mercredi 22 juillet 2015

Essais et notes, Tome II : Les pouvoirs de la parole (1935-1943) de René Daumal





Comme le chemin d’enseignement hindouiste, les pouvoirs de la parole s’acquièrent graduellement ; comme le chemin d’enseignement philosophique, les pouvoirs de la parole doivent servir à atteindre l’extrême décontraction de celui qui a parcouru l’aller-retour et qui sourit en constatant que le point d’arrivée et le point de départ ne sont pas les mêmes. 


Dans le système hindouiste, les enseignements du Veda s’adaptent aux quatre périodes de la vie d’un homme. L’enfant répète par cœur les hymnes du Veda. Entre 20 et 30 ans, il consulte les Brâhmanas, premiers commentaires des Veda qui orientent leur compréhension vers le monde extérieur. Parvenu à la maturité, l’homme consulte alors le « Livre des forêts », commentaires des Veda qui privilégient cette fois l’édification et la contemplation du monde intérieur. Enfin, parvenu au grand âge, l’homme lira les « Upanishads », ultimes commentaires de ces Veda qui apprendront à l’homme aguerri que tout n’est qu’illusion et qui l’inviteront à relire les Veda dans l’innocence, comme lorsqu’il était enfant. Simple régression ? Certainement pas. On comprend l’attachement de René Daumal à la philosophie de Spinoza : la démarche qu’il préconise est similaire à celle qui fait passer de la servitude à la compréhension active de ses actes. 


Dans la lignée du volume précédent de ses Essais, René Daumal écrit sur l’hindouisme, la poésie et la pataphysique comme moyens de découvrir la vérité spirituelle. Ou plutôt de la retrouver. Peut-être était-elle directement accessible à l’époque où la parole n’était pas venue s’interposer pour brouiller les pistes. Et si la parole gardait une trace de ces temps immémoriaux ? Il s’agit alors de décortiquer la parole de manière ludique et de révéler sa véritable sauvagerie en retranchant du langage les pâles concessions faites à la diplomatie civile ou à l’anesthésie intellectuelle. 


Ces quelques observations ne pourront pas faire comprendre la force cruelle, frénétique et percutante des analyses de René Daumal. Contre les esprits têtards, il propose –non pas une pensée, ce qui serait trop simplement éthéré- mais une dynamique cachant derrière les mots l’impulsion primitive de la danse grimée en poésie et en paroles. 





« « Un œuf dur », dit-on pour désigner un ancien futur poulet coagulé. »

Exemple de l'image poétique à travers le symbole social de la République chez Socrate:

Citation :« Le symbole social [de l’Etat dans le discours de Socrate] a l’avantage de présenter une image que chaque homme, en tout temps, aura sous les yeux ; celui d’être cohérent à lui-même et à l’homme ; et enfin d’être extrait d’une réalité humaine qui possède ses lois propres, que nous ne pouvons modeler à notre guise et qui, par conséquent, nous retiendra de divaguer. »


Quel est le rôle des images dans le langage ?

Citation :
« Le rôle de cette abstraction [des mots] n’est pas de faire penser, mais de prévoir ce que l’on pensera LORSQUE l’on pensera. »


Extrait de "L'envers de la tête":

Citation :
« Il est remarquable que les Français ont abandonné leur mot chef, qui désignait le conducteur du corps, pour le mot teste qui signifie « pot », à l’époque justement où l’on commençait à regarder plus que jamais la tête comme une chose à remplir plutôt qu’à faire fonctionner […]. »


Extraits de "Pour un métier poétique":

Citation :
« Il devait lire le journal, pour ne pas perdre l’usage de la langue populaire, grâce à laquelle il pourrait, à l’heure de l’apéritif, communiquer avec ses semblables en apparence, et les guider sur la voie du bien. »

Citation :
« Une syllabe sur trois tombant, en moyenne, dans le passage du latin au français, ces quinze syllabes [de la versification latine] se sont réduites à douze. Ainsi notre alexandrin et les vers qui en dérivent ne font que répéter le bruit des pas des légions romaines de César. »


Extrait de "Sur le scientisme et la révolution":

Citation :
« La science […] ne fait que préparer ou suivre l’acte, elle est médiate, conditionnée par le langage, elle porte sur les objets extérieurs, ne donne qu’indirectement le pouvoir d’agir sur eux et peut être acquise par toute intelligence normale qui veut seulement y consacrer le temps suffisant. »


Défense et réaction contre l’expression « patrie indestructible » :

Citation :
« Bien sûr, il n’y avait pas « la patrie est indestructible ». Mais la copule est substantielle alors même qu’elle est sous-entendue. Admettre la copulation de ces deux incopulables, la patrie et l’indestructibilité (car, même empiriquement, je veux dire sous la figuration historique, on en a bien vu disparaître, des patries, au cours des siècles !), cela aurait signifié pour moi : « je consens à être avec le même degré de substantialité que la patrie est indestructible », c’était un suicide. »


Extrait du "Grand magicien" : CLIC


*Peinture: Flock of Chickens, Katsushika Hokusai

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