mercredi 29 avril 2015

L’Invention de la mythologie (1981) de Marcel Detienne





Et si la mythologie n’existait pas ? L’hypothèse est émise par Marcel Detienne et ce n’est pas un détail car elle fait ressortir un paradoxe entre la fonction du personnage –spécialiste de la Grèce ancienne- et l’hypothèse qu’il avance –la mythologie ne devrait pas être spontanément et originellement rattachée à la Grèce antique. 


Avec L’invention de la mythologie, Marcel Detienne entend souligner les conséquences d’un certain ethnocentrisme universitaire dont une des caractéristiques serait de sublimer la culture et la civilisation grecque antique, comme si nous y voyions là un ancêtre noble et précoce. Marcel Detienne revient sur les analyses qui ont été réalisées concernant le passage de la pensée mythopoiétique des Grecs vers une pensée plus rationnelle qui annonce la naissance de la philosophie, et dont nous serions les héritiers intellectuels. Il ne juge pas ces analyses selon leur valeur propre –quoiqu’il y aurait également beaucoup à dire à ce sujet, notamment si nous nous demandions quelle proportion de fantasmes nous faisons intervenir dans la construction de nos systèmes rationnels- mais les déplore en tant qu’analyses comparatistes. Lorsque, au XIXe siècle, les anthropologues découvrirent les civilisations primitives (par exemple les aborigènes d’Australie), forts de la construction de leur science des mythes, ils la plaquèrent sur d’autres peuples à d’autres époques en croyant fermement qu’ils révèleraient ainsi l’essence du mythe qui leur est propre. 


Marcel Detienne dénonce le mythe de la science du mythe en entreprenant une déconstruction qui passe par Homère, Hésiode, Xénophane, Thucydide pour les personnalités grecques antiques à Claude Lévi-Strauss, Müller, Cassirer ou Mauss pour les personnalités scientifiques les plus récentes. Entre les deux, il semblerait que personne ne mérite d’être mentionné. Il faut s’accrocher pour suivre le développement de Marcel Detienne qui balance d’un savant à un autre, sans considération pour le lecteur néophyte qui se serait risqué à se perdre dans les méandres d’une démonstration complexe.


L’invention de la mythologie n’est peut-être qu’une mythologie parmi tant d’autres à son tour mais comme toutes les mythologies, elle distille sa part de vérité en suggérant une attitude : celle du savant incrédule, l’œil critique, prêt à dénoncer toutes les ornières confortables posées par le système universitaire pour faciliter sa classification rassurante du monde.


Le premier document mythique que nous ayons en notre possession est L'Odyssée d'Homère. Pour I. Finley, l'épopée homérique raconte l’histoire d’une société réelle entre le 10 et 9e siècle et permet de matérialiser le lien qui s'établit entre le progrès de l’homme et sa capacité à contrôler ses mythes. Pour Havelock, l'odyssée est au contraire le résultat de la volonté d'un peuple de langue grecque qui a voulu se donner une identité en se racontant ses coutumes de manière inoubliable. Sur la question de l'oralité et de l'écriture, Marcel Detienne tient à rompre les illusions dans les deux camps opposés:

Citation :
« Il serait naïf de croire que l’écriture alphabétique est venue relayer une tradition orale soudainement défaillante. Tout autant que de s’imaginer qu’une graphie capable de noter les sons isolables de la langue au moyen de voyelles et de consonnes aurait entraîné sans sursis le dépérissement d’une culture « traditionnelle » qui n’avait nul besoin de l’écrit pour se faire ou pour se dire […]. »


Que voulait dire le mythe dans son acceptation première ? Pour Hérodote, "Muthos" référait au vocabulaire de la parole concrète de l’épopée jusqu’au milieu du -5e siècle et se voulait le synonyme de "logos". Les gens du mythe sont ceux qui sont exclus de la parole politique. Le muthos est disséminé, il n’a pas le contenu que les modernes lui attribuent. Le mythe s'apparente plutôt à une rumeur qui fait obstacle à la Vérité.

Citation :
« Muthos n’est pas une vérité révélée à des initiés ; c’est un dit ou une opinion dont on fait le procès en pleine lumière. »


Platon condamne ensuite les mythes depuis Homère en déclenchant :

Citation :
« le double mouvement d’où surgit une mythologie-savoir : la conscience soudaine qui dessille les yeux sur l’abomination de récits traditionnels, et, en retour, l’interprétation inaugurant le discours de la rationalité nécessaire. »

Sa position est stratégique : il est le premier à faire usage du terme mythologie. Il dénonce les fictions scandaleuses en produisant ses propres mythes dans un discours sur l’âme, la naissance du monde et la vie dans l’au-delà : 

Citation :
« la mythologie […] se transforme en une vaste configuration dont il convient, pour des raisons d’Etat, d’inventorier systématiquement les formes, les types de récit, les genres mineurs et majeurs. »

Et si Platon justifiait ce nouveau mythe en revendiquant son utilité publique ? Le mythe devient alors économie d'une législation écrite ou de règlements juridiques.

Citation :
« Il existe donc un moyen très simple de réduire en esclavage une de ces passions qui asservissent le plus sûrement les hommes. Le législateur n’a qu’à consacrer cette voix publique [de la rumeur ou phèmè] dans l’esprit de tous : esclaves, hommes libres, enfants, cité tout entière. Et de cette façon, il aura créé la stabilité la plus assurée pour cette loi. »


Avec Hegel, la connaissance théorétique attribue aux Grecs le langage de la raison et conduit à se demander pourquoi le mythe contient alors tant d'éléments irrationnels. Il s'agit de résoudre le scandale du mythe. La justification se fera par l’Ecole de mythologie comparée de Müller et l’Ecole anthropologique de Tylor.
Pour Müller, l'explication est linguistique : le discours mythique est considéré comme un produit inconscient du langage (« ombre obscure que le langage jette sur la pensée »).
Pour Tylor, l'explication se fait à travers l'opposition entre civilisation primitive et évoluée. Il étudie les Indiens d'Amérique et pense que, dans un état primitif, des faits déraisonnables selon nos critères peuvent être acceptés. 



Quant à Marcel Détienne, enfin, son entreprise de déconstruction des déconstructeurs semble se reconnaître dans ce résumé de Fontenelle :


Citation :
« Ce n’est pas une science de s’être rempli la tête de toutes les extravagances des Phéniciens et des Grecs ; mais c’en est une de savoir qui a conduit les Phéniciens et les Grecs à ces extravagances. »

« Plus je deviens solitaire, plus j’aime les histoires, les mythes. »
Aristote


*Le rocher de Prométhée (1847) Thomas Cole
*Jean-Baptiste-Camille Corot, Orphée pleure la mort d'Eurydice, c.1861-65

2 commentaires:

  1. C’est un peu compliqué pour moi tout ça… Je vous avoue qu’en lisant votre compte-rendu je n’éprouve pas une adhésion spontané pour la thèse de cet ouvrage. Quel problème y aurait-il à voir dans la Grèce et sa civilisation « un ancêtre noble et précoce » ? L’œil scientifique désenchante les choses, or les théories passent, tandis que la magie des mythes demeure. Et on a besoin d’un peu de magie et de lyrisme de nos jours il me semble !

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  2. C'est vrai. Cet ouvrage est toutefois salutaire car il invite à porter un regard critique sur toutes les constructions intellectuelles, même (et surtout) universitaires.
    Il ne remet pas en question la mythologie que la mythologie de la mythologie (construite dès Platon).

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