dimanche 19 juillet 2015

La pensée et le mouvant (1934) d'Henri Bergson





La philosophie patauge et se heurte à une impasse. Henri Bergson pense en avoir découvert la raison. Depuis Platon, nous nous sommes trompés sur la conception du temps. Nous avons toujours confondu et traité le temps de la même façon que l’espace, en le morcelant et le réduisant en portions congrues, n’arrivant pas à penser à la durée autrement qu’à travers le concept de « mesure de la durée ». Une solution facile n’est pas forcément une solution juste. C’est une approximation et nous ne pouvons pas prétendre démasquer la vérité avec cela.


« Avec ces vues juxtaposées [du temps découpé en moments] on a un succédané pratique du temps et du mouvement qui se plie aux exigences du langage en attendant qu'il se prête à celles du calcul ; mais on n'a qu'une recomposition artificielle. Le temps et le mouvement sont autre chose. »


Bergson propose alors d’établir l’intuition comme méthode philosophique. Il distingue son intuition de celle de Schelling ou de Schopenhauer –qui ont quant à eux voulu opposer l’intuition à l’intelligence et en faire le moteur d’une recherche de l’éternel- en disant que son intuition porte sur la durée intérieure. Il précise : « Elle saisit une succession qui n'est pas juxtaposition, une croissance par le dedans, le prolongement ininterrompu du passé dans un présent qui empiète sur l'avenir. C'est la vision directe de l'esprit par l'esprit. Plus rien d'interposé ; point de réfraction à travers le prisme dont une face est espace et dont l'autre est langage ». Mais qu’est-ce qui risquerait de s’interposer ? Sans doute le langage… par certains de ses aspects, Bergson n’est pas loin de rappeler Wittgenstein lorsqu’il dit que l’intuition est une donnée complémentaire de l’intelligence qui aide à saisir ce que cette dernière ne peut pas capturer autrement que par l’usage de la transposition spatiale ou de la traduction métaphorique –on pense alors à la distinction qui existe entre montrer et dire. Il n’y a pas d’exclusion entre ces deux principes et Bergson vise au contraire à rendre l’intuition légitime pour créer une synergie. Avant l’heure, Bergson semble nous parler de cette physique quantique qui distingue onde et corpuscule comme mouvement et substance, même s’il souhaite pour sa part établir une fusion. 


Henri Bergson semble avant tout être un homme profondément déçu par les faibles moyens mis à la disposition de l’homme pour communiquer son expérience et la richesse de son contenu intérieur. 
Il écrit : « J'ai beau me représenter le détail de ce qui va m'arriver : combien ma représentation est pauvre, abstraite, schématique, en comparaison de l'événement qui se produit ! La réalisation apporte avec elle un imprévisible rien qui change tout ». C’est ce qui fait ensuite que nous ne pouvons jamais être vraiment proches des autres hommes, croyant avoir tout communiqué alors que le plus important n’a toujours pas été dit. 


Si nous voulons corriger nos erreurs, dans la philosophie et dans la vie, un grand nettoyage de nos concepts devra être effectué. Premier concept à réviser : celui du temps. On sait que Henri Bergson a énormément influencé Marcel Proust et la Recherche du temps perdu de ce dernier peut être lue comme l’expérience de la durée d’un temps intérieur. Henri Bergson nous invite également à nous débarrasser de l’habitude que nous avons de considérer que le temps avance et, plus encore, qu’il avance de la cause vers l’effet. Non seulement le temps n’avance pas (« Il y a des changements, mais il n'y a pas, sous le changement, de choses qui changent : le changement n'a pas besoin d'un support. Il y a des mouvements, mais il n'y a pas d'objet inerte, invariable, qui se meuve : le mouvement n'implique pas un mobile ») mais en plus, le passé est sans cesse redéfini par la réalisation du possible contenu dans l’avenir. Quant au présent, sa durée est « relative à l’étendue du champ que peut embrasser notre attention à la vie ». 


Cette proposition de réfection de la vieille philosophie est séduisante en ce qu’elle a su capter la raison majeure pour laquelle le domaine intellectuel nous déçoit si souvent. La vérité est proche, on attend la révélation ultime, mais elle ne vient pas. La vérité ultime semble séparée de nous à cause du concept, à cause du système, à cause de la philosophie même. Que propose Henri Bergson ? Son intuition, et un paradoxe : celui d’exprimer l’intuition par le langage. Comprenne qui pourra : « À celui qui ne serait pas capable de se donner à lui-même l'intuition de la durée constitutive de son être, rien ne la donnerait jamais, pas plus les concepts que les images. L'unique objet du philosophe doit être ici de provoquer un certain travail que tendent à entraver, chez la plupart des hommes, les habitudes d'esprit plus utiles à la vie ». L’intuition sera numineuse ou ne sera pas. Ceci étant dit, la nouvelle philosophie ne peut se définir que de façon négative : elle ne sera pas conceptuelle, pas dogmatique, pas systématique et produira un bouleversement du paysage intellectuel : « À la multiplicité des systèmes qui luttent entre eux, armés de concepts différents, succéderait l'unité d'une doctrine capable de réconcilier tous les penseurs dans une même perception, – perception qui irait d'ailleurs s'élargissant, grâce à l'effort combiné des philosophes dans une direction commune ». Transposons cette idée au politique et à la psychologie : on se fera une idée des premiers effets concrets que pourrait avoir cette philosophie qui, contrairement aux autres, ne se satisfait plus seulement du monde éthéré des concepts. 


Peut-on lire une convergence d'idées entre cet extrait et le suivant, issu de l'essai Présent et Avenir de C. G. Jung ?


« La rupture entre la croyance et le savoir est un symptôme de la dissociation de la conscience qui caractérise l’état mental perturbé de notre époque. Tout se passe comme si deux personnes s’exprimaient sur une même donnée, chacune ayant une perspective individuelle et différente ; ou encore comme si une seule et même personne décrivait son expérience alors qu’elle se trouve dans deux états d’esprit différents. »


Comparons également l'extrait ci-dessous de Bergson : 

Citation :
« Au fur et à mesure que la réalité se crée, imprévisible et neuve, son image se réfléchit derrière elle dans le passé indéfini ; elle se trouve ainsi avoir été, de tout temps, possible ; mais c'est à ce moment précis qu'elle commence à l'avoir toujours été, et voilà pourquoi je disais que sa possibilité, qui ne précède pas sa réalité, l'aura précédée une fois la réalité apparue. Le possible est donc le mirage du présent dans le passé […]. »

Avec le concept de nécessité tel que défini par Rudolf Steiner :

Citation :
« Le concept de nécessité doit se fondre avec celui de passé. C’est d’une extraordinaire importance. Il y a du passé en tout et en tout être ; donc de la nécessité aussi. […] Représentez-vous une chose quelconque nécessaire aujourd’hui ; elle s’est passée il y a longtemps. Cela s’est passé il y a longtemps et maintenant cela reparaît comme dans un miroir. »


Critique du kantisme :

Citation :
« Car il n'est pas nécessaire, pour aller à l'intuition, de se transporter hors du domaine des sens et de la conscience. L'erreur de Kant fut de le croire. Après avoir prouvé par des arguments décisifs qu'aucun effort dialectique ne nous introduira jamais dans l'au-delà et qu'une métaphysique efficace serait nécessairement une métaphysique intuitive, il ajouta que cette intuition nous manque et que cette métaphysique est impossible. Elle le serait, en effet, s'il n'y avait pas d'autres temps ni d'autre changement que ceux que Kant a aperçus et auxquels nous tenons d'ailleurs à avoir affaire ; car notre perception usuelle ne saurait sortir du temps ni saisir autre chose que du changement. Mais le temps où nous restons naturellement placés, le changement dont nous nous donnons ordinairement le spectacle, sont un temps et un changement que nos sens et notre conscience ont réduits en poussière pour faciliter notre action sur les choses. Défaisons ce qu'ils ont fait, ramenons notre perception à ses origines, et nous aurons une connaissance d'un nouveau genre sans avoir eu besoin de recourir à des facultés nouvelles. »


Critique de la philosophie grecque :


Citation :
« La philosophie grecque […] expliqua d'abord toutes choses par un élément matériel, l'eau, l'air, le feu, ou quelque matière indéfinie. Dominée par la sensation, comme l'est au début l'intelligence humaine, elle ne connut pas d'autre intuition que l'intuition sensible, pas d'autre aspect des choses que leur matérialité. Vinrent alors les Pythagoriciens et les Platoniciens, qui montrèrent l'insuffisance des explications par la seule matière, et prirent pour principes les Nombres et les Idées. Mais le progrès fut plus apparent que réel. Avec les nombres pythagoriciens, avec les idées platoniciennes, on est dans l'abstraction, et si savante que soit la manipulation à laquelle on soumet ces éléments, on reste dans l'abstrait. L'intelligence, émerveillée de la simplification qu'elle apporte à l'étude des choses en les groupant sous des idées générales, s'imagine sans doute pénétrer par elles jusqu'à la substance même dont les choses sont faites. À mesure qu'elle va plus loin dans la série des généralités, elle croit s'élever davantage dans l'échelle des réalités. Mais ce qu'elle prend pour une spiritualité plus haute n'est que la raréfaction croissante de l'air qu'elle respire. Elle ne voit pas que, plus une idée est générale, plus elle est abstraite et vide, et que d'abstraction en abstraction, de généralité en généralité, on s'achemine au pur néant. »


Autres extraits de Bergson :


Citation :
« [Deux illusions] consistent à croire qu'il y a moins dans l'idée du vide que dans celle du plein, moins dans le concept de désordre que dans celui d'ordre. En réalité, il y a plus de contenu intellectuel dans les idées de désordre et de néant, quand elles représentent quelque chose, que dans celles d'ordre et d'existence, parce qu'elles impliquent plusieurs ordres, plusieurs existences et, en outre, un jeu de l'esprit qui jongle inconsciemment avec eux. »


Citation :
« Concevoir est un pis-aller quand il n'est pas donné de percevoir, et le raisonnement est fait pour combler les vides de la perception ou pour en étendre la portée. Je ne nie pas l'utilité des idées abstraites et générales, – pas plus que je ne conteste la valeur des billets de banque. Mais de même que le billet n'est qu'une promesse d'or, ainsi une conception ne vaut que par les perceptions éventuelles qu'elle représente. »


Citation :
« Les discussions relatives au libre arbitre prendraient fin si nous nous apercevions nous-mêmes là où nous sommes réellement, dans une durée concrète où l'idée de détermination nécessaire perd toute espèce de signification, puisque le passé y fait corps avec le présent et crée sans cesse avec lui […]. »


Un hommage à Bergson à la Sorbonne :




*peinture de Jan Saudek

2 commentaires:

  1. Vous m’avez donné envie de lire Bergson ! C’est bien écrit, avec un effort de clarté, et la tâche de simplifier les problèmes philosophiques est une noble entreprise.

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  2. Merci ! au plaisir d'en reparler prochainement.

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