lundi 10 août 2015

Je rassemble les membres d'Osiris d’Ezra Pound



Au départ, il y avait le langage. Parlons peu mais parlons bien. Pas beaucoup d’hommes, la continuité existentielle, la proximité du langage et de ses origines, qu’Ezra Pound suppose essentiellement matérielles. Au fil du temps, il y a eu multiplication des hommes, des activités et des informations. Ça bruisse de partout, souvent pour ne rien dire, et le mot commence à puer. C’est le monde moderne, que voulez-vous, on ne va pas arrêter le progrès par nostalgie ?


Pour emmerder tout le monde, marchant à contre-sens sur une autoroute pleine de petites voitures affolées, Ezra Pound s’est passionné pour les chants des troubadours dans lesquels il reconnaissait une forme musicale achevée qui ne négligeait ni la mélodie, ni le rythme. La découverte de Confucius tomba à point nommé pour le confirmer dans ses impressions. Ernest Fenollosa l’introduisit à la lecture des idéogrammes et on imagine quel fut son choc lorsqu’il découvrit le signe représentant la plus haute musique :



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Il faut lire le signe comme s’il s’agissait d’un dessin. En cherchant à revenir au plus simple. La musique apparaît alors comme le portrait sur pied d’un homme. Autour de sa tête, les deux volutes rythmiques figurent la musique parfaite. Elles entourent l’homme, symbolisent un mouvement (qui ne se trouve pas forcément dans le seul mot de « musique ») qui le dynamise et le porte vers l’élévation. Le signe percute Ezra Pound plus que toute critique musicale inspirée de son époque. Il y a dans l’idéogramme un mouvement primitif et éclairé en lequel il se reconnaît. Il poursuit alors son étude des idéogrammes et confronte ses propres traductions à celles de ses prédécesseurs, débusquant les interprétations fallacieuses d’un ethnocentrisme nauséabond. La traduction du Tao par les mots « vérité » ou « verbe » lui semble ainsi incorrecte car elle oublie la notion de mouvement représentée par l’empreinte du pied à gauche (à droite se trouve la tête) :



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Ezra Pound est excité : il a découvert une écriture qui se déchiffre comme un rébus. Dans son idéalisme, il la rêve transparente et affirme qu’elle ne peut pas mentir, parce qu’elle n’est pas abstraite. De même, le confucianisme –le vrai, et non pas celui que l’on coupe de ses sources pour lui faire dire tout et son contraire- représente à son avis le modèle politique parfait qui s’intéresse à la vie (au manger) plutôt qu’à la mort (aux questions métaphysiques). Il admire également sa moralité, qui ne se justifie pas par les chimères des menaces et des récompenses, qui ne connaît pas le concept de péché et qui lutte contre les superstitions de toutes formes. 


Si nous avions encore un Confucius, le flot des « immondes écrivains » qui ne font rien d’autre que « répandre la confusion dans l’esprit de leurs lecteurs en parlant des « systèmes » d’inflation, de résiliation, des problèmes du crédit » et qui produisent des « œuvres qui ne servent à rien », une « moisissure de livres qui n’aboutissent à rien » - ce flot-là serait bien vite jugulé. On arrêterait de se croire à la foire, on deviendrait un peu moins bouffon. On a souvent expliqué la vénération qu’Ezra Pound éprouvait vis-à-vis de Mussolini en invoquant son intérêt pour la Renaissance italienne dynamique et la continuité des dynasties chinoises. C’est peut-être vrai, mais pas seulement. Si on se prend à spéculer, on peut dire qu’Ezra Pound n’aimait pas cette société moderne qui avait réservé les choses artistiques à une élite avinée et remplie de petit-four jusqu’aux amygdales. Son crime le plus abject : avoir fait naître la notion de « culture » comme élément de distinction. Avoir gardé jalousement les belles choses, faisant croire aux autres qu’ils ne pouvaient pas les comprendre. « Pourquoi les belles choses se passent-elles toujours seules dans leur coin ? Faut-il en rendre responsable la démocratie ? » 


En contrepoint, Ezra Pound montre l’exemple du chant du Laboureur, daté du 16e siècle et qui, selon lui, nous rappelle que « la démocratie n’a pas commencé avec la Révolution française ; et que des auteurs plus anciens ont pensé au problème du travail, car ce chant n’est pas fait par un travailleur mais par un poète attentif et indigné, et d’une réussite estimable ». La démocratie serait donc une tyrannie comme les autres et si elle convient à certains, Ezra Pound et son besoin d’une âme vive, concrète et sincère ne peut s’en satisfaire. 


De toutes les considérations précédentes, on comprend mieux l’œuvre de traduction d’Ezra Pound. Son objectif était de rendre accessibles les classiques relégués aux oubliettes à cause des intellectuels, professionnels des langues anciennes, garants d’un langage inerte mais reconnu dans le monde clos des doctes. Pour Ezra Pound, il est moins important de respecter mot à mot le texte original que d’en restituer la valeur dynamique, de faire réapparaître toute la vie qui en fut à l’origine, comme on ranimerait un mort jamais décomposé. Sa méthode relève de l’infusion, procédé télépathique vers l’au-delà, résurrection d’un homme et de son monde, télescopage schizophrénique dans une autre peau, des autres mœurs, d’autres façons de penser. Il faut se laisser imprégner par les enjeux vivants de la pièce, imaginer un Sophocle fait de chair, de sang et d’os, qui bande et qui pleure, pour le comprendre dans l’âme. Il faut comprendre la pièce elle aussi, découvrir la « phrase clé pour laquelle existe toute la pièce » (dans les Trachiniennes : « Tu ne peux plus aller contre, mon fils, quelle SPLENDEUR, TOUT S’ACCORDE !") afin de broder un cheminement littéraire qui gravira des sommets avant de s’apaiser lentement vers son dénouement. Tout autre mouvement est bien entendu envisageable, personne ne respire exactement comme son voisin. 


Ezra Pound détestait que la tête et le corps soient coupés. S’il considérait que le fascisme pouvait réaliser la réconciliation, c’est parce que la démocratie l’avait déçu. On a enfermé Ezra Pound pendant trente ans dans un asile psychiatrique, préférant faire croire qu’il était fou plutôt que de se demander s’il n’avait pas raison de remettre en cause un système qui drague sa foule pour mieux la maintenir à distance des belles choses. Tout ça parce qu’ils se prennent pour la tête, et parce qu’ils méprisent le corps. 




Peinture de Blanka Dvorak

Dans l'introduction, Jean-Michel Rabaté évoque aussitôt la question de l'antisémitisme d'Ezra Pound. Que ce soit dit une fois pour toutes, et qu'on sache à quoi s'en tenir, avant de passer au reste, qui mérite toute son attention : 

« Le racisme de Pound n’a rien à voir avec un ethnocentrisme. Il cherche au contraire le décentrement, qu’il aille vers l’Orient […] ou vers un archaïsme pré-européen […]. Le racisme de Pound est plus fondamentalement un antisémitisme, précisément parce que le monothéisme et le culte du livre révélé participent pour lui du processus de l’usure et de l’accaparement jaloux d’un trésor à la manière capitaliste. »

Ce à quoi Ezra Pound lui-même a répondu par anticipation :

« Les Evangiles vont, d’une certaine manière, dans le sens de l’antisémitisme. Je paraphraserai le Dr Rouse : c’est l’histoire d’un homme qui a entrepris de réformer la juivité de l’intérieur, et ça n’a pas été apprécié. »


Quelques propos sur la traduction :

« Tant que le poète ne dit pas ce qu’il veut dire, au centre d’une conception clarifiée, mais se contente de dire quelque chose d’orné et d’approximatif, les gens sérieux, bien en vie et heureux de l’être, continueront tout aussi longtemps de considérer la poésie comme des balivernes, une sorte de dentelle pour les dilettantes et les femmes. » 


Comme une trace du manifeste futuriste ?

« Le sauvage a ses cérémonies tribales, les peuples primitifs ont leurs chants de navigation et de travail. L’homme moderne peut vivre, et devrait vivre, et a parfaitement le droit de vivre dans ses villes et ses ateliers mécanisés, avec la même espèce l‘élan et d’exubérance que le sauvage est supposé avoir dans sa forêt. L’appartement n’est pas plus inconfortable que la grotte, et pas plus sale. Il n’y a pas non plus de raison pour que l’intuition urbaine soit plus mortifère que celle du sauvage. »


Sur l'éthique de Mencius (on devrait en prendre de la graine, nous dit Ezra Pound, ce qui ne semble pas totalement fasciste pour le coup) :

« Les vertus chrétiennes sont LA chez les empereurs qui prenaient leur responsabilité à cœur et désiraient le bien du peuple ; qui voyaient que la famine peut attaquer plus que le corps, et détruire l’esprit. Qui voyaient, par-dessus tout, lorsqu’il s’agissait de gouverner le peuple, que tout commence par les moyens de subsister, et que tous les discours qui mettent la morale avant qu’on donne les moyens de vivre ne sont que foutaises et hypocrisie dégoûtante. »

« Traiter les nécessiteux comme des criminels, ce n’est pas gouverner correctement, c’est les prendre tout simplement au piège. »


Version comparée des traductions des Trachiniennes de Sophocle :

Traduction Oxford 1871Traduction Gilbert MurrayVersion Pound
« Va, va, mon fils ; car celui qui, prenant son temps
Fait pourtant son devoir, s’y retrouve à la fin. »
« Va donc mon fils, suivre le droit chemin
Si lente en soit la science, offre heureuse fortune. »
« Bon, vas-y. C’est un peu tard, mais un travail bien fait rapporte toujours un peu plus. »


« HERACLES [en train de mourir] : Et c’est miss Oenée
Avec ses tout petits yeux, ses yeux de belette
M’la calata
Qui m’a balancé aux furies,
Qui m’a embobiné, qui m’a lié dans ce filet
Qu’elle a tissé.
[…]
Ni les Grecs,
Ni les étrangers dont j’ai nettoyé les pays
Ne m’ont fait ce que m’a fait cette pisseuse,
Ni même aucun type bien couillu.
Toute seule et sans épée.
[…]
Je pleurniche comme une gamine,
On ne m’a jamais vu comme ça, avant, personne,
On ne peut pas dire que j’ai gémi dans mes malheurs,
Je ne suis plus qu’une chiffe. »



Et quelques beaux morceaux fins pour terminer :

« Chaque matin une nouvelle vague d’obscurantisme et de mélasse a été répandue sur la pensée du monde par les journaux. »

« L’homme est un organisme hyper-compliqué. S’il est voué à l’extinction, il disparaîtra par désir de simplicité. »

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