dimanche 10 mai 2015

Nedjma (1956) de Kateb Yacine





« Aujourd’hui, 8 mai, est-ce vraiment la victoire ? »


Dans Nedjma de Yacine Kateb, Lakhdar et Mustapha se posent la question alors qu’ils ont déserté l’école pour se rendre dans la ville de Sétif, en Algérie. La cérémonie officielle fête l’indépendance française pendant qu’une contre-manifestation populaire écrit au couteau, dans le bois des pupitres et des portes « Indépendance de l’Algérie ». A Sétif mais aussi à Guelma, à Kherrata et dans l’ensemble du Constantinois, les populations colonisées d’Algérie revendiquent leur droit à la liberté et à l’indépendance. Leurs revendications se termineront avec la mise à mort de 45 000 personnes et de nombreuses arrestations arbitraires. Yacine Kateb écrit sobrement : « Les paysans sont mitraillés. Deux fugitifs sont fusillés à l’entrée du village. La milice établit la liste des otages. Maître Gharib est désigné comme un des meneurs ». L’austérité de l’écriture ne doit pas faire croire au désintérêt ou à la retenue. C’est une façon puissante et déconcertante de suggérer l’indicible.


Avant Nedjma, il est difficile de trouver un récit francophone algérien de l’événement, soit que l’expression se fasse dans la langue idiomatique, soit que le récit se soumette aux critères de jugement esthétique et littéraire de l’élite culturelle. Celle-ci, on ne s’en doutera pas, provient de la métropole et qu’elle se veuille intransigeante ou bienveillante, elle ne manque pas d’étouffer l’expression d’une identité algérienne autonome par excès de conservatisme ou de paternalisme. Dans ce cas, est-il possible d’accéder au point de vue authentique d’un algérien s’exprimant en langue française à propos de l’asservissement colonial de l’Algérie et de sa quête d’indépendance ? Si le dialogue est incontestablement établi entre la France et l’Algérie, il reste unilatéral, se dirigeant de l’autorité métropolitaine à l’extension maghrébine.


Dans l’immédiat de l’après-guerre, les mentors de la littérature nord-africaine se nomment Albert Camus, Emmanuel Roblès, Gabriel Audisio… On l’aura compris, ce sont tous des européens de la colonie. En 1946, Roblès créa Forge, une revue littéraire bilingue ouverte aux jeunes auteurs « indigènes ». On pourrait se réjouir que page blanche leur soit laissée pour faire découvrir leurs œuvres mais leurs opportunités de publication resteront en faits subordonnées au droit de regard des fondateurs européens de la revue. Ce sont eux les juges qui distribuent les bons points et accordent le droit d’apparition aux auteurs « indigènes » afin qu’ils transmettent le discours légitime –celui que veut entendre la métropole. Sans doute ne sont-ils pas conscients de la forme de censure dissimulée qu’ils infligent à ces jeunes auteurs. On retrouve en quelque sorte le phénomène de violence symbolique que décrira plus tard Pierre Bourdieu pour parler des rapports de force pouvant se produire entre deux ou plusieurs individus ou groupes d’individus placées sur des positions différentes sur l’échelle de la légitimité culturelle. Malgré leur réelle volonté d’ouverture, les fondateurs européens s’arrogent sans le remarquer un droit que les auteurs indigènes ne sont pas en mesure de réclamer : celui de la juste connaissance des formes littéraires légitimes. 


Yacine Kateb va détonner en remettant en question la structure de cette fausse-communication unilatérale. En 1946, le poème « Bonjour » extrait de son recueil des « Soliloques » est publié dans Forge et retient l’attention du Gouverneur Général français Chataigneau. Celui-ci lui permet d’obtenir une bourse de séjour en France au printemps 1947 pour donner une conférence sur Abdelkader et l'indépendance algérienne. On se souviendra aussi du courage de Kateb lorsqu’il remet en question la hiérarchie officielle en adressant très directement une lettre à Gabriel Audisio, haut responsable de l’OFALAC pour la maîtrise de l’information dans le cadre des relations entre la France et l’Algérie. Il se présente à lui comme Verlaine avait adressé une lettre à Victor Hugo le 12 décembre 1858, dans l’humilité de la jeunesse cherchant le soutien du maître et dans la volonté de dépasser le modèle par la force de son énergie ardente. Yacine Kateb cherche alors à publier son premier roman qui s’intitulera Nedjma. Le nom de cette jeune femme cristallise, à travers l’histoire de quatre branches d’une tribu se retrouvant autour de cette divine et effroyable amante, la figure insaisissable de l’Algérie. La publication ne se fera pas sans heurt. En automne 1952, Gabriel Audisio soumet l’ébauche du roman à la critique de son ami Roblès qui vient d’intégrer l’équipe éditoriale des éditions du Seuil, où il a créé la collection « Méditerranée ». Roblès se montre très dur et juge que la composition est chaotique, les personnages trop peu différenciés, le style obscur. Yacine Kateb vient d’infliger une terrible blessure narcissique à l’intellectuel français : malgré l’utilisation de la langue française, le discours lui est impénétrable et c’est ce qui le sépare définitivement de l’histoire algérienne. 


Au cours de cette longue phase de maturation inspirée par les événements du 8 mai 1945 et soutenue par l’ambivalence des autorités françaises sur l’Algérie, Yacine Kateb ne cesse de travailler sur Nedjma, réduisant son contenu de 2000 à 250 pages environ et faisant circuler les fragments à l’intérieur d’une œuvre en forme de mosaïque. Yacine Kateb nous parle de l’Algérie après l’indépendance française, dans ses errements à la recherche d’une identité nationale algérienne débarrassée de son asservissement colonial, sans jamais citer une seule fois explicitement la douleur du déracinement. 


Aujourd’hui, le roman de Nedjma revient sur les devants de la scène de la littérature francophone. On rend gloire à cette figure de cette jeune femme qui est à la fois la cousine aimée, la femme fatale destructrice, incarnation de l’Algérie profanée pour laquelle on peut parfois mourir, et expression du deuil d’une génération brisée qui exalte la bâtardise. On rend gloire également à cette littérature dont la métropole a souhaité diminuer la légitimité, alors qu’elle semble aujourd’hui avoir su émettre une prémonition de l’Histoire de l’indépendance algérienne. Mais tous ces jugements sont encore ceux de la métropole sur l’ancienne colonie, et qui sait si le sens de Nedjma n’est pas encore enfoui sous notre volonté et notre prétention à nous faire les interprètes du sens de l’Histoire ? 

Citation :
« J’ai trouvé l’Algérie irascible. Sa respiration…
La respiration de l’Algérie suffisait.
Suffisait à chasser les mouches.
Puis l’Algérie elle-même est devenue…
Devenue traîtreusement une mouche.
Mais les fourmis, les fourmis rouges.
Les fourmis rouges venaient à la rescousse. »


Citation :
« Moi j’étais en guerre. Je divertissais le paysan.
Je voulais qu’il oublie sa faim. Je faisais le fou. Je faisais le fou devant mon père le paysan. Je bombardais la lune dans la rivière. »


Citation :
« N’y a-t-il que le crime pour assassiner l’injustice ? Mère, je me déshumanise et me transforme en lazaret, en abattoir ! Que faire de ton sang, folle, et de qui te venger ? C’est l’idée du sang qui me pousse au vin… »


Citation :
« Ce sont des âmes d’ancêtres qui nous occupent, substituant leur drame éternisé à notre juvénile attente, à notre patience d’orphelins ligotés à leur ombre de plus en plus pâle, cette ombre impossible à boire ou à déraciner, -l’ombre des pères, des juges, des guides que nous suivons à la trace, en dépit de notre chemin, sans jamais savoir où ils sont, et s’ils ne vont pas brusquement déplacer la lumière, nous prendre par les flancs, ressusciter sans sortir de la terre ni revêtir leurs silhouettes oubliées, ressusciter rien qu’en soufflant sur les cendres chaudes, les vents de sable qui nous imposeront la marche et la soif, jusqu’à l’hécatombe où gît leur vieil échec, chargé de gloire, celui qu’il faudra prendre à notre compte, alors que nous étions faits pour l’inconscience, la légèreté, la vie tout court… »


Extrait de Tacite :

Citation :
« Les Bretons vivaient en sauvages, toujours prêts à la guerre ; pour les accoutumer, par les plaisirs, au repos et à la tranquillité, [Agricola] les exhorta en particulier ; il fit instruire les enfants des chefs et leur insinua qu’il préférerait, aux talents acquis des Gaulois, l’esprit naturel des Bretons, de sorte que ces peuples, dédaignant naguère la langue des Romains, se piquèrent de la parler avec grâce : notre costume fut même mis à ‘honneur, et la toge devint à la mode ; insensiblement, on se laissa aller aux séductions de nos vices ; on rechercha nos portiques, nos bains, nos festins élégants ; et ces hommes sans expérience appelaient civilisation ce qui faisait partie de leur servitude… » 


Janvier 1948. Lettre de Kateb Yacine à Gabriel Audisio :


Citation :
Cher Ami,
A l'instant, je me souviens que vous m'aviez le jour de mon départ demandé de vous envoyer quelques détails biographiques.
Je suis né le 26 août 1929 à Condé Smendou (Constantine). Mon père et ma mère sont tous deux arabes de la région de Souk Ahras. Mon grand-père maternel, Si Ahmed el Ghazali Kateb, était considéré comme un des plus grands poètes de langue arabe en Afrique du Nord.
Vous pourrez trouver de ses preuves dans les anthologies éditées par les Ulémas, et dans diverses revues de Tunisie, d'Egypte et de Syrie. M. Millerand, alors Président de la République française lui écrivit une lettre élogieuse où il lui proposait d'élever un buste à son effigie. Mon grand-père ne répondit pas à la lettre. Mes aïeux étaient tous à l'arrivée des français magistrats (Cadis) ou ulémas. Les nécessités de l'état-civil firent que les frères dont nous descendons prirent deux noms différents.
l'un donna naissance à la famille Cadi qui compta Cadi Chérif, le premier colonel d'artillerie sorti premier de Polytechnique, et l'autre s'appela Kateb (écrivain) et ses fils furent tous lettrés en arabes [sic]. Mon grand-père paternel, Kateb Salah, fut un bon grammairien, d'autres Kateb furent professeurs d'arabe, écrivains, interprètes. L'ensemble de la famille était désigné avant la domination française sous le nom de Kablout. Cadi Abdelkader n'est pas notre parent, il est d'Aïn Beïda, alors que nous sommes de Souk Ahras.
La première conseillère municipale algérienne, élu en 1945, est Zouleïkha Kateb, ma cousine . Malheureusement, notre famille semble frappée du mal d'extinction : ces deux dernières années, elle a perdu plus de quinze de ses membres. Notre famille est très estimée, mais nous passons volontiers pour des bohèmes dénués de pratique et pour des amateurs d'alcool et de musique orientale [rajouté à la main : Nous sommes aussi tous pauvres et imprévoyants].
Pour ma part, j'ai fait d'excellentes études jusqu'en quatrième. Puis j'ai négligé mes études pour lire comme un forcené et écrire. J'ai écrit mon premier poème à onze ans, c'était une satire. De onze ans à quinze ans, j'ai lu Baudelaire et Raimbaud [resic], et des livres effarants, jusqu'à Proust. Je n'ai jamais été attiré par les romantiques. Par contre, j'ai tout de suite aimé Cocteau, Eluard.
Le 8 mai 1945, j'étais encore potache, j'ai été arrêté pour atteinte à la sûreté de intérieure et extérieure de l'état, détention d'armes, participation à bandes armées, propos séditieux. Libéré quelques mois après, je me trouvais lancé dans une tournée de conférences révolutionnaires, et je fis imprimer un petit recueil intitulé Soliloques.
Pour échapper à la facilité et au ridicule de "conférencier", je suis venu à Paris, à la fois pour travailler, apprendre et changer d'air.
Comme vous le voyez, je suis un piètre biographe, mais l'essentiel était de dire ces choses... je vous salue bien, tout honteux de ce style, mais j'essaierai de me racheter en vous envoyant bientôt "L'Existence des laboureurs" , que je termine.


Notes de Roblès suite à la lecture de Nedjma :


Citation :

1. Sur la composition
2. Sur les personnages
3. Sur le style
4. Sur la vue aérienne


1. Sur la composition
1. C'est trop court, matériellement, pour constituer un livre normal. la manuscrit fait 130 pages à la machine. Il en faut environ 200.
2. Ces quelque 70 pages peuvent, doivent être rajoutées. En effet :
- Il y a trop de "trous" dans le déroulement du récit, trop peu de solutions de continuité.
- Certains épisodes sont trop concentrés. Ils sont réduits à une espèce de scénario. Ils gagneraient à être étoffés, développés.
- Quelques développements sont nécessaires pour boucher des trous, pour ménager des transitions par exemple, on voit les deux jeunes gens passer brusquement de l'école au collège, du collège à l'affaire du 8 mai. C'est trop cahotique.
- Il manque un chapitre sur la vie à Paris, qui amènerait la conclusion.
3. Il y a aussi des interversions à réparer, des passages qui ne semblent pas à leur place, chronologiquement au moins.

2. Sur les personnages
1. D'une façon générale, les personnages ne sont pas assez différenciés.
2. C'est surtout sensible au début, pour les 2 enfants, Omar et celui qui dit "je", que l'on ne distingue pas assez l'un de l'autre.
3. Dans le reste du récit, "je" n'est pas assez identifié. Il faudrait le caractériser davantage. Le suivre aussi. Au chapitre "Marchand de rêves", il disparaît.
4. A mon avis, le "je" ne s'impose pas, surtout mêlé à un roman objectif. Il vaudrait mieux donner un nom à ce "je" et le faire vivre objectivement. cela contribuerait à différencier les personnages.
5. Certains autres personnages (secondaires) devraient aussi avoir un nom, être plus objectivés.
6. Rachid ne nous est pas assez "présenté". C'est seulement au chapitre "Marchand de rêves" que nous sommes informés sur lui


*Photo de Georges-Louis Arlaud

5 commentaires:

  1. Ca faisait longtemps que vous n’aviez plus traité de littérature romanesque ! Je ne connais pas ce « Nedjma », mais il semble que ce soit un livre culte ! Par contre je ne suis pas trop de votre avis quand vous dites que la métropole « étouffe » les littératures francophones. C’était peut-être vrai à l’époque de parution cet ouvrage, mais depuis les littératures francophones sont largement représentées et célébrées, et il n’y a plus vraiment, me semble-t-il, de « tutelle » de la nation-mère, laquelle est, il faut le dire, assez mal en point sur le plan littéraire…

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  2. C'est un livre culte en effet mais je ne l'ai pas trouvé simple à aborder car, effectivement, il déstabilise par son mode de narration.
    Je visais effectivement l'époque de parution de l'ouvrage lorsque je parlais de l'étouffement des littératures francophones. Aujourd'hui, un plus grand intérêt émerge sur la question et si la domination métropolitaine tend à s'atténuer, je doute toutefois qu'elle disparaisse totalement, car c'est toujours en métropole qu'on prétend détenir le "savoir universitaire".

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  3. Excellent article. Je ne connaissais pas l'existence de cette lettre à Audisio ni les notes de Roblès. Puis-je vous demander où vous les avez trouvées?

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  4. Elles font partie d'un cours reçu par PDF. Je peux vous l'envoyer si vous le souhaitez.

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  5. Bonjour c'est possible de recevoir le pdf svp.

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