jeudi 4 juin 2015

Un mythe moderne (1958) de C. G. Jung





Lorsque C. G. Jung s’attaque à la problématique des extra-terrestres, plus personne n’ose sourire. L’érudition et l’extrême finesse de raisonnement de ce grand homme vont enfin mettre un terme aux deux attitudes radicalement opposées qui s’attachent d’une part à nier, d’autre part à accepter totalement la réalité du phénomène. A la limite, le problème est le même que celui de savoir si Dieu existe ou non (à une différence d’échelle près). Mais même ainsi, la question reste mal posée. Pour C. G. Jung et pour nous, ceux de ses lecteurs qui reconnaissent en lui le « suprême et pathétique effort pour nous crier que sans une compréhension profonde […] du phénomène-homme, sa survie est problématique et son avenir bouché », peu importe que le phénomène existe réellement ou non sur le plan physique, c’est son existence psychologique qui doit nous retenir.


Le phénomène des visions de soucoupes volantes sera donc considéré comme une rumeur visionnaire qui manifeste une excitation puissante, émanant d’une source profonde –l’inconscient. C. G. Jung pense que cette rumeur montre l’inadéquation de l’homme moderne à lui-même et au monde et que cette mise en forme collective d’une angoisse traduit les tensions d’un monde moderne qui a perdu la religion comme support d’expression. Mais il n’en reste pas là et une grande partie de son livre part à l’étude de nombreux rêves, peintures, témoignages et visions qu’il analyse à l’aide de la méthode amplificatrice, c’est-à-dire à l’aide de l’histoire comparée des symboles. Le parcours dans les inconscients individuels sarcle des millénaires de civilisation pour aboutir à la conclusion que ces visions de soucoupes volantes manifestent l’archétype du Soi, apparaissant ici sous la forme d’une Epiphanie céleste. La détermination de ce Soi devrait conduire C. G. Jung sur une des voies possibles conduisant à l’Unus Mundus. 


Lorsque de nombreux psychanalystes rabaissent l’individu à n’être que l’atome lubrique d’une grande totalité sans âme, C. G. Jung lui confère au contraire une dignité inconditionnelle. Il peut se pencher sur n’importe quel sujet, son érudition et sa circonspection imposent le respect. 


Préface :
Citation :
« C'est ainsi que ce créa un situation dans laquelle‭ – ‬avec la meilleure volonté du monde‭ – ‬on ignorait si l'on avait affaire à une perception primaire suivie de phantasmes ou si,‭ ‬à l'inverse,‭ ‬il s'agissait de fantaisies inconscientes primaires qui,‭ ‬en gestation dans l'inconscient,‭ ‬assaillaient le conscient,‭ ‬l'inondant d'illusions et de visions.‭ »‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬


Jung justifie son intérêt pour le phénomène des soucoupes volantes dans son espoir/fantasme d'assister à la naissance d'un nouveau mythe dont il pourrait être le témoin et l'analyste: 

Citation :
« Quoi qu'il en soit,‭ ‬une chose est sûre‭ ‬:‭ ‬un mythe vivant‭ ‬s'est constitué.‭ ‬Nous avons ici l'occasion de voir naître sous nos yeux une légende et d'observer comment,‭ ‬dans une époque difficile et sombre de l'humanité,‭ ‬se crée une histoire miraculeuse,‭ ‬celle d'un essai d'intervention‭ – ‬ou du moins de rapprochement‭ – ‬de puissances extra-terrestres,‭ ‬de puissances‭ «‬ célestes ‭» ; ‬et cela à un moment où l'imagination humaine se met à envisager on ne peut plus sérieusement la possibilité de voyages interplanétaires,‭ ‬la visite ou même l'invasion d'autres astres. »‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬


Les soucoupes volantes pourraient résulter d'un phénomène de compensation psychique face à la grande angoisse de la modernité :

Citation :
« La situation mondiale actuelle est on ne peut mieux faite pour susciter l'attente et l'espérance d'un événement supra-terrestre qui dénouerait les conflits latents.‭ ‬Si une telle attente n'ose pas trop visiblement montrer le bout de l'oreille,‭ ‬c'est pour la bonne raison que personne n'est plus assez imprégné de la philosophie des siècles passés pour qu'une intervention du ciel apparaisse comme un recours allant de soi. »‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬


Jung explique pourquoi il est vital, selon lui, d'élucider ce mystère. L'affrontement cosmique vs. psychique doit se dérouler sous la forme d'un processus dialectique entre conscient et inconscient. On risque sinon de voir le conscient se laisser submerger par l'inconscient -souvent pour le pire :

Citation :
« Pour les survivants du drame, le cauchemar a disparu ; mais si le cauchemar est banni, les survivants vivent désormais dans un monde dévasté ; le conscient a subi une perte douloureuse dans la réalité qu’il se reconnaît à lui-même, dans la perception qu’il en a et le sens qu’il lui attribue, qu’il ressent, comme si le cauchemar lui avait volé, en disparaissant, un rien qui est essentiel. En quoi consiste cette perte ? En ceci qu’à l’occasion d’un tel affrontement, une occasion unique, qui ne se retrouvera peut-être pas, ou pas de si tôt, a été perdue, à savoir la possibilité d’une explication franche, loyale et essentielle avec les contenus de l’inconscient. »


*Illustration d'Antonio Rubino

1 commentaire:

  1. Je connais mal Carl Gustav Jung, mais je sais que c’était un esprit ouvert, moins dogmatique que Freud, et votre article le prouve !

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