jeudi 25 juin 2015

Post-Mortem (1968) d'Albert Caraco





Le couple formé par Ignatius Reilly et sa môman dans la Conjuration des imbéciles de J. K. Toole est d’une savoureuse drôlerie. Imaginez maintenant que môman vienne à passer l’arme à gauche et qu’Ignatius, la quarantaine révolue, s’empare de ses éternels cahiers d’écoliers pour consigner ses états d’âme : nous obtiendrions Post-Mortem d’Albert Caraco. Franchement pas drôle. 


Ce livre n’a rien à voir avec la fiction. Albert Caraco est revenu de tout, et surtout de l’imagination. Irrévérencieux dès la première phrase, il s’empare d’un de ces moments d’inattention qui fait revenir la mémoire à la surface pour témoigner de la fin de sa mère : 
« Madame Mère est morte, je l’avais oubliée depuis assez de temps, sa fin la restitue à ma mémoire, ne fût-ce que pour quelques heures, méditons là-dessus, avant qu’elle retombe dans les oubliettes ». 


Il ne suffit pas de connaître les éléments biographiques de la vie d’un écrivain pour prévoir le contenu de ses textes. Comme il le dit lui-même, Albert Caraco n’a jamais connu aucun autre événement dans sa vie que sa mère : « Sa victoire est totale et je n'ai de chair qu'autant qu'il en faut pour me sentir esprit ». Il y avait peut-être bien le père aussi, mais que valait-il derrière l’incarnation totale, diffuse et écrasante de cette mère sans concession ? Elle semble avoir été l’image de son fils, sans idéologie ni philosophie, se payant seulement le luxe de la frivolité et de la mondanité. Elle a été le mentor d’Albert Caraco, mais l’a-t-elle seulement voulu ? Elle lui a enseigné le détachement affectif en le gavant d’affection, elle lui a enseigné le mépris des femmes en adoptant les comportements féminins les plus mesquins, elle lui a transmis le goût de la destruction et l’a aidé à se débarrasser des illusions bourgeoises pour l’encourager à proclamer « Heureux les chastes ! heureux les stériles ! ». La mère aurait pu être parfaite si elle ne s’était pas cassée la gueule en fin de course. Finalement, « […] ce ne fut qu’une pauvre femme, ses belles qualités se démentirent et j’en souffre, sa volonté de vivre et son espoir de guérison lui firent manquer son trépas ». Si Madame Mère a toujours réussi à chasser les hypocrisies de la vie, elle a manqué de chasser celles de la mort. Albert Caraco ne se laissera pas faire : les pleurnicheries bourgeoises sur nos morts aimés doivent cesser. Le meilleur hommage que l’on puisse rendre à l’existence ? « Seigneur ! épargnez-nous de ressembler aux larves ! » Madame Mère ne bénéficiera pas de la gloire posthume qui ensevelit les bons comme les dégoûtants. Sa mort sera même, au contraire, l’occasion de juger enfin objectivement la vie et l’œuvre d’une femme à peine au-dessus de la moyenne, tout juste bonne à se détacher suffisamment des hypocrisies pour libérer son fils des exigences de la vie banale. 


Si Albert Caraco ne devait verser qu’une larme en signe esthétique de tristesse, il le ferait pour condamner la supercherie médicale dans le cortège des médecins tartuffes et il se trancherait la gorge pour avoir participé à la mascarade : 
« Nous nous montrâmes hypocrites, nous nous jouâmes de ses peurs et de ses espérances, ce fut la comédie la plus horrible, nos mœurs nous l’imposaient et nous n’osâmes les heurter de front, je le déplore, cet assassinat spirituel et j’eusse préféré l’euthanasie, j’aurais voulu que l’on ne trompât la malade et qu’elle mourût de son gré dans les commencements de l’agonie, je n’ai que ce remords. Pauvre Madame Mère, victime de la charité, qui ne la sauva de la déchéance, nous l’assommâmes de médicaments auxquels sa tête ne put résister, elle vécut, hélas ! de quelle vie, auprès de quoi l’assassinat physique est une grâce ». 


Oui, Ignatius Reilly n’était pas seulement drôle, il était tragique et le rire qu’il provoquait en nous était le rire pataphysicien de René Daumal, ce rire qui « secoue les membres » et qui nous apprend que « toute existence définie est un scandale ». Avec Post-Mortem, Madame Mère peut traverser tranquillement le Styx parce que son fils l’a libérée de ses plus grossières approximations. Puissions-nous à notre tour nous imprégner de cet envoi aux morts pour faire éclater le scandale de l’existence. 




Citation :
« Quand je regarde ceux qui jurent que la vie est un délice, je ne les trouve ni beaux ni bien nés, ni raisonnables ni sensibles, ni fins, ni sages, ni profonds, mais très semblables à ce qu’ils encensent. »


Citation :
« Dieu ne nous aime pas et n'est pas un objet d'amour, le Mysticisme n'est au fond qu'un Narcissisme et le Dieu personnel n'est qu'une absurdité, le besoin qu'ont les misérables de se sentir consolés prouve l'abaissement des misérables et non pas l'évidence des figures qu'ils supposent. Le Dieu des philosophes me suffit, je suis moi-même une personne et je ne cherche de personne ailleurs qu'en moi, je consens à ma mort perpétuelle et l'idée de salut me paraît un délire, être sauvé n'est qu'un viol métaphysique. Madame Mère préférait le Classicisme à toute forme de Messianisme, elle avait saintement raison. »


Citation :
« Une semaine a donc passé depuis le décès de Madame Mère et ce fut la semaine la plus longue de ma vie, elle m'aura duré je n'entends plus combien de mois, je me retrouve non pas seul, mais véritablement multiplié, je me retrouve les mains pleines, une présence à mes côtés et dans mon être une lumière. La morte a répandu sur moi les dons que je n'osais attendre de personne, le vide qu'elle avait laissé s'emplit de grâces débordantes et de faveurs incessantes. Bonne Madame Mère, je vous remercie, vous m'avez révélé ce que je croyais impossible et votre mission se continue au travers de la mienne. »


Citation :
« Je veux aimer Madame Mère par estime et par reconnaissance, après l'avoir chérie par inclination, car autrement je resterais, au milieu des vivants, le fils inconsolable d'une morte. Je servirais mal sa mémoire en jouissant d'une amertume savamment renouvelée et je me trahirais moi-même en faisant de mon deuil une raison de vivre. »


*Peinture de WILLIAM HOLBROOK BEARD

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