dimanche 26 avril 2015

Traités et sermons (14e) de Johannes Eckhart



L’œuvre de Maître Eckhart a été accusée par une bulle du pape Jean XXII en 1329. Quinze articles furent condamnés et onze articles furent suspectés d’hérésie. Ce n’est pas une lecture trop rapide qui a mené Jean XXII à émettre ce jugement mais sans doute davantage l’originalité d’expression de Maître Eckhart. Par son œuvre, Maître Eckhart a essayé de convertir les chrétiens en laissant une place importante au Verbe, seulement suggéré, aperçu dans l’âme qui s’entend et qui, en s’entendant, se fait entendre à Dieu. Comment comprendre cela ? Ce n’est pas facile. Il faut trouver une manière différente de s’exprimer et prendre le risque d’être mal compris. 


On comprend donc que l’œuvre de Maître Eckhart puisse être qualifiée d’hérétique car certaines sentences semblent se défier de Dieu. Dans ses sermons, on peut par exemple lire que : « C’est en tout point l’intention de Dieu que l’âme perde Dieu. En effet, tant que l’âme a un Dieu, connaît un Dieu, sait un Dieu, elle est loin de Dieu. C’est pourquoi, c’est le désir de Dieu de s’anéantir Lui-même dans l’âme, afin que l’âme se perde elle-même. »
Ou encore : « Dieu n’est ni bon, ni meilleur, ni le meilleur. Celui qui dirait que Dieu est bon Lui ferait aussi tort que s’il disait que le soleil est noir. » (pourquoi cela ? parce que ce jugement serait temporel)


On comprendra mieux ce que veut dire Maître Eckhart lorsqu’il rappelle les paroles de Saint Paul disant que la perte de Dieu est le plus grand bien qu’il puisse recevoir car il s’agit également de l’épreuve suprême. La théologie d’Eckhart est négative et les sermons qui ont pu être condamnés d’hérésie semblent avoir surtout voulu surmonter la croyance que le semblable peut forger la foi. Ce n’est pas suffisant. L’homme ne doit pas seulement s’efforcer d’être semblable à Dieu, il doit L’être. Et pour cela, l’homme doit être vraiment pauvre –à ce moment-là il pourra être juste et bon : 


« Tant que l’homme est encore dans la disposition d’accomplir la très chère volonté de Dieu, il ne possède pas cette pauvreté dont nous voulons parler ; car cet homme a encore une volonté, par laquelle il veut satisfaire la volonté de Dieu, et ce n’est point là la vraie pauvreté. »


Maître Eckhart demande d’effectuer une vraie prouesse qui nécessite d’abolir totalement la volonté. Le paradoxe est déroutant. S’il fallait faire référence aux concepts modernes, on dirait que Maître Eckhart demande d’effectuer un saut quantique. Aucune demi-mesure n’est acceptable : l’homme cesse totalement d’être ou ne le cesse pas, et lorsqu’il cesse totalement d’être, alors un autre monde s’offre à lui.


« Et quand l’âme se perd ainsi complètement elle-même, comme je viens de l’exposer, elle trouve qu’elle est cela même qu’elle cherchait sans pouvoir y accéder. »


Avant d’en arriver là, il existe cependant des degrés de compréhension plus ou moins élevés. Maître Eckhart s’adresse aux hommes qui progressent dans cette compréhension. Il s’agit d’utiliser leurs anciens mécanismes pour les conduire progressivement à l’état d’abaissement et de délaissement suprême. Il s’adresse au vulgaire sans le considérer comme médiocre et c’est peut-être pour cela que son langage a pu entraîner la mauvaise compréhension du système clérical. Il s’adresse au vulgaire pour le porter à la plus haute connaissance –qui rejoint la plus grande ignorance, ainsi que le pensera également plus tard Nicolas de Cuse- mais aussi pour le rassurer quant à ses préoccupations quotidiennes plus individuelles. Les références à Saint Augustin sont nombreuses. Maître Eckhart reprend certaines des principales causes de tourment de son prédécesseur pour les éclairer à la lumière de sa théologie. Comment l’homme doit accomplir son œuvre de la façon la plus conforme à l’intellect ? Comment la propension au péché est en tout temps profitable à l’homme ? Comment la volonté peut tout ? Que doit faire l’homme quand Dieu s’est caché ? Quelle attitude doit-on prendre lorsqu’on est en position de péché ? Comment l’homme peut-il rester en paix lorsqu’il se trouve en inadéquation entre ses aspirations et ce que la vie lui propose réellement ? Toutes ces interrogations sont encore extrêmement pertinentes si on accepte de les décliner selon le vocabulaire prétendument laïc de notre époque. Elles le sont peut-être même d’autant plus que notre siècle ne propose rien de très consistant comme soubassement idéologique. La pensée de Maître Eckhart ne vient pas remplir le vide comme une fosse à purin mais exerce l’esprit à s’entraîner à la confiance, à l’indépendance et à la puissance. 


Par cette image, Eckhart nous permet de saisir la comprendre la nature de sa théologie négative :

Citation :
« Quand un maître fait une statue en bois ou en pierre il n’introduit pas l’image dans le bois ; il enlève, au contraire, les éclats qui cachaient et couvraient la statue. Il n’ajoute pas au bois, il lui enlève quelque chose, il fait tomber sous son ciseau tout l’extérieur et fait disparaître la rouille, et alors peut resplendir ce qui se trouvait caché au-dedans. »

Le Sermon 2 nous donne une possible interprétation du mythe d'Adam et Eve :

Citation :
« Si l’homme restait toujours vierge, nul fruit ne viendrait de lui. Pour devenir fécond, il faut nécessairement qu’il soit femme. « Femme » est le mot le plus noble que l’on puisse attribuer à l’âme, et il est bien plus noble que « vierge ». Que l’homme reçoive Dieu en lui, c’est bien, et dans cette réceptivité il est pur et sans tache. Mais que Dieu devienne fécond en lui, c’est mieux ; car la fécondité du don n’est rien d’autre que la gratitude du don, et l’esprit devient femme dans cette gratitude qui, en retour, engendre, et dans laquelle, en retour, il fait naître Jésus dans le cœur paternel de Dieu. »

Spinoza a-t-il pu connaître l'oeuvre d'Eckhart ? On lit dans ces Traités et Sermons des idées que ne renierait pas le philosophe hollandais, trois siècles plus tard (même si, pour ce dernier, on ne peut connaître quepar soi) :

Citation :
« L’esprit ne peut rien vouloir d’autre que ce que Dieu veut ; et cela n’est pas pour lui une non-liberté, c’est sa liberté propre. »

Citation :
« Maintenant, si l’on demandait à un homme véritable, quelqu’un qui opère de son propre fond : « Pourquoi opères-tu tes œuvres ? », s’il voulait répondre droitement, il ne dirait rien d’autre que : « J’opère parce que j’opère ». »


Pour Eckhart toutefois, il s'agit surtout de reproduire le processus de conversion/reformatio/conformatio d’Augustin, c'est-à-dire : faire le vide pour n’être plus qu’à Dieu seul. On parlerait alors moins de connaissance que d'obéissance. Pour Eckhart, la véritable obéissance opère lorsque l'homme e fait le lieu de Dieu en sortant de lui-même :

Citation :
« De même que la véritable obéissance ne fait pas dire : « Je veux de telle manière », il ne faut pas non plus qu’on entende jamais dire : « Je ne veux pas » ; en effet, un « Je ne veux pas » est un vrai poison pour toute obéissance. »


Ne pouvons-nous pas toutefois nous imprégner de ces traités et sermons pour nous aider à nous libérer des contraintes que nous infligent les impératifs sociétaux et notre vie intérieure ?

Citation :
« Commence donc tout d’abord par toi-même et laisse-toi. En vérité, si tu ne te fuis pas d’abord toi-même, tu auras beau fuir où tu voudras, tu trouveras des obstacles et de l’inquiétude partout. »

Citation :
« Les gens ne devraient pas tant réfléchir à ce qu’ils ont à faire ; ils devraient plutôt songer à ce qu’ils pourraient être. Si seulement ils étaient bons, s’ils avaient la bonne manière de l’être, leurs œuvres brilleraient d’un vif éclat. Si tu es juste, tes œuvres aussi seront justes. »

Citation :
« Ne dis donc pas : « Je voudrais bien » -ce serait encore quelque chose de futur. Dis : « Je veux qu’il en soit ainsi dès maintenant ! » Prends note de ceci : Quelque chose se trouverait-il à plus de mille lieues et voudrais-je cette chose, je l’aurais plus réellement que ce que je tiens dans mon giron et que je ne veux pas posséder. »

Citation :
« Il faut apprendre à rester libre en pleine action. […] Pour cela, il faut un zèle persistant et surtout deux conditions : en premier lieu, que l’homme reste intérieurement fermé, qu’il préserve son esprit des images qui le guettent au-dehors, pour qu’elles lui restent toujours extérieures, ne le suivent pas, ne l’accompagnent pas de façon indue et ne trouvent point de place en lui. En second lieu, pour ce qui concerne ses images intérieures […], il faut qu’il n’aille ni s’oublier, ni se disperser, ni s’aliéner dans leur multiplicité. L’homme doit habituer son esprit à tendre vers ce but et, tourné vers lui, ne jamais perdre de vue son intériorité. »

Citation :
« Si donc je souffre parce que j’ai subi un tort des choses extérieures, c’est là un signe certain que j’aime les choses extérieures et que ce que j’aime donc en réalité c’est la peine et la désolation. Quoi d’étonnant dans ces conditions, si je suis accablé de misères, puisque j’aime les peines et la désolation, que mon cœur les recherche et que mon amour donne à la créature le bien qui est la propriété de Dieu ? »

Citation :
« C’est nous qui sommes cause de tous nos obstacles. Garde-toi de toi-même, tu auras fait bonne garde. »

Citation :
« Tant qu’il y a un seul homme que tu aimes moins que toi-même, tu ne t’es jamais vraiment aimé toi-même. »


Tout cela vous passe au-dessus de la tête ? Même Eckhart l'avait prévu :

Citation :
« Que celui qui ne comprend pas ce discours ne se mette pas martel en tête. En effet, tant que l’homme n’est pas semblable à cette Vérité, il ne peut comprendre ce discours, car c’est une vérité sans voile qui est sortie directement du cœur de Dieu. »

Et il s'en fout -puisque les murs ont des oreilles :

Citation :
« Heureux celui qui a compris ce sermon. S’il n’y avait eu personne ici, j’aurais prêché pour ce tronc à aumônes. »

Peintures d'Arthur Rackham

2 commentaires:

  1. C’est une figure reconnue que ce Maître Eckhart, il est souvent cité par des philosophes, comme Schopenhauer. Je sais que sa vision un peu trop mystique des choses lui a valu des problèmes avec l’Eglise de son époque… Les citations que vous citez sont très intéressantes. Ca rejoint le stoïcisme et les sagesses orientales.

    RépondreSupprimer
  2. C'est ce qui est fascinant... ce qui a passionné beaucoup de "mythologues" : cette impression que tout se rejoint souterrainement dans des expressions aux termes variés.

    RépondreSupprimer