lundi 3 août 2015

Le Livre de Monelle (1894) de Marcel Schwob



Et si Marcel Schwob était une femme, qui serait-il ? Sans doute bien cette Monelle sortie de l’ombre, prostituée qu’on imagine bien bavarder dans une chambre sinistre avec Emil Cioran par exemple, lorsqu’elle ne prêche pas son étrange parole à Marcel Schwob. Monelle, prophétesse modeste et obscure pour les temps à venir, s’exprime en aphorismes qui n’ont rien de naturel, et qui séduisent pour cette raison même. Monelle s’exprime pour la maïeutique de l’homme nouveau. Monelle n’a pas peur de la contradiction et enseigne que ce qui ressemble à un oxymore pour l’homme ordinaire est la logique de l’homme de demain. Pour seul exemple, citons ce célèbre passage :


« Pense dans le moment. Toute pensée qui dure est contradiction.
Aime le moment. Tout amour qui dure est haine.
Sois sincère avec le moment. Toute sincérité qui dure est mensonge.
Sois juste envers le moment. Toute justice qui dure est injustice.
Agis envers le moment. Toute action qui dure est un règne défunt. »



Monelle n’a pas peur non plus d’associer les grands inconciliables : l’ombre et la lumière, l’enfance et la maturité, la vie et la mort : les pôles contraires s’abolissent non pas dans la fusion, mais dans l’indifférence, eût égard à cet absolu de l’univers qui se fout strictement de notre existence. Et Monelle, que le narrateur aura rencontré pendant quelques éclatantes minutes, retourne aussitôt dans son univers sordide. A sa place apparaissent une lignée de petites sœurs dont chacune décline, sous la forme du conte, un état d’inachèvement de Monelle. L’égoïste, la voluptueuse, la perverse, la déçue, la sauvage, la fidèle, la prédestinée, la rêveuse, l’exaucée, l’insensible et la sacrifiée sont autant de modalités d’un même personnage. Elles traduisent la rencontre d’un instantané du personnage avec un instantané du monde. Ces sœurs sont tout ce que Monelle a été, ou aurait pu devenir si elle avait bénéficié du nombre de vies suffisant. Et Monelle réapparaît, plus lointaine que jamais, capturée seulement par le regard du narrateur que cette rencontre fait vriller d’une douce folie. Ici, Monelle se dévoile à la tête d’une communauté qui érige le syndrome de Peter Pan en vertu : immaturité et folie sont de moindres illusions face à l’illusion sérieuse de la réalité :


« Parmi nous, personne ne souffre et personne ne meurt : nous disons que ceux-là s’efforcent de connaître la triste vérité, qui n’existe nullement. Ceux qui veulent connaître la vérité s’écartent et nous abandonnent.

Au contraire, nous n’avons aucune foi dans les vérités du monde ; car elles conduisent à la tristesse.

Et nous voulons mener nos enfants vers la joie.

Maintenant les grandes personnes pourront venir vers nous, et nous leur enseignerons l’ignorance et l’illusion. » 



Monelle apparaît, disparaît, se métamorphose et revient sous d’autres formes. Ce qu’elle dit et fait dire au narrateur ne veut rien dire : on peut ouvrir ce livre un jour et y lire ce qu’on a envie d’entendre mais le lendemain, on trouvera un contenu un peu différent, travaillé de l’intérieur par l’action du temps, cette étonnante porosité étant permise par la prose poétique et imagée de Marcel Schwob, entièrement dévolu à son projet de rendre gloire comme il le convient à sa divine Monelle. 




« Que toute intelligence luise et s'éteigne en toi l'espace d'un éclair.
Que ton bonheur soit divisé en fulgurations. Ainsi ta part de joie sera égale à celle des autres.
Aie la contemplation atomistique de l'univers.
Ne résiste pas à la nature. N'appuie pas contre les choses les pieds de ton âme. Que ton âme ne détourne point son visage comme le mauvais enfant.
Va en paix avec la lumière rouge du matin et la lueur grise du soir. Sois l'aube mêlée au crépuscule.
Mêle la mort avec la vie et divise-les en moments.
N'attends pas la mort : elle est en toi. Sois son camarade et tiens-la contre toi; elle est comme toi-même.
Meurs de ta mort; n'envie pas les morts anciennes. Varie les genres de mort avec les genres de vie.
Tiens toute chose incertaine pour vivante, toute chose certaine pour morte.»



"Je ne sais pas où Monelle me prit par la main. Mais je pense que ce fut dans une soirée d'automne, quand la pluie est déjà froide.
- Viens jouer avec nous, dit-elle.
Monelle portait dans son tablier des vieilles poupées et des volants dont les plumes étaient fripées et les galons ternis. Sa figure était pâle et ses yeux riaient.
- Viens jouer, dit-elle. Nous ne travaillons plus, nous jouons.
Il y avait du vent et de la boue. Les pavés luisaient. Tout le long des auvents de boutique l'eau tombait, goutte à goutte. Des filles frissonnaient sur le seuil des épiceries. Les chandelles allumées semblaient rouges. Mais Monelle tira de sa poche un dé de plomb, un petit sabre d'étain, une balle de caoutchouc."



« Alors que nous vivions dans la ville, on nous contraignait au même travail, et nous aimions les mêmes personnes ; et le même travail nous lassait, et nous nous désolions de voir les personnes que nous aimions souffrir et mourir.

Et notre erreur était de nous arrêter ainsi dans la vie, et, restant immobiles, de regarder couler toutes choses, ou d’essayer d’arrêter la vie et de nous construire une demeure éternelle parmi les ruines flottantes. »



*Peinture de Dante Gabriel Rossetti

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