lundi 18 mai 2015

Histoire d’un Allemand – Souvenirs 1914-1933 (traduit par Brigitte Hébert) de Sebastian Haffner





L’arrivée du nazisme au pouvoir nous semble être une bévue intolérable qui témoigne au mieux de la cécité d’un peuple, au pire d’une inclination dissimulée au vice. On se défend de faire revenir de tels extrémismes sur le devant de la scène en affirmant que maintenant que nous sommes éclairés, cela ne nous arrivera plus jamais. Alors certes, cela ne nous arrivera sans doute plus jamais sous cette forme, mais derrière quels masques se dissimuleront les extrémismes des années à venir ? On aura beau écarquiller les yeux, encore faudrait-il que nous sachions sur quoi porter notre attention. 


Sebastien Haffner nous fait comprendre que la vigilance est nécessaire mais pas suffisante. Il témoigne de l’endoctrinement invisible de sa génération –celle des Allemands ayant passé leur enfance dans l’exaltation de la Première Guerre Mondiale. Toutes les générations sont endoctrinées –même si elles ne le sont pas de la même façon- et il serait faux de croire qu’on peut y échapper. En revanche, on peut prendre conscience de cet endoctrinement et essayer de s’en éloigner, de prendre un brusque recul pour l’observer depuis des hauteurs où il ne pourra plus être aussi actif. Sebastian Haffner nous invite à prendre ce recul avec son Histoire d’un Allemand


Il ne propose rien de plus que de s’ériger en témoin de son époque et il semble en effet qu’il ne cherche jamais à modeler son éthos pour se conformer à une image conventionnelle, que ce soit celle de la victime, du collaborateur ou du moralisateur je-le-savais-mais-vous-ne-m’avez-pas-écouté. Son histoire personnelle intervient certes au milieu des événements historiques mais elle ne sert qu’à démontrer la réalité de l’Histoire pour qu’elle ne se fige pas, comme dans un manuel scolaire, en une notion désincarnée. 


« L’historiographie traditionnelle ne permet pas de faire la distinction. « 1890 : Guillaume II renvoie Bismarck. » C’est certainement une date importante, inscrite en gros caractères dans l’histoire de l’Allemagne. Mais il est peu probable qu’elle ait « fait date » dans l’histoire d’un Allemand, en dehors du petit cénacle des gens directement concernés. […]
Et maintenant, en regard, cette autre date : « 1933, Hindenburg nomme Hitler chancelier ». Un séisme ébranle soixante-six millions de vies humaines ! Je le répète, l’historiographie scientifique et pragmatique ne dit rien de cette différence d’intensité. »



Sebastian Haffner va nous permettre de moduler notre perception. C’est l’histoire de la grenouille échaudée : si on la plonge brutalement dans le bain bouillant, elle bondira aussitôt hors de l’eau, mais si on augmente progressivement la température, elle s’y habituera et ne remarquera pas qu’elle risque bientôt sa vie ; ainsi en fut-il de l’installation du nazisme en Allemagne au siècle dernier. Quels furent les différents paliers traversés par les allemands avant de finir ébouillantés ?

- Exaltation d’une Première Guerre Mondiale vécue de loin et considérée comme une lutte pour la grandeur de l’Allemagne et de sa nation, saisissant d’enthousiasme toute une génération d’enfants.

- Epreuve douloureuse de la défaite allemande de 1918. Elle ne ramène pas les Allemands à la réalité mais les fait tomber dans une sous-réalité. Ce n’est pas eux qui ont tort mais le reste du monde. C’est peut-être même parce qu’ils sont les plus forts qu’on s’unit contre eux pour cadenasser et limiter leurs forces vitales.

- Révolution confuse de 1918, physiologiquement intolérable : « La guerre a éclaté au cœur d’un été rayonnant, alors que la révolution s’est déroulée dans l’humidité froide de novembre, et c’était déjà un handicap pour la révolution. On peut trouver cela ridicule, mais c’est vrai. »

- Brutalisation des pratiques politique avec l’apparition des corps francs parmi les hommes qui trahissent la cause révolutionnaire. 

- Regain d’intérêt pour la politique à partir de 1920 avec l’arrivée de Walther Rathenau au pouvoir, malheureusement assassiné par trois jeunes gens en 1922, confirmant ainsi l’enseignement de 1918/1919 selon lequel rien de ce que n’entreprenait la gauche ne réussissait. « Rathenau et Hitler sont les deux phénomènes qui ont le plus excité l’imagination des masses allemandes le premier par son immense culture le second par son immense vulgarité. »

- Période d’hyper-inflation en 1923. Le père de Sebastian se dépêche d’acheter le maximum de biens de consommation possible sitôt après avoir reçu sa paie pour ne pas conserver des marks quotidiennement dévalués. « Une fois cent millions pouvaient représenter une somme respectable, peu de temps après, un demi-milliard n’était que de l’argent de poche. »

- Période de paix entre 1924 et 1929 avec l’arrivée au pouvoir de Streseman. Et pourtant, la fin des tensions publiques et le retour de la liberté privée ne sont pas vécus comme un cadeau mais comme une frustration. Personne ne savait quoi faire de la liberté personnelle octroyée. L’assassinat de Streseman en 1930 souleva toutefois cette inquiétude : « Qui, maintenant, dompterait les fauves ? »

- Brüning est élu chancelier en 1930. Pour la première fois de son existence, Sebastian Haffner se souvient avoir connu une direction ferme dont l’austérité provoquera en réaction l’arrivée au pouvoir de Hitler. Une autre de ses erreurs fut d’avoir considéré la politique comme un jeu de privilèges : « Comme son existence politique était directement liée à sa lutte contre Hitler, et donc à l’existence de celui-ci, il ne devait en aucun cas l’anéantir. »

- Hitler arrive au Parlement en septembre 1930 et s’impose en 1933. Les nazis ne sont d’abord pas pris au sérieux, comme en témoigne l’incendie du Reichstag (« L’aspect le plus intéressant de l’incendie du Reichstag fut peut-être que tout le monde, ou presque, admit la thèse de la culpabilité communistes. […]
Il fallut beaucoup de temps aux Allemands pour comprendre que les communistes étaient des moutons déguisés en loups. Le mythe nazi du putsch communiste déjoué tomba sur un terrain de crédulité préparé par les communistes eux-mêmes »
). Et pourtant, les faits sont incontestables : liquidation de la république, suspension de la constitution, dissolution de l’Assemblée, interdiction de journaux, remplacement des hauts fonctionnaires, tout cela se déroulait dans la joie et l’insouciance. Peut-être parce que Hitler comprenait mieux que personne l’attente des forces vives de la nation ? « Au-delà de la simple démagogie et des points de son programme, [Hitler] promettait deux choses : la reprise du grand jeu guerrier de 1915-1918, et la réédition du grand sac anarchique et triomphant de 1923. »


Nous connaissons la suite et Sebastian Haffner met ici un terme à son témoignage. Son histoire personnelle nous aura entre temps permis de prendre conscience des processus souterrains qui ont conduit cet homme intelligent à accepter la domination collective et politique. Ce sont ces processus qu’il faut surveiller, et non pas les formes les plus ostentatoires que revêtent les menaces –ce ne sont jamais les plus grossières qui finissent par nous dévorer. Plutôt que de cultiver une culpabilité qui n’a plus lieu d’exister, Sebastian Haffner se pose les questions essentielles qui feraient aujourd’hui avancer un débat encore miné par l’émotionnel :


« Où sont donc passés les allemands ? Le 5 mars 1933, la majorité se prononçait encore contre Hitler. Qu’est-il advenu de cette majorité ? Est-elle morte ? A-t-elle disparu de la surface du sol ? S’est-elle convertie au nazisme sur le tard ? Comment se fait-il qu’elle n’ait eu aucune réaction visible ? »


Ce qui se passe souterrainement mérite d’être exposé davantage que les fariboles provocatrices des grandes gueules du moment…


*Peinture de Grosz : L'Agitateur

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