jeudi 16 avril 2015

Plaidoyer pour l’altruisme (2013) de Mathieu Ricard






Le prêt-à-penser se donne des lettres de noblesse en passant du post-it au  grimoire. Si on peut facilement accuser un ouvrage court de médiocrité, il faut nécessairement se montrer plus circonspect dans le cas d’un ouvrage qui frôle le millier de pages : la quantité peut rapidement être assimilée à la qualité. On ne reparlera pas de celles, très louables, qui donnent leur titre au livre, même si on peut s’interroger sur les dispositions d’un être humain qui pense qu’il est nécessaire de nous assommer pour nous convaincre des bénéfices  de l’altruisme. Matthieu Ricard a peut-être dû s'infliger un parcours du combattant extrême avant de devenir le gentil apôtre qui nous sourit sur la couverture. Comment cela a-t-il pu se produire ? Ecoutons son témoignage, et pleurons avec lui sur cet altruisme obtenu à coup de fouets. Autre hypothèse : Matthieu Ricard se fait peut-être une bien basse opinion de la masse à laquelle il destine son livre, et qu’il juge d’emblée incapable de bon sens.


La deuxième hypothèse semble malheureusement être la plus probable. Il suffit de lire les arguments déployés dans la première partie du livre pour en être convaincu. Je relève quelques titres de chapitre qui illustrent la portée des interrogations soulevées par Matthieu Ricard : « L’altruisme n’exige pas de « sacrifice » », « Est-il nécessaire de ressentir ce qu’autrui ressent pour manifester de l’altruisme à son égard ? », « Les bienfaits de l’empathie ». L’altruisme, certes, mais seulement si ça coûte que dalle.


Matthieu Ricard fait encore plus fort dans la seconde partie. Il n’hésite pas à se servir d’arguments à portée scientifique et à détourner les observations et résultats de certaines expériences pour nous faire croire que, ça y est ! la science a enfin prouvé que l'altruisme ne doit pas se limiter aux individus les plus proches ! On peut lire ci-dessous un exemple montrant sans aucune pudeur qu'un des intérêts de la science est de pouvoir lui faire dire n'importe quoi -et surtout ce dont on est généralement soi-même persuadé :


« La nécessité  [de la nouvelle formulation de la théorie d’Hamilton de sélection de parentèle] était double : disposer d’une théorie qui transcende les limitations de celles d’Hamilton en ce qui concerne l’ « altruisme étendu » et prendre en compte le nombre croissant d’exceptions à la théorie de la sélection de parentèle. »


Matthieu Ricard ne s’embarrasse pas toujours de ces références scientifiques. Il est parfois plus facile de transmuer des croyances personnelles en vérités en faisant jouer le sophisme proverbial : 


« La tendance à être bienveillants envers nos enfants et nos proches aurait non seulement joué un rôle majeur dans la préservation de notre espèce, mais serait également à l’origine de l’altruisme étendu. »


A en croire Matthieu Ricard, nous devrions donc tous être naturellement altruistes : c’est bon pour la santé, pour la longévité et pour la communauté. Alors bon, WTF ? à quoi bon écrire un livre poussant à la conversion altruiste si tout le monde devrait déjà l’être naturellement ? C’est qu’il existe de monstrueuses aberrations qui feront l’objet de la suite de l’argumentation de Matthieu Ricard. Ici, il s’ingéniera à démontrer que les non-altruistes sont soit fous, soit psychopathes, soit arriérés. C'est pas très sympa. Puisqu’il faut bien dénoncer des coupables, Matthieu Ricard désigne les psychanalystes, Ayn Rand et ce bon vieux Nietzsche, dont il fout en l’air tout le génie en extirpant une phrase du philosophe en dehors de son contexte (« La morale, cette Circé de l’humanité, a faussé, a envahi de son essence, tout ce qui est psychologie, jusqu’à formuler ce non-sens que l’amour est quelque chose d’ « altruiste ») et en précisant qu’elle a été écrite « peu avant que [Nietzsche] perde définitivement la raison ». Rapprochement à peine orienté.


Dans la partie suivante, Matthieu Ricard nous montre comment l’altruisme pourrait être utilisé à profit dans le cadre de la sauvegarde environnementale et écologique. Cette partie et la suivante sont louables, même si elles s’embarrassent de raccourcis et d’hallucinations qui nous portent parfois à croire que Matthieu Ricard vit dans un monde parallèle au nôtre (« Les leaders des pays démocratiques qui peuvent être démis de leurs fonctions par le vote populaire sont moins enclins à s’engager dans des guerres absurdes et nuisibles »), allant parfois jusqu’à faire l’éloge de la mondialisation. Sa vue semble un peu courte puisque, dans une partie intitulée : « Les défis qu’il reste à surmonter », la conclusion la plus brillante qu’il ne parvient pas à dépasser est la suivante : « En résumé, les guerres causent plus de souffrance chez les victimes d’une agression qu’elles n’apportent de bien-être aux agresseurs ». Il fallait bien se taper 800 pages pour en arriver là. Entre ces affirmations détonantes, on pourra toutefois trouver à profit des références qui permettront d’approfondir la question d’une refonte des sociétés par la mise en place de systèmes laissant une plus grande place à la bienveillance, à la coopération et à la mutualité.


Maintenant que je suis devenue altruiste, je vais vous dire un truc : ne perdez pas votre temps avec ce livre. Passez directement à la liste bibliographique si le sujet vous intéresse, ou fiez-vous à votre intuition qui devrait vous porter spontanément vers des auteurs qui ne se sentent pas obligés de se constituer en figure de l’altruisme pour donner de l’autorité à leur discours.






Citation :
« Lorsque je m’engageai dans la méditation sur l’amour altruiste et la compassion, Tania constata que les réseaux cérébraux activés étaient très différents. En particulier, le réseau lié aux émotions négatives et à la détresse n’était pas activé lors de la méditation sur la compassion […]. »

Citation :
« Les données scientifiques collectées au cours des deux dernières décennies ont montré comment l’amour, ou son absence, modifie fondamentalement notre physiologie et la régulation d’un ensemble de substances biochimiques, substances qui peuvent même influencer la façon dont nos gènes s’expriment au sein de nos cellules. »


D'autres passages nous laissent quant à eux deviner le potentiel d'extrême violence que peut contenir l'idée d'amour pour son p
rochain. Une des premières étapes de l'affirmation de cette violence, ne serait-ce pas la catégorisation des individus afin de légitimer le bouc-émissariat, éventuellement aussi de se déresponsabiliser ?

Citation :
« Une étude de Swank et Marchand, toujours concernant la Seconde Guerre mondiale, a révélé que les quelque 2% de soldats capables d’endurer des combats ininterrompus pendant de longues périodes de temps présentaient des profils de psychopathes agressifs. »


Lisons plutôt Emil Cioran : plus bref, laissant plus de place à l’humaine ambivalence et ne commettant pas l’erreur de confondre altruisme et morale :

« La générosité est incompatible avec la morale, cette rationalité des habitudes de la conscience, cette mécanisation de la vie. Tout acte généreux est insensé, témoignant d’un renoncement impensable chez l’individu ordinaire, qui se drape dans la morale pour cacher sa vulgaire nullité. Tout ce qui est réellement moral commence après que la morale a été évacuée. »


2 commentaires:

  1. Eh bien, vous n’y allez pas avec le dos de la cuiller ! J’avais lu il y a quelque temps un livre de Matthieu Ricard sur la méditation, et je partage assez votre opinion. Matthieu Ricard insiste beaucoup sur l’altruisme, c’est très louable, mais comme vous le dites ça reflète davantage son idéal personnel que la véritable doctrine bouddhiste. Je connais un peu les textes bouddhistes, et le mot d’« altruisme » n’y figure jamais. A l’origine, c’est la « vigilance » qui est la première vertu bouddhique. Et c’est vrai que Ricard a un style parfois un peu rebutant, alors sur 800 pages j’imagine que cela peut devenir pénible. Ce n’est pas un grand écrivain, c’est sûr. Mais bon, je crois qu’il y a quand même bien pire que Matthieu Ricard sur cette planète ! Et ses critiques envers Nietzsche ne sont pas totalement infondées : c’est bien beau de vouloir démolir la morale, encore faudrait-il savoir par quoi la remplacer…

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  2. Bien sûr, il existe bien pire que Matthieu Ricard... ce que je lui reproche toutefois c'est de se faire passer pour l'éducateur des foules. C'est une position dangereuse qui érige la légitimité d'un certain discours culturel et moral sur bien d'autres. On ne se demande jamais qui éduque les éducateurs...
    Et comme vous le rappelez bien, le bouddhisme des origines est bien plus nuancé que ce bouddhisme de pacotille et mielleux qu'on essaie de nous vendre. C'est d'ailleurs ce qui fait certainement son intérêt.

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