mercredi 20 mai 2015

Les nouveaux chiens de garde (1997) de Serge Halimi



On distingue souvent les Chiens de garde de Paul Nizan, publié en 1932, des Nouveaux chiens de garde de Serge Halimi par la nature des personnages qui y sont critiqués : d’un côté les philosophes gardiens de l’ordre bourgeois, de l’autre les journalistes garants de la société capitalo-consumériste. En réalité, les deux catégories sont assez proches lorsqu’on se souvient que la plupart de nos journalistes chiens-de-garde cherchent à montrer patte blanche en publiant également, à leurs heures perdues, des roucouleries philosophiques d’autant plus cyniques qu’elles contribuent souvent à alimenter le problème dénoncé (qu’on pense à la Défaite de la pensée de Finkielkraut, Les peurs françaises d’Alain Duhamel ou Toute vérité est bonne à dire de Laurent Joffrin, pour n’en citer qu’une partie).


Les époques changent, les formes évoluent mais le problème reste le même : pour conforter le pouvoir économique et social de quelques privilégiés, détenteurs de grands groupes industriels, des journalistes ont vendu leur âme au diable. Pire que ça : ils sont devenus son porte-parole et pour ne pas se faire pincer, ils entourent sa propagande d’une langue de bois teintée d’humanisme, de progrès social, de démocratie et d’européanisme, corrompant le sens de ces termes et participant à un désenchantement massif des foules. Si le désenchantement est massif, la lassitude et le désespoir risquent alors de conduire à des extrémismes bariolés, peut-être moins sains d’apparence mais aussi moins hypocrites et donc paradoxalement plus rassurants. 


Serge Halimi démontre la dépendance du journalisme aux grands groupes industriels au court de cet essai composé de quatre chapitres. Il traite des rapports des journalistes dominants avec les dirigeants politiques, de la domination des média par les plus grands groupes industriels et financiers, de l’établissement d’un journalisme de marché asservi à des exigences économiques et des rapports intersubjectifs des journalistes et intellectuels visant à assurer leur autopromotion. Cet essai fournit les exemples les plus probants tendant à montrer qu’on prend le peuple pour une poubelle à raclures, tout juste bon à produire du bénéfice. 


Comme le rappelle Pierre Bourdieu dans la préface, ce livre n’est pas la signature de l’acte de décès de la profession journalistique. Serge Halimi condamne seulement la forme la plus criante de corruption journalistique –celle qui sacrifie son honnêteté intellectuelle pour des intérêts financiers douteux-, sachant qu’il existe aussi des journalistes consciencieux et indépendants, mais leur portée médiatique est étouffée par les gros poissons. 


"Révérence face au pouvoir, prudence devant l'argent : cette double dépendance de la presse française crée déjà les conditions d'un pluralisme rabougri. Mais on ne peut s'en tenir là. Tout un appareillage idéologique conforte la puissance de ceux qui déjà détiennent autorité et richesse. La somme des sujets tenus à distance et des non-sujets matraqués en permanence étend le royaume de la pensée conforme."


Serge Halimi ne révolutionne rien mais il braque son projecteur sur des phénomènes qui nécessitent l’obscurité pour se déployer dans toute leur perfidie. 


Préface de Pierre Bourdieu :
Citation :
« Ce texte n'a pas pour fin de discréditer des personnes, et moins encore une profession. Il est écrit par un journaliste qui, convaincu que les journalistes ne peuvent rien gagner à l'indulgence qu'ils s'accordent mutuellement, entend rompre le silence complice et apporter son témoignage critique, au lieu de se contenter de hurler avec les loups devant la moindre tentative d'objectivation. Il est écrit pour les journalistes qui font dignement leur métier et qui souffrent de l'image dégradée qu'en donnent certains. Sans sacrifier à la phraséologie déontologique qui ne sert le plus souvent qu'à masquer les démissions, il rappelle à tous, journalistes ou lecteurs de journaux, ce que pourrait être un journalisme pleinement conscient de sa dignité. »


Un exemple d'asservissement journaliste :

Citation :
Laurent Joffrin: Monsieur Chirac, je vais vous poser une question que vous allez juger, j'imagine, désagréable, mais enfin bon les journalistes ne sont pas toujours obligés de poser des questions qui plaisent aux candidats.
Jacques Chirac: Absolument.
Laurent Joffrin: Il y a eu une polémique qui a été déclenchée à la suite de la publication d'un article dans Le Canard enchaîné. Et cet article a trait, avait trait à un appartement que vous louez, que votre famille loue dans le septième arrondissement...
Jacques Chirac: C'est moi qui loue.
Laurent Joffrin: C'est vous? Et on vous a reproché, d'une certaine manière, de bénéficier d'une opération immobilière qui vous permet de payer un loyer avantageux eu égard aux facilités que comporte cet appartement, à sa nature immobilière. Vous avez répondu que tout ça était légal et donc qu'il n'y avait pas d'irrégularité. Personne ne vous a contredit sur ce point. Mais est-ce que c'est pas quand même un peu ennuyeux pour des questions d'image, parce que ça risque quand même de vous donner un peu l'image de quelqu'un qui bénéficie, même s'il est parfaitement honnête - et tout le monde le pense - mais qui bénéficie - avec d'autres mais comme d'autres - d'un certain nombre de privilèges qui sont fermés aux citoyens normaux puisque, apparemment, le loyer en question est quand même très avantageux par rapport à l'appartement? » 


Exemple d'un parcours médiatique marathonien :

Citation :
Alain Duhamel interviendra au moins sept fois sur les ondes nationales entre le samedi 7 janvier 1995 à 22 h 30 et le mardi 10 janvier à 20 heures, Le samedi soir, il participe longuement à l'émission littéraire de France 3, Le dimanche matin, à 8 h 40 sur Europe l, il se livre à son «face-à-face» hebdomadaire avec Serge July, À midi, il interroge Nicolas Sarkozy à «L'heure de vérité» (France 2), Lundi à 7 h 25, il éditorialise sur Europe 1 avant de diriger, à 19 heures, le «Club de la presse» qui reçoit Robert Hue, Sitôt cette émission terminée, à 20 heures, il se précipite dans les studios de France 2 pour, dès 20 h 30, interroger Jacques Chirac, Le mardi à 19 heures, il est l'invité de l'émission de Guillaume Durand sur LCI. Quelques heures plus tôt, sa chronique quotidienne d'Europe 1 avait pour thème: «Jacques Chirac omniprésent», Deux mois plus tard, le 4 mars 1995 sur France Culture, Alain Duhamel précisa: « Les émissions d'actualité à la télévision. J'en refuse beaucoup,» Mais le 28 avril de la même année il avoua au Figaro qu'en dépit de son Guernesey médiatique, «Je connais peu, dans mon métier, de journées chômées»


« Entendre [Elie Cohen] permettait de comprendre assez vite qu’il ne suffit pas d’être péripatéticien pour devenir Aristote. »



*Photographie de Charles Fenno Jacobs

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