vendredi 15 mai 2015

Les Aveux (397) de Saint Augustin, traduction de Frédéric Boyer



Saint Augustin n’est pas loin de nous. Il est tout proche et ses préoccupations sont les nôtres. Saint Augustin a écrit et vécu au 4e siècle et à cette époque, comme à la nôtre, il a vu ou cru voir le monde se morceler : les vérités se multiplient, s’affrontent et se contredisent, à défaut de ne pouvoir communier dans une Vérité qui laisserait les esprits en paix. Le 4e siècle fut une période de grande effervescence, douloureuse mais créatrice. Le monde s’ouvre, ses limites s’effacent. Constantinople rivalise avec Rome et l’Empire, que l’on croyait infaillible, se divise suite aux invasions des Wisigoths et des Vandales. 


Pour Saint Augustin, l’écriture des Aveux commença après sa conversion au christianisme en 386, suite à une longue période de doutes et une incursion passionnée dans le manichéisme. Il rentre d’Afrique du Nord en 387 et entreprend son œuvre du retour comme une œuvre du voyage à rebours de soi-même. Il n’est pas le premier à raconter ses angoisses, ses ambitions parfois mégalomaniaques, son désir de perfection et son mépris terrorisé d’une vie linéaire et monotone, mais sa grande originalité est de lier cette expression au dialogue divin dans un langage qui frôle parfois l’hérésie, et qui se montre pourtant désespérément soumis. Il renverse la perspective classique du monde ancien lorsqu’il commence à se raconter dans l’ignorance, alors que l’humanité le reconnaissait en tant qu’individu à l’identité affirmée et déterminée, jusqu’à ce qu’il se découvre au fur et à mesure qu’il abandonne toute ambition personnelle, toute caractéristique déterminante –tout ce qui constitue la base d’une identité reconnaissable et stable aux yeux des autres. Comme l’écrit Frédéric Boyer : « Grande leçon bizarre. Renversement de toute la perspective classique du monde ancien. La vie négative devient un argument. Je vis de ne pas vivre. Je cherche quelque chose de ne rien vouloir trouver ». 


S’il fallait compartimenter l’expérience de Saint Augustin, la première étape serait celle de l’inquiétante étrangeté. Tout en croyant se connaître, Saint Augustin ne se reconnaît plus. Tout au plus n’a-t-il été qu’un palimpseste d’influences extérieures et déformantes :


« Oui, quoi de plus malheureux qu’un malheureux incapable de plaindre son propre malheur et qui verse des larmes sur Didon morte par amour pour Enée, mais n’a aucune larme pour sa propre mort de ne pas t’aimer ? » 


Suit le temps du doute et des interrogations. Comme dans le Livre de Job, Saint Augustin se précipite parfois près du désespoir lorsqu’il essaie de comprendre l’existence du mal dans un monde censé être parfait grâce à Dieu. Première étape : décentrement du soi dans une optique qui suggère l’existence d’une bonne soupe primitive de laquelle nous serions tous issus et promis à nouveau prochainement :


« Devons-nous davantage craindre l’animosité d’un homme contre nous plutôt que les effets de notre propre haine sur lui ? La destruction d’autrui que l’on persécute est-elle moins grave que la destruction de notre cœur par la haine qu’on lui voue ? »


Seconde étape : renversement des valeurs. Le monde devient compréhensible lorsque Saint Augustin le fait entrer en résonnance avec son univers intérieur. Par-delà le bien et le mal, il nous fait comprendre que ces valeurs ne sont que des jugements subjectifs, donc corrompus, appliqués à une objectivité qui n’est ni bonne, ni mauvaise.


« Je cherchais d’où vient le mal. Je cherchais mal. Je ne voyais pas que le mal était dans mon investigation même. »


Saint Augustin abandonne ce qu’il croyait être sa liberté de fanfaron scandaleux et croit ainsi accéder à une plus grande liberté : celle de ne plus dépendre du jugement d’autrui dans ses agissements. Saint Augustin raconte le tournant de son existence où, plutôt que de céder à la fatigue d’une contrefaçon de soi, il renonce aux obligations du monde extérieur pour s’atteindre et pour atteindre Dieu –à moins que les deux ne soient confondus. 


« Prisonnier, j’aurais mimé une liberté mutilée en transgressant délibérément un interdit, sombre parodie de toute-puissance. »


C’est le monde comme théâtre que Saint Augustin condamne. Une première étape vers la vraie liberté est franchie à condition de quitter la caverne des ombres de Platon :


« J’étais captivé par le théâtre, ses représentations étaient remplies des images de mon malheur et du combustible de mes passions. »


Même s’il ne s’exprime pas en ces termes, Saint Augustin semble expérimenter des expériences décisives de synchronicités avec des yeux d’hallucinés. En se détachant de lui-même, il parvient enfin à reconnaître les coïncidences signifiantes de son existence, comme en atteste par exemple ce récit de conversion. L’événement ne pouvait avoir de sens pour personne d’autre que pour Saint Augustin, qui s’y reconnut aussitôt :


« Une voix d’enfant, garçon ou fille, je ne sais plus. Attrape et lis. Attrape et lis. Aussitôt mon visage a changé. Perplexe. Etait-ce une rengaine quelconque que les enfants avaient l’habitude de chanter en jouant ? Non. Ça ne me disait rien. J’ai refoulé mes larmes et je me suis redressé. Ne doutant pas qu’il s’agissait d’un ordre divin qui me demandait d’ouvrir le codex et de lire le premier chapitre sur lequel je tomberais. J’avais entendu dire qu’Antoine, au hasard de la lecture de l’évangile, en avait retiré un avertissement, comme si ce qui était lu alors lui avait été adressé.
[…]

Pas de ripailles ni de saouleries, pas de coucheries ni de débauches, pas de querelles ni de jalousies. Mais revêtez le Seigneur Jésus Christ. Ne faites pas vôtres la préoccupation de la chair qui vous jette dans des désirs fous.

Je n’ai pas voulu en lire davantage. Ce n’était pas nécessaire. A l’instant même où je finissais cette phrase, ce fut comme si une lumière réconfortante se déversait dans mon cœur. Et toutes les ombres du doute se sont évanouies. »



Saint Augustin aurait-il également eu l’intention de l’existence d’un inconscient collectif ? Il reconnaît en tout cas l’importance des archétypes et la force du lien symbolique qui relie chaque membre de l’humanité lorsqu’il se demande pourquoi certaines images plus que d’autres réalisent une force d’impression décisive en lui : il reconnaît ce qu’il n’avait jamais connu après n’avoir plus reconnu ce qu’il avait connu depuis sa naissance.


« Ce ne sont pas leurs images que j’ai cachées dans ma mémoire mais les choses elles-mêmes. Comment ont-elles fait pour entrer en moi ? […] Je n’ai pas appris ces choses en me fiant à un autre cœur. C’est dans mon propre cœur que je les ai reconnues et que j’ai fait la démonstration de leur vérité. Je les ai confiées à mon cœur en dépôt. […] Donc elles étaient déjà dans mon cœur alors que je ne les avais toujours pas apprises, mais sans être encore dans ma mémoire. Mais alors d’où viennent-elles ? et pourquoi à leur simple énoncé, ai-je immédiatement acquiescé et dit : c’est bien ça, c’est vrai ? Est-ce parce qu’elles étaient déjà dans ma mémoire, mais enfouies si loin, si profondément, comme dans des crevasses ultrasecrètes, que je n’aurais peut-être pas pu les penser si quelqu’un ne m’avait pas engagé à les en extirper ? »


Ses Aveux s’achèvent par une exhortation à l’abandon, à cette pauvreté matérielle et spirituelle qui fait souvent horreur aux détracteurs du christianisme et que certains, comme Nietzsche, ont pu considérer comme l’aveu d’une déficience constitutive. Nietzsche avait-il lu Saint Augustin ? Il aurait découvert une forme de puissance qui, sans être strictement celle qui parcourt ses textes, est aussi fière, résistante et terrible que la sienne. La force de Saint-Augustin est celle d’un Zarathoustra qui a renoncé à ses illusions et qui renonce à la réalisation d’un surhomme terrestre, non pas par faiblesse mais par tranquillité. A l’un la colère, à l’autre la résignation apaisée et cette douceur dont témoigne Onésiphore dans une Lettre aux Philippiens


« J’ai appris à me contenter de ce que j’ai, en toute situation. Je sais vivre avec rien, et je sais aussi avoir beaucoup. J’ai toujours su, en toutes circonstances, être ou rassasié ou affamé, ou recevoir beaucoup ou n’avoir rien. Je suis capable de tout avec celui qui me rend fort. » 


La plongée dans cette déambulation intérieure est palpitante, elle nous fait souffrir avec intensité avant de nous proposer une alternative de repos qui n’est pas monotone pour autant. Saint Augustin ne cherche pas à exprimer le chemin vers la connaissance de soi : ses aveux sont le changement ou, comme l’écrirait Conrad : ils sont « la traversée de l’ombre sinistre de la connaissance de soi ». Etape fondamentale pour le christianisme qui divinise la médiation entre Dieu et l’humanité. 


Le récit est vivant et souffrant comme la vision d’un Christ crucifié, et c’est l’expérience que doit connaître tout individu qui sent que son existence n’est pas contingente. Son œuvre est celle de l’exil : Saint Augustin quitte sa terre de culture et revient pour remarquer que rien n’est semblable. En lui, le même processus opère. De quoi peut-on être certain lorsqu’on peut ne plus se reconnaître, se chercher longtemps et se trouver par surprise ? 


Frédéric Boyer n’a pas voulu conserver le titre bien connu des Confessions et pour se démarquer de la traduction classique d’un Joseph Trabucco, il propose le titre des Aveux. Ce n’est pas une coquetterie de sa part : sa lecture de Saint Augustin détonne. Fini de lire ses écrits comme s’ils appartenaient à un temps révolu, séparés du notre psychologie, de nos préoccupations et de nos troubles existentiels par une barrière qui est finalement plus langagière que temporelle. Frédéric Boyer exprime clairement son projet :


« Notre devoir est de lire aujourd’hui les vieux textes le plus directement, le plus simplement possible comme si ces textes venaient tout juste de nous tomber entre les mains. Comme si ces très vieux textes avaient été écrits la veille, la nuit même, par nos propres enfants. »


Sa démarche est osée. On pourrait crier au sacrilège. Il substitue la période noble d’une réflexion essentiellement intellectuelle à l’expression hachée et scandée du trouble émotionnel. Voici un passage traduit par Joseph Trabucco dans la version classique des Confessions :


« Où vont, où fuient loin de vous ces hommes sans repos et sans équité ? Vous les voyez ; votre regard perce leurs ténèbres ; laideur obscure qui fait ressortir la beauté de l’ensemble. Quel mal ont-ils pu vous faire ? »


Et le même passage dans la version moderne des Aveux de Frédéric Boyer : 


« Ils s’en vont, ils fuient. Ennemis inquiets.
Tu les vois, tu distingues leurs ombres.
Pour eux tout est beauté mais eux sont ignobles.
Quel tort t’ont-ils fait ? »



Moins noble mais plus poétique, arrachée au corps souffrant, plus proche de nous et comme ancrée dans l’esprit d’un Saint Augustin isolé, face-à-face avec lui-même, les siècles qui le séparent de notre lecture deviennent dérisoires. Il souffre comme d’autres ont souffert avant lui, comme nous souffrons aujourd’hui et comme nous souffrirons demain, et il témoigne de cette grande richesse vitale qui fait que nous ne baisserons jamais les bras pour donner du sens à nos tourments.


Citation :
« Je ne t’aimais pas et je me prostituais loin de toi.
Se prostituer c’est entendre partout : vas-y, vas-y.
Aimer ce monde, c’est se prostituer loin de toi. » 


Citation :
« Je cherchais quoi aimer, aimant aimer. Je haïssais la sécurité, les chemins sans traquenards.
Au fond de moi j’étais affamé. » 


Citation :
Citation :
« Ma cupidité faisait que tout en ne voulant pas te perdre, je voulais en même temps avoir toi et le mensonge. »


Citation :
« Nous n’avons d’autre volonté que d’atteindre un plaisir sans risque –ce que le mendiant possède déjà et que nous ne posséderons peut-être jamais. »


Citation :
« Les hommes se laissent impressionner par la hauteur des montagnes, les vagues géantes de la mer, le cours majestueux des fleuves, le contour des océans et la carrière des astres… et devant eux-mêmes, rien. Ils ne s’étonnent même pas que je puisse parler de toutes ces choses sans les voir ! »


Citation :
« Personne ne veut dormir toujours. Tout homme sensé préfère l’état de veille. Mais d’ordinaire, il tarde à s’arracher du sommeil quand la torpeur alourdit ses membres, et malgré le désagrément il y prend plus de plaisir encore, même si le réveil a sonné. »


Citation :
« Folie qui ne sait pas aimer les hommes avec humanité.
Homme stupide qui souffre à l’excès d’être homme.
C’était moi.
Feu, soupirs, pleurs, agitation.
Jamais de repos ni de recul.
Je portais mon âme déchiquetée et sanglante qui ne souffrait plus que je la porte. […] L’horreur était partout. » 


Citation :
« Malheur aux bonheurs du monde. Une fois, deux fois. On a peur de l’épreuve. La joie est pourrie.
Malheur aux épreuves du monde. Une fois, deux fois, trois fois. On désire le bonheur. Dures épreuves. Le seuil de tolérance est brisé.
La vie humaine sur la terre est une provocation. Jamais de répit. » 



« Pourquoi me tourmenter comme si c’était à moi d’éclairer chaque homme venant au monde ? » 
Jean, 1-9


*Peinture de Zdzislaw Beksinski

2 commentaires:

  1. Saint Augustin, j’ai toujours été rebuté par son style un peu trop « expansif ». Mais c’est une des grandes consciences de l’Occident, les extraits que vous citez (la conversion) sont célèbres. Aucun penseur n’a eu une influence aussi grande. Et vous en parlez bien, ça me donne envie de m’y remettre. Par contre, je suis très réservé sur la démarche du traducteur (traduire « comme si ces textes avaient été écrits la veille »). En cette période de trouble et de confusion des valeurs, il me semble qu’il est au contraire capital de bien resituer les œuvres dans leur contexte d’origine. Sinon on aboutit à une bouillie indifférenciée, plus rien n’a de sens.

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  2. J'ai trouvé cette traduction très bonne. Sauf le titre qui aurait pu être conservé à l'état original pour en restituer toute la valeur étymologique, c'est vrai.

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