Essais et notes, Tome II : Les pouvoirs de la parole (1935-1943) de René Daumal





Comme le chemin d’enseignement hindouiste, les pouvoirs de la parole s’acquièrent graduellement ; comme le chemin d’enseignement philosophique, les pouvoirs de la parole doivent servir à atteindre l’extrême décontraction de celui qui a parcouru l’aller-retour et qui sourit en constatant que le point d’arrivée et le point de départ ne sont pas les mêmes. 


Dans le système hindouiste, les enseignements du Veda s’adaptent aux quatre périodes de la vie d’un homme. L’enfant répète par cœur les hymnes du Veda. Entre 20 et 30 ans, il consulte les Brâhmanas, premiers commentaires des Veda qui orientent leur compréhension vers le monde extérieur. Parvenu à la maturité, l’homme consulte alors le « Livre des forêts », commentaires des Veda qui privilégient cette fois l’édification et la contemplation du monde intérieur. Enfin, parvenu au grand âge, l’homme lira les « Upanishads », ultimes commentaires de ces Veda qui apprendront à l’homme aguerri que tout n’est qu’illusion et qui l’inviteront à relire les Veda dans l’innocence, comme lorsqu’il était enfant. Simple régression ? Certainement pas. On comprend l’attachement de René Daumal à la philosophie de Spinoza : la démarche qu’il préconise est similaire à celle qui fait passer de la servitude à la compréhension active de ses actes. 


Dans la lignée du volume précédent de ses Essais, René Daumal écrit sur l’hindouisme, la poésie et la pataphysique comme moyens de découvrir la vérité spirituelle. Ou plutôt de la retrouver. Peut-être était-elle directement accessible à l’époque où la parole n’était pas venue s’interposer pour brouiller les pistes. Et si la parole gardait une trace de ces temps immémoriaux ? Il s’agit alors de décortiquer la parole de manière ludique et de révéler sa véritable sauvagerie en retranchant du langage les pâles concessions faites à la diplomatie civile ou à l’anesthésie intellectuelle. 


Ces quelques observations ne pourront pas faire comprendre la force cruelle, frénétique et percutante des analyses de René Daumal. Contre les esprits têtards, il propose –non pas une pensée, ce qui serait trop simplement éthéré- mais une dynamique cachant derrière les mots l’impulsion primitive de la danse grimée en poésie et en paroles. 





« « Un œuf dur », dit-on pour désigner un ancien futur poulet coagulé. »



Extrait du "Grand magicien" : CLIC


*Peinture: Flock of Chickens, Katsushika Hokusai