jeudi 28 mai 2015

Les Isefra de Si Mohand, introduits par Mouloud Mammeri (1969)



L’isefra est à la poésie orientale ce que le sonnet est à la poésie occidentale. Trois strophes semblables de trois vers dont le premier et le troisième comportent syllabes et le second cinq et une structure rimée aab/aab/aab constituent les règles du jeu poétique. Dans l’idéal, le premier tercet propose le thème, le second ajoute une circonstance secondaire et le troisième donne la clé du sens, resté jusque-là en suspens.


Les isefra de Si Mohand ont ceci de particulier qu’ils sont incréés –comme le Coran- et Si Mohand ne sert que de réceptacle destiné à recevoir la parole divine –comme Muhammad. Comme lui, un ange serait apparu devant lui près d’une fontaine et lui aurait proposé : « Parle et je ferai les vers –ou fais les vers et je parlerai » ; ce à quoi Si Mohand répondit : « Fais les vers et je parlerai ». Comme l’écrit Mouloud Mammeri : « Pour lui, la poésie n’était ni un métier, ni un accident, c’était un destin : il ne l’avait ni cherchée ni choisie, elle s’est imposée à lui comme un fatum […] ».


Cette élection le distingue des autres poètes pour qui l’écriture est au mieux une distraction, au pire un travail. Elle permet à Si Mohand de vivre la poésie comme un art total qui engage son existence : « Mohand s’est mis à remodeler sa vie de tous les jours pour la mettre en accord avec sa vocation. Il s’est mis à boire, fumer, aimer, tenter beaucoup d’expériences insolites que les convenions, les nécessités de la subsistance et d’expresses lois religieuses interdisaient aux autres ». 


C’est ainsi que l’inspiration divine va donner naissance à une poésie matérielle qui s’inspire de l’expérience quotidienne et des plaisirs sensuels et qui n’échappe pas à la puissance historique. A travers les Isefra de Si Mohand, nous prendrons conscience des conséquences d’une période de colonisation triomphante. Après la répression de 1871, Si Mohand et le peuple algérien subissent l’installation du nouveau régime avec son lot de révoltes et de violences. Les rôles économiques s’inversent, destituant les anciens propriétaires et les transformant en métayers sur leurs propres champs, donnant au contraire des moyens douteux aux anciens métayers pour acquérir la terre. Le bouleversement des fortunes, dont la famille de Si Mohand sera victime de plein fouet, traduit un bouleversement également politique et social et la perversion des valeurs. La famille sera contrainte à l’exil, à l’éparpillement qui laisse Si Mohand indigné et solitaire. Ce n’est donc pas fortuit si sa poésie ressemble à celle, indignée et exaltée, d’un Saint-Augustin dénonçant la corruption des mœurs ou d’un Joachim Du Bellay déplorant la ruine civilisationnelle de Rome. Les Isefra de Si Mohand composent une vie qui ne prend conscience d’elle-même qu’à partir du moment où le malheur l’atteint, dans l’exil entre déchirement et jouissance de l’extrême liberté. 


La traduction ne permettra pas de profiter pleinement de la musicalité de la version originale mais le choix du traducteur se veut fidèle plus qu’esthétique, témoignant de l’humilité de son rôle. Les Isefra surmontent le péril de la traduction en parlant le langage de l’homme livré à lui-même face à Dieu –si toutefois on peut se fier à lui. 


Citation :
« Las Seigneur pourquoi suis-je ainsi
Pris dans les rets
Où est mon Dieu la délivrance

Du temps où j’étais fortuné
Je me sentais étayé
J’avais coutume de me divertir avec les filles

Maintenant parmi des hommes pourris
Sans pudeur
Je suis dévoré vivant. »

Citation :
« Ne te fie pas au monde il ne dure pas
Il peut démentir ton étoile
J’ai vu la chèvre insulter le bélier

Le faucon qui allait en tête des foules
Aujourd’hui pauvre hère
Est devenu la proie des battues

Les bouchers qui lavaient la viande
De sa bouse sauf votre respect
Sortent maintenant vêtus richement. »

Citation :
« Me voici chaque jour errant
Exilé en pays étranger
Et plaignant de n’avoir point de foyer

Je ne puis aller sans vêtements C’est inconvenant
J’y songe
Nuit et jour

Dieu aimé de grâce
Secoure-moi
Sans cela mon âme est perdue. »


Un poème à Dahbia sur le mode de la défoliation. Mouloud Mammeri en parle ainsi :
« Dans la défoliation, on sent le plaisir à fleur d’épiderme ; le poète déshabille l’aimée lettre à lettre et, au dernier caractère qui « clôt son nom », elle se dresse devant lui dans sa parfaite nudité. »


Citation :
« Sur D est la voyelle A
H est sans voyelle
B et I complètent son nom

Elle a la peau de fine toile
Yeux bleus
Mon âme avec la sienne s’en est allée

Un juif l’a séduite avec ses talismans
Je le voue à Baloua
Viens à mon secours Sidi Ouris. »


Présentation de Mouloud Mammeri :

Citation :

En plus d’être un grand écrivain et anthropologue de talent mondialement reconnu, Mouloud Mammeri fut un chercheur émérite. En effet, il est l’auteur de divers travaux sur l’anthropologie et l’ethnologie berbères.

Ce grand linguiste s’intéressa aussi aux touaregs dont il étudia l’idiome, variante de la langue Tamazight, il en étudia la grammaire et le lexique utilisés par eux.
Source


*Peinture d'Hilna af Klint

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