vendredi 8 mai 2015

Vers la sobriété heureuse (2010) de Pierre Rabhi






Pierre Rabhi ne se risque pas à proposer une destination et un kilométrage pour préciser l’horizon du trajet qu’il nous incite à accomplir. D’ailleurs, malgré quelques références exactes à des faits sociétaires, économiques et écologiques actuels, Pierre Rabhi se présente moins comme un maître faisant profession d’enseigner à des élèves ignorants les principes rationnels qui devraient nous engager vers une sobriété heureuse, que conteur habile à éveiller chez ses lecteurs des sentiments troublants, héritages d’un regret ancien, tristesse d’une solitude aux origines incernables. Perd-on seulement la qualité de vie liée à l’entretien d’un environnement riche et frémissant, ou perd-on encore davantage ?


Pierre Rabhi exprime simplement son espoir : « Je rêve souvent à l’avènement d’un nouveau paysan gouvernant sa petite ferme comme un souverain libre en son petit royaume ». On peut très souvent relier les réflexions de Pierre Rabhi à celles de Simone Weil dans l’Enracinement. Il évoque le souvenir de son père forgeron qui a dû se soumettre au rythme de travail imposé des mineurs. Le forgeron fier qu'était son père est alors devenu un esclave -muet, inconsistant, lointain. Le monde du travail avait séparé l'enfant de son père. Le travail avait provoqué l'arrachement du fils à son père. Et cela me rappelle cette proposition de Weil, qui souhaitait que l'enfant puisse redonner du sens au travail de son père en faisant du travail un art de vivre total en créant de petits ateliers :  « coopératifs ou non, ces petits ateliers ne seraient pas des casernes. Un ouvrier pourrait parfois montrer à sa femme le lieu où il travaille, sa machine, comme ils ont été si heureux de le faire en juin 1936, à la faveur de l'occupation. Les enfants viendraient après la classe y retrouver leur père et apprendre à travailler, à l'âge où le travail est de bien loin le plus passionnant des jeux ».


L’originalité de Pierre Rabhi est de souligner l’importance cruciale du maintien de liens sociaux purs, c’est-à-dire non corrompus par des intérêts financiers directs ou indirects (le divertissement égoïste et consumériste fait ainsi partie de cette dernière catégorie). Serions-nous à la fin d’une ère qui a été jusqu’au bout de sa conception hégémonique d’une certaine rationalité ?


« C’est sous l’inspiration d’une rationalité sans âme que s’est construit le monde actuel. Il est comme dépoétisé, propice à l’ennui et au désabusement. »


On pourrait à la limite s'amuser de cette rationalité-divine si elle n'avait pas la tendance malfaisante à nier les tendances irrationnelles de l'esprit humain et, partant, des institutions qu'il met parfois en place :


« Il sera toujours impossible de comprendre la marche du monde sans tenir compte de l’irrationalité humaine. Les pires violences, telles les guerres, ont pour mobile les croyances, les nationalismes, les idéologies, des mythes et des symboles plus que des enjeux tangibles, comme les territoires souvent évoqués, qui ne sont que des alibis. »


Les propositions de Pierre Rabhi sont utopiques s’il s’agit de les appliquer telles quelles à notre monde. Ce qu’il faudrait ? Un renversement de toutes les structures actuelles. Mais cela ne se ferait pas sans violence, et Pierre Rabhi ne veut pas déborder dans l’imaginaire révolutionnaire. Tout ce qu’il propose en attendant la résolution de l’antagonisme,  c’est de se mettre en cohérence à chaque fois qu’il est possible de le faire.


« La sobriété […] devient facteur de justice et d’équité, mais cela nécessite obligatoirement de renoncer au modèle actuel, fondé sur la toute-puissance du lucre et à lui dévoué. »


Pierre Rabhi ne tarit pas d’initiatives et on trouvera à la fin de son ouvrage la liste de toutes les associations et projets qu’il a mis en place depuis de longues années. Ces alternatives tournent autour de l'idée de créer des structures à taille humaine. On ne se situerait plus dans l'immensité du monde, d'un continent ou même d'un pays, mais dans la proximité des relations d'échange et de connaissance.  De plus en plus de réseaux de cette nature se développent récemment: AMAP, commerces de proximité, services d'échange local... et il semblerait que dans un premier temps, Pierre Rabhi souhaite surtout développer cet aspect-là.Il n’est pas qu’un intellectuel spéculant, il est aussi un homme de terrain et cette situation est déjà, à elle seule, un premier remède au désenchantement. Vers la sobriété heureuse n’est pas un livre de greenwashing de plus, dans la déferlante actuelle parfois cynique qui semble vouloir faire son beurre de la famine de l’humanité. 


En évoquant ses souvenirs de jeunesse dans son village, Pierre Rabhi montre que la pratique religieuse n'est pas seulement le sentiment religieux, contrairement à ce que voudrait nous faire croire une société capitaliste moderne qui se revendique laïque. Celle-ci a sans doute bien compris que ces pratiques, malgré un risque de dérives inhérent à toute communauté, pouvait également procurer une puissante solidarité capable de desservir ses intérêts.

Citation :
« Ils disaient les bénédicités autour de la lourde table familiale et, animés par un sentiment de gratitude, consacraient la précieuse manne d’un signe de croix sur la miche de pain, avant de la rompre pour la partager. Pratique religieuse ? Certes, mais pas seulement. J’ai toujours ressenti la filiation qui rattachait cette pratique au sentiment qui, initialement, était partagé par l’ensemble de l’humanité. »

Citation :
« Bien que n’appartenant plus à aucune religion –je leur dois toutefois d’avoir été éveillé à la transcendance-, je me suis aperçu que la sobriété heureuse, pour moi, relève résolument du domaine mystique et spirituel. Celui-ci, par le dépouillement intérieur qu’il induit, devient un espace de liberté, affranchi des tourments dont nous accable la pesanteur de notre mode d’existence. »


« J'avais alors vingt ans, et la modernité m'est apparue comme une immense imposture. »


Exploration des initiatives de Pierre Rabhi :

- Amanins : association à but informatif et performatif : Les Colibris.
- La ferme des enfants : CLIC
- Le MAPIC, insurrection des consciences : CLIC
- Le mouvement des oasis en tous lieux
- Le monastère de Solan : CLIC
- Terre & humanisme : CLIC


*Peinture d'Arthur Rackham

1 commentaire:

  1. Je partage tout à fait le diagnostic de votre auteur : il y a quelque chose qui ne tourne pas rond dans le monde moderne, tout est subordonné à la rentabilité, le lien entre les êtres s’effiloche et tout s’effondre… Un ouvrage comme le sien n’est qu’une goutte d’eau, mais je crois que de plus en plus de gens partagent ce point de vue. Après, il est toujours plus facile de voir les problèmes que de changer les choses, mais prendre des initiatives concrètes est un bon premier pas.

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