par exemple, la reconnaissance de l’autorité de la doctrine de l’église. Alors qu’il est de bon ton de s’acharner sur une église que les temps modernes jugent aliénante, C. G. Jung offre un discours qui piétine les dernières considérations à la mode. Non, la religion chrétienne n’est pas un fardeau sur lequel on doit s’acharner jusqu’à sa disparition totale, en tout cas pas tant que nous n’aurons pas réussi à élaborer un système aussi complet dans le rite, l’initiation et la symbolique :  


« […] il y a le rite avec son action sacrée qui rend sensible le déroulement vivant du sens archétypique, touchant ainsi directement l’inconscient. […] En outre l’Eglise catholique possède l’institution de la confession et du « directeur de conscience », qui ont une haute importance pratique lorsque ce sont des personnalités vraiment désignées qui vaquent à ces activités. […] En troisième lieu, l’Eglise catholique possède un monde de représentations dogmatiques complet et richement développé, qui offre à la richesse de formes de l’inconscient un vase digne, donnant ainsi à certaines vérités importantes pour la vie, avec lesquelles la conscience devrait rester en relation, une expression sensible. »


En Occident, la plupart d’entre nous sont nés sur des territoires qui ont été imprégnés par cette religion chrétienne depuis deux millénaires. Ce n’est peut-être pas insignifiant. Alors que la mode nous donne une image bohème et attirante des systèmes métaphysiques orientaux, nous oublions de rejoindre les sources de notre civilisation et de reconnaître la forme des questionnements qui ont modelé la vie de nos ancêtres. Dans Ma vie, C. G. Jung écrivait : « Il semble souvent qu’il y a dans une famille un karma impersonnel qui se transmet des parents aux enfants. J’ai toujours pensé que, moi aussi, j’avais à répondre à des questions que le destin avait déjà posées à mes ancêtres, mais auxquelles on n’avait encore trouvé aucune réponse, ou bien que je devais terminer ou simplement poursuivre des problèmes que les époques antérieures laissèrent en suspens ».

Ce n’est certainement pas en reniant ces questions, liées à des modes de pensées rattachés à leur propre système rituel, initiatique et symbolique, que nous pourrons avancer. Nous nous en détacherons au contraire en toute inconscience, laissant place à toute une file indienne de névroses qui viendront nous détruire la cervelle en clignotant comme un signal d’alarme : TU ES SUR LA FAUSSE ROUTE !


Le processus d’individuation prend du temps. C. G. Jung lui-même a mis plusieurs décennies pour prendre connaissance progressivement des messages que devait lui communiquer son inconscient. C’est le travail d’une vie. Il est particulièrement difficile à mener aujourd’hui. Pléthore d’informations, d’êtres humains, de désirs, de possibilités, nous entourent et parasitent notre aspiration essentielle. Qui sommes-nous lorsque trente informations contradictoires parviennent à nous faire vriller en une heure ? Il faudrait sans doute se réfugier dans le désert comme le Christ pendant 40 jours. Et ensuite : « nous devons vivre notre expérience. Nous devons commettre des erreurs. Nous devons vivre jusqu’au bout notre vision de la vie. Et il y aura l’erreur. Si vous évitez l’erreur, vous ne vivez pas ! […] Réalisez votre vie aussi bien que vous le pouvez, même si elle est fondée sur l’erreur, car la vie doit être détruite, et on arrive souvent à la vérité par l’erreur ». C’est ainsi que la vie du Christ doit nous servir de modèle.

2 commentaires:

  1. Un penseur complexe ce Jung. Il est à noter que Hermann Hesse, qui a été son ami, a été très marqué par sa pensée. On retrouve par exemple dans son roman « Demian » cet « Abraxas » dont vous parlez dans l’article, et le fameux dépassement du bien et du mal.

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  2. Merci pour la référence ! je connais un peu Hermann Hesse mais ce sera justement l'occasion de poursuivre ma découverte.

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