mardi 12 mai 2015

L’Histoire commence à Sumer (1957) de Samuel Noah Kramer



Le titre de ce livre nous révèle une chose : l’Histoire commence seulement avec les premières traces de l’écrit. Comment s’appelle la période qui précède l’Histoire ? Nous ne le savons pas et à la limite, cela ne semble intéresser personne. S’il existait des civilisations avant ou simultanément à celle des Sumériens –et il en existait sûrement-, leur mérite serait moindre car elles ne nous ont pas légué, des millénaires plus tard, un témoignage étayé et plaisant comme celui-ci. Etayé à force d’efforts et de synergies de la part de Noah Samuel Kramer et de ses camarades ; plaisant car les documents retrouvés nous donneraient presque une preuve de l’intelligence innée de l’homme –à peine constitué en civilisation qu’il déploie déjà les vertus humaines de l’empathie, de la prévision, du courage, de l’éthique et de la morale. Mais ce témoignage pourrait aussi constituer une nouvelle déconvenue adressée à la fierté de l’homme moderne : non, nous n’avons rien inventé, et l’histoire n’est décidément qu’un éternel recommencement. 


Samuel Noah Kramer nous présente brièvement les caractéristiques de Sumer. Cette région se situait en basse Mésopotamie, entre le Tigre et l’Euphrate, bordée par le désert de Syrie à l’ouest et limitée par le Golfe persique au sud. L’histoire de cette civilisation a pu nous être proposée suite à la découverte d’un ensemble de plusieurs milliers de tablettes et fragments portant des œuvres littéraires –on les appelle « tablettes de Nippur ». Le travail de reconstitution et de traduction a été colossal et s’est établi sur plusieurs décennies. On ne peut pas exclure la possibilité d’une contamination idéologique et conceptuelle moderne mais le résultat de ces recherches laisse apercevoir les fondements d’une civilisation cohérente et originale sous certains aspects. Samuel Noah Kramer propose à son lecteur de découvrir l’histoire de Sumer en une trentaine de petits chapitres thématiques qui permettent de reconstituer l’ensemble des réalisations spirituelles et culturelles dans le domaine du gouvernement, de l’éducation, de la philosophie, de la religion, de la justice, de l’agriculture ou de la médecine. 


Au-delà de la surprise que suscitent les similitudes qu’il est possible d’établir entre cette civilisation ancienne et la nôtre –que plus de cinq millénaires séparent-, il est très intéressant de comparer ces fragments avec nos mythes et religions. Outre la présentation détaillée de la cosmologie sumérienne, les traductions ont permis de trouver un prédécesseur à Job qui se lamentait déjà, 1000 ans avant lui :


« Moi, le sage, pourquoi suis-je lié à de jeunes ignorants ?
Moi, l’éclairé, pourquoi suis-je compté au nombre des ignorants ?
La nourriture est partout alentour,
Et pourtant ma nourriture est la faim.
Le jour où les parts ont été attribuées à tous,
Celle qui m’a été réservée, c’est la souffrance. » 



Le poème mythique « Enki et Ninhursag » rappelle également les premiers chapitres de la Genèse et plus particulièrement le mythe de l’Eden. La création des eaux, la malédiction féminine, la faute commise en mangeant un fruit, se retrouvent aussi dans ce poème, énoncé en des termes qui ne peuvent pas faire penser au simple hasard. Le mythe permettrait également de comprendre pourquoi, dans la Bible, Eve serait issue de la côte d’Adam. Enki souffrait de la côte (désignée par le phonème « ti » en sumérien) et pour le guérir, Ninti (la dame de la côte) fut créée. 


On découvre également le nom du Noé sumérien avec Ziusudra, les premières lamentations liturgiques (Uruagina), les premières joutes verbales, des fables qui rappellent celles d’Esope mais aussi, et surtout, le mythe d’un âge héroïque qui permit d’élargir la connaissance de la civilisation sumérienne au-delà des témoignages écrits. Après avoir relevé une logique historique et culturelle propres aux mythes des âges héroïques grecs, hindous et germaniques, les assyriologues ont proposé par analogie une chronologie des étapes préliminaires à l’établissement de la civilisation sumérienne en postulant l’existence d’une civilisation pré-sumérienne irano-sémitique. Cette reconstitution pallie à une des lacunes les plus importantes de la civilisation sumérienne, telle qu’elle nous est parvenue à travers ses textes, car il semblerait en effet qu’elle n’ait jamais eu conscience d’elle-même en tant que civilisation et qu’elle n’ait jamais nourri les aspirations modernes de l’historiographie –sa cosmologie fondatrice lui suffisant pour justifier son existence. 


« Il ne leur est jamais venu à l’esprit, par exemple, que la nature fondamentale du réel et de la connaissance que nous en avons pouvait soulever quelque problème ; c’est pourquoi ils n’ont pratiquement rien créé d’analogue à cette partie de la philosophie que l’on désigne communément de nos jours sous le nom d’épistémologie. Cependant, ils ont réfléchi et spéculé sur la nature de l’univers, sur son origine et plus encore sur son organisation et son mode de fonctionnement. »


La découverte de nouvelles tablettes viendra peut-être affiner et corriger notre vision de cette civilisation dans quelques années... 



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L’étendard d’Ur – face de la paix ou face de la guerre, vers 2500 av. J.-C.


Kramer annonce le programme dans son avant-propos :

Citation :
« Quelles furent, par exemple, les premières idées morales et les premières conceptions religieuses que l’homme ait fixées par écrit, quels furent ses premiers raisonnements politiques, sociaux voire « philosophiques » ? Comment se présentaient les premières chroniques, les premiers mythes, les premières épopées et les premiers hymnes ? Comment les premiers contrats juridiques furent-ils formulés ? Quel fut le premier réformateur social ? Quand eut lieu la première réduction d’impôts ? Quel fut le premier législateur ? Quand le premier parlement à deux chambres tint-il ses assises, et dans quel dessein ? A quoi les premières écoles ressemblaient-elles, et à qui et par qui l’enseignement était-il donné alors, et selon quel programme ? »


Le premier gouvernement est-il né à Sumer ? Le Parlement d'Uruk était constitué de deux chambres : l'assemblée des Anciens (équivalent de notre Sénat) et la chambre basse, qui regroupait les citoyens en état de porter les armes : 

Citation :
« Les premiers souverains de Sumer, si grands qu’aient pu être leurs succès de conquérants, n’étaient pas des tyrans entièrement libres de leurs actes, des monarques absolus. Sur les intérêts majeurs de l’Etat, particulièrement sur les questions de guerre et de paix, ils consultaient leurs concitoyens les plus notables, réunis en assemblées. Ce recours à des institutions « démocratiques », dès le IIIe millénaire avant Jésus-Christ, constitue un nouvel apport de Sumer à la civilisation. »


Fragments des premiers proverbes et dictons, édités par Edward Chiera :

Citation :
« Celui qui a beaucoup d’argent est sans doute heureux ;
Celui qui possède beaucoup d’orge est sans doute heureux,
Mais celui qui ne possède rien peut dormir. »


Le premier symbolisme sexuel avec le rite du mariage sacré avec Enki qui déverse sa semence dans les eaux du Tigre et de l'Euphrate :

Citation :
« Lorsque le Père Enki eut posé son œil sur l’Euphrate,
Il se dressa fièrement comme un taureau fougueux,
Il pointa son pénis, il éjacula,
Et il emplit le Tigre d’une eau étincelante. »


La première légende de résurrection. Suite à l'épisode ci-dessous, le roi Ur-Nammu dut descendre dans le Kur pour affronter la reine des Enfers, Ereshkigal :

Citation :
« Elle fixa son regard sur Inanna, un regard de mort,
Elle prononça une parole contre elle, une parole de colère,
Elle poussa un cri contre elle, un cri de damnation :
La faible Femme fut transformée en cadavre,
Et le cadavre fut suspendu à un clou. »


Pour compléter le sujet, un article sur Hérodote

1 commentaire:

  1. La civilisation est née dans le fameux « croissant fertile », c’est de là que sont issus tous les mythes ancestraux. Et c’est vrai que quand on voit les vestiges de cette époque (statuettes, etc.), on sent un grand raffinement, dont la recette a été perdue depuis !

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